ACTES D'INTELLIGENCE
.po.ur appuyer sur la gâchette, cas dont un ami m'a fait part, je puis opposer plus d'une demi-douzaine de manifestations .analogues que Ton m'a communiquées sur des chats. Le caractère marqué de ressemblance qu'elles ont me porte à croire que le trait est assez commun chez les chats, tandis qu'il est certainement rare chez les chiens. Je puis ajouter .que mon cocher eut autrefois un chat qui avait appris tout seul à ouvrir de cette manière la porte de communication entre le^ écuries et une cour sur laquelle donnaient certaines fenêtres de la maison . Je me suis souvent tenu à l'une de ces fenêtres, et j'ai vu la manière d'opérer du chat sans qu'il devinât ma présence. 11 se dirigeait vers la porte de Fair le plus dégagé du monde, et d'un bond s'accrochait avec une patte à la poignée en forme d'anse, puis pressant avec l'autre patte sur la gâchette il jouait des pattes contre le montant pour repousser la porte. Je retrouve exactement les mêmes péripéties dans les récits de mes correspon<iants.
Il va sans dire qu'avant d'opérer ainsi les chats ont (hi remarquer que les personnes qui ouvrent les portes posent la main sur la poignée, action dont ils s'inspirent dans ce que Ton peut appeler à juste titre une imitation rationnelle. Mais il faut remarquer que dans son ensemble l'opération comporte bien plus qu'une simple imitation. D'abord, l'observation seule (en tenant copapte de la capacité réflective qu'il est raisonnable d'attribuer à un animal) ne permettrait guère à un chat de distinguer que la partie essentielle du mouvement acGon^pli par la main de l'homme consiste non pas à salîsirla poignée, mais bien à presser sur la gâchette ; puis, à coup sur, l'animal n'a jamais vu personne repousser du pied le montant de Ja porte. Ce ne serait donc pas en découvrant par hasard que ce procédé facilite l'ouverture de la porte que le chatr^ adopté; on doit y voirie résultat spontané d'une intention bien arrêtée. C'est du reste le point de vue que confirma l'obseryation fie M- Henry-A. Gapbians, lequel m'explique qMe la porte ouverte par son chat était si bien ajustée qu'il n'aurait pas cru que l'animal pût l'ouvrir en poussant d'une seule patte jijiprès avoir $OMlevi$ le loquet. Il faut donc conclure dans tous les cas de ce genre, que les chats se font une idée très nette 4fi fonctionnement o^^anl^ue d'une porte ; qu'ils ^y#Ait^ns^iQ2^que^ p^iy: l'puvj:*irwl £?ut }appii^;s^r
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après avoir soulevé le loquet. C'est là tout autre chose que de chercher à imiter telle ou telle manière de procéder après ravoir observée chez l'homme. Nous sommes en présence d'un enchaînement psychologique d'une grande complexité. L'animal a dû d'abord remarquer que la porte s'ouvrait en saisissant la poignée de la main et en pressant la gâchette. Ensuite « la logique des sentiments doit lui suggérer ce raisonnement ^ : ce que peut une main, une patte ne le peutelle pas? Enfin, sous l'impulsion de cette idée, il fait sa première tentative. On n'a point observé ce qui se passa alors il est donc impossible d'affirmer si l'animal découvre par une série d'essais que rabaissement de la gâchette est le point essentiel, ou s'il s'en est rendu compte grâce à ses observations premières.
Quoi qu'il en soit, il est certain que l'idée de pousser avec ses pattes de derrière, après avoir soulevé le loquet doit être attribuée à un raisonnement adaptatif indépendant de toute observation; et c'est par la coopération de tous ses membres à un mouvement complexe très peu naturel qu'il arrive, en fin de compte, à accomplir son dessein.
J'ai également reçu communication de plusieurs cas analogues où des chats ont appris spontanément, sans autre guide que celui de leur propre observation à tirer une sonnette ou à faire jouer le marteau d'une porte pour se la faire ouvrir. En quoi ils font preuve d'une faculté remarquable d'observation et de raisonnement : d'autant plus que dans certains cas il n'est pas question d'un simple bond vers le marteau, mais d'une opération complexe et bien calculée dans le but de le soulever et de le laisser retomber. Voyons, en effet, ce que raconte M. Belshane dans Nature (vol. XIX, page 659) :
« Le soir de mon arrivée, dit-il, tandis que j'étais assis » dans une chambre, j'entendis un vigoureux coup de mar- » teau à la porte d'entrée : l'on me dit de ne pas y faire » attention et que c'était seulement un jeune chat qui voulait » se faire ouvrir la porte. N'en croyant rien, je me mis en » observation et bientôt je vis le chat sauter contre la porte, » se soutenir avec une patte, passer l'autre sous le marteau » et en donner deux coups. »
C'est le môme genre d'action que pour soulever un loquet, mais le but est évidemment ici d'appeler quelqu'un pour ou-
vrir la porte. Quant aux cas où il est question de sonnettes, ils ont un caractère encore plus merveilleux Non seulement les chats se rendent parfaitement compte de l'usage des sonnettes*, mais Ton me signale deux ou trois cas où ils ont tiré
1. Quelques-uns de mes correspondants me citent des chats de salon qui ont l'habitude de sauter sur une chaise et de regarder le bouton de sonnette quand ils ont envie de lait, ce qui est leur manière de faire savoir qu'ils désirent que Ton sonne pour le domestique qui apporte le lait; M. Lawson Tait a môme un chat qui va jusqu'à mettre ses pattes sur le bouton de sonnette pour mieux indiquer la nature de ses désirs ; encore vet animal le cède-t-il au chat du docteur Creighton Browne qui tire lui-même la sonnette. Ce dernier fait confirme Vanecdote que raconte Tarchevêque Whately, à propos d'un chat appartenant à sa mère et dont les preuves de sagacité eurent pour témoins ses sœurs ainsi que lui-môme : < C'était une habitude chez lu*, dit l'archevêque^ de tirer la
• sonnette du salon quand il voulait qu'on lui en ouvrît la porte. La première
• fois que cela lui arriva, il en résulta une alarme. C'était au milieu de la
> nuit, alors que tout le monde était couché ; réveillés en sursaut par un vio-
• lent coup de sonnette partant du salon, les habitants de la maison descendirent
> à la hftte croyant avoir affaire à quelque voleur ; mais quel ne fut pas leur
> étonnement de reconniiltre que c'était le chat qui était Fauteur du tapage.
> Ce devint du reste une habitude chez lui lorsqu'il voulait sortir du salon. » Je ne cite ces différents cas que comme autant de degrés conduisant à ceux que j'ai mentionnés dans le texte et qui sont encore plus remarquables. Parmi les chiens, il en est qui vont jusqu'à demander à leurs maîtres, par certains gestes, de sonner. L*exemple suivant, le seul que je me propose de citer, est emprunté a Nature (vol. XIX, page 459). « Un de mes amis, y dit M. Rae, a un
• petit terrier de race anglaise, qui a appris à sonner quand on a besoin d3 la » bonne. Pour voir s'il se rendait bien compte de la raison pour laquelle il ti-
• rait la sonnette, on lui dit un jour de sonner quand la bonne était dans Tap-
> partement. Sur quoi le petit animal jeta un regard plein d'intelligence d'abord » sur son maître puis sur la bonne, et refusa d'obéir, môme après que Tordre
> eût été répété. La domestique étant sortie depuis quelques instants, le chiea
• reçut de nouveau l'ordre de sonner et s'y conforma aussitôt. *
Parfois aussi, il arrive qu'un chien apprend à se servir du marteau d'une porte ; mais le fait doit être rare. Le seul exemple que j'en connaisse à nue grande valeur comme ayant élé relevé par un observateur célèbre et comme constituant nettement la preuve d'un acte de raison . Bureau de la Malle avait un terrier qui était né dans sa maison et n'avait jamais eu l'occasion de voir un marteau de porte. Lorsqu'il fut parvenu à l'âge adulte, son maître Temmena à Paris. Or, un jour, fatigué de se promener dans les rues de la capitale, il revint tout seul au logis, et trouvant la porte fermée essaya vainement en aboyant d'attirer l'attention des gens de la maison. Sur ces entrefaites survint une personne qui frappa du marteau et se fit ainsi ouvrir la porte. Le chien, tout en profitant de 1 occasion pour entrer, n'avait pas manqué d'observer le procédé dont il avait été témoin : pendant la même après-midi il sortit plusieurs fois, et à son retour, en chaque occasion, il se fit ouvrir en soulevant le marteau au bond.
Citons enfin Texemple communiqué à Nature (XK, page 428) par le D*" W.-H. Eesteven. Après avoir parlé d'un chat qui, comme ceux dont il a déjà été question, se servait du marteau d'une porte, il ajoute qu'un chien qui habitait la môme maison que le chat et s'était aperçu que son compagnon savait se faire ouvrir, ne chercha jamais à Timiter ; mais quand il voulait rentrer
à rintërieur d'une maison dont ils voulaient sortir, le fil de fer qui relie la sonnette à l'extérieur *.
Les personnes de qui je le tiens m'affirment qu'elles ne s'»'xp]iquent pas par quel procédé d'observation ces chats ont été amenés à conclure que l'effet de tirer le fil de communication en quelque point de sa longueur, se traduirait par un coup de sonnette ; en tout cas personne ne peut leur en avoir donné l'exemple. Mon idée est que ces animaux ont dû remarquer qu'au moment d'un coup de sonnette, le fil de fer se mettait en mouvement et qu'ensuite la porte s'ouvra it. J'estime que par induction ils ont été amenés à essayer d'obtenir le même résultat en sautant contre le fil de fer. Mais même en réduisant ainsi le phénomène à sa plus simple expression, nous sommes forcés d'admettre l'existence d'une faculté d'observation presque aussi remarquable que le raisonnement qui vient s'y adjoindre.
Voici d'ailleurs un autre exemple qui prouve combien les chats sont bien doués sous ce double rapport. Gouch, dans ses Manifestations de Vinsiinct, page 196, affirme avoir connu un chat qui avait trouvé moyen d'ouvrir la porte d'une armoire, pour se procurer du lait. Il s'asseyait sur une table à côté de l'armoire, et administrait une série de tapes à l'anneau de la clef; la serrure étant vieille et jouant fa^-ilement, la clef finissait par tourner et le chat en venait ainsi à ses fins.
Dans un mémoire à la société Linnéenne, M. Otto cite un fait qui met bien en relief le sentiment singulier qu'ont les chats de ce qui est mécanique. Après avoir parlé d'un de ces animaux qui avait coutume d'ouvrir une porte en pressant sur la gâchette, il raconte qu'un autre chat appartei^ant à M. Parker Bowman, de Parara, fut enfermé un jour par hasard, dans une chambre qui n'avait d'autre issue qu'une petite fenêtre à charnières, ouvrant du dedans au dehors et fermant au moyen d'une petite traverse à pivot :
« Peu de temps après, dit M, Otto, on trouva la fenêtre ou-
il se mettait en quête du chat et attendait que ce dernier fût prêt à frapper à moins qu'il n* obtînt de lui de le faire par complaisance.
1. Le consul E.-L. Layard copiœunique à Nature (XX, page 339). un c^s identique oil il est question d'un chat qui avait pris spontanément rh^i)itu4e de faire jouer une sonnette en tirant le fil de communication.
» verte et la chambre vide. La même chose étant arrivée pîu- » sieurs fois, on finit par découvrir que le chat sautait sur » l'appui de la croisée, s'allongeait autant qu'il pouvait en » hauteur contre Tun des côtés pour arriver jusqu'à la tra- » verse à laquelle il faisait prendre une position verticale à » l'aide d'une de ses pattes de devant, puis appuyant de tout » son poids contre la* fenêtre, l'ouvrait et s'échappait. »
Enfin, comme dernier exemple de la capacité du chat en matière de raisonnement, je reproduis une anecdote communiquée i à Nature (voj. XXI, p. 397) par M. .W. Brown de Greenock \ et qui ne paraît admettre aucune erreur d'observation. Le i chat dont il s'agit se trouvait près d'une lampe à pétrole que Ton nettoyait et reçut sur le dos quelques gouttes d'huile qui prirent feu au contact d'un charbon allumé tombé du- fourneau. L'échiné toute flambante, l'animal courut à la porte qui se trouvait être ouverte, et alla se plonger, à cent mètres de là, dans l'auge publique du village. L'eau avait de huit à neuf h pouces de profondeur et le chat avait vu les gens de la mai- j son -éteindre le feu, chaque soir avec de l'eau. Ce dernier \ point est important parce qu'il révèle les données fournies à ranimai par l'observation et sur lesquelles son raisonnement était fondé.