LOUP ET CHACAL
» posta et telle fut Tanimosité déployée de part et d'autre, » que le chasseur put approcher et les tuer tous les deux. »
De môme, M. E.-C. Buck [Nature, Vill, 303), raconte comme quoi son ami M. Eliiot, B. C. S., secrétaire du gouvernement, N. W. P., ayant remarqué un groupe de deux loups, fut fort étonné quelques instants après de voir l'un d'eux aller s'étendre au fond d'un fossé tandis que Tautr.f gagnait la plaine où se trouvait un troupeau d'antilopes. Portant toute son attention de ce côté, M. Eliiot vit le loup dépasser les antilopes, puis se replier sur elles en les chassant devant lui à la manière d'un chien de berger du côté de l'endroit où son compagnon se tenait en embuscade. Au moment où le troupeau traversait le fossé, le second loup bondit, saisit une femelle et fut aussitôt rejoint par son camarade.
M. Buck fait également mention d'un autre exemple d'instinct collectif présentant beaucoup d'analogie avec le précédent, que « l'auteur d'un livre sur la chasse aux Indes » aurait observé chez les loups du môme district-. Comme sa lettre se termine par un appel aux renseignements, je fus conduit à communiquer à mon tour à Nature certains faits que je tenais de feu le docteur Brydon, C. B. (le dernier survivant de l'expédition afghane de 1841) qui fut mon ami pendant plusieurs années et dont j'ai toujours constaté Texactitude comme observateur des animaux. Voici ce que j'écrivis à ce sujet :
« Comme corollaire à l'intéressante lettre de M. Buch, le » fait suivant qui se rapporte au chacal indien (animal se rap- » prochant beaucoup du loup), mérite d ôlre rapporté. C'est » un ami (aujourd'hui décédé) dont je puis garantir la véra- » cité, qui me l'a communiqué. Une nuit qu'il était à l'affût » dans un arbre près d'un grand lac, attendant que des » tigres vinssent se désaltérer, il vit un cerf Aœis diQ forte » taille sortir de l'épaisse jungle qui entourait le lac et se » rendre au bord de Teau. Arrivé là il se retourna pour reni- » fier du côté de la jungle, comme s'il se doutait de la pré- » sence de quelque ennemi ; puis il parut se rassurer et se » mit à boire. Après avoir absorbé une quantité d'eau » incroyable, il se mit en devoir de rentrer dans la jungle » mais juste au moment où il y arrivait il se trouva face à » face avec un chacal qui le salua de son glapissement aigu
» et le força à rebrousser chemin. Très effarouché de cette » rencontre le daim se mit à galoper le long du rivage, et » parcourut ainsi une certaine distance, après quoi il essaya » de nouveau d'entrer dans la jungle Mais cette fois encore, » comme la première, il fut arrêté par un chacal. La nuit » étant calme, mon ami pouvait suivre toutes ces péripéties » grâce aux sons qui lui parvenaient, c'était du reste le môme » épisode qui se reproduisait sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin » par suite de l'éloignement graduel des acteurs le bruit des » glapissements se fût perdu dans la distance. Quant à la » manœuvre des chacals, elle résultait d'un stratagème des » plus évidents. Profitant de l'étroite bande de rivage qui » formait une ceinture entre le lac et la jungle, ils s'étaient » postés tout le long de la lisière du fourré et avaient attendu » que le daim se fût gorgé d'eau, sachant bien qu'après ses » copieuses libations leur proie s'alourdirait, deviendrait » courte d'haleine et qu'en la forçant à courir, c'est-à-dire en » l'empêchant de gagner la jungle, ils en auraient facilement » raison. Il va sans dire qu'il n'y avait pas moyen d'apprécier » le nombre des chacals, d'autant plus qu'il pouvait fort bien » se faire qu'après avoir fait face au daim en un point le » môme animal courût en avant se poster ailleurs.
» Un serviteur indigène qui accompagnait mon ami lui dit » que les chacals avaient habituellement recours à ce strata- » gème en cet endroit, et que chaque fois leur bande était » assez nombreuse pour dévorer entièrement leur proie et » n'en laisser que les os. Au point de vue de l'instinct col- » lectif, leur tactique, en tant qu'elle était intimement liée à » la nature même des lieux, doit être considérée comme une » manifestation indépendante de l'influence de l'hérédité.
» Parmi les chiens, cet instinct s'affirme assez communé- » ment. En voici deux exemples que je puis certifier. Le pre- » mier est celui d'un petit terrier de Skye et d'un grand chien » métis qui chassaient le lièvre et le lapin de compagnie et » pour leur compte, de manière à combiner leurs dons de » la manière la plus avantageuse. Le terrier, qui avait le nez » fin, battait les fourrés et chassait le gibier du côté de son y> camarade qui l'attendait au dehors et qui excellait à la » course.
» L'autre exemple est remarquable comme dénotant beau-
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» coup de sagacité et de ruse. Un de mes amis, dans le comté » de Ross, possédait un petit terrier et un Terre-neuve de » grande taille. Un jour, un berger vint lui dire que pendant a la nuit ses chiens avaient attaqué des moutons; mais mon » ami lui assura qu'il devait se tromper, puisque le Terre-neuve » était enchaîné. Quelques jours plus tard, le berger revint » avec la même plainte, affirmant, non sans véhémence, qu'il » était sûr de son fait. Résolu, cette fois, de tirer l'affaire au » clair, mon ami mit deux personnes à faire le guet, l'une » près de la cabane du Terre-neuve, l'autre près du parc aux » moutons. Plusieurs nuits s*écoulèrent sans la moindre dé- » couverte ; mais enfin un matin, à la pointe du jour, les » veilleurs virent le terrier se diriger vers Tendroit où le » Terre-neuve se trouvait enchaîné, rejoindre son compagnon » qui se dégagea aussitôt de son collier et partir avec lui. » Arrivés au parc à moutons, le Terre-neuve se cacha derrière » une baie, tandis que le terrier chassait les moutons vers » lui, et le sort d'une de ces malheureuses bêtes fut bientôt » tranché. Après avoir terminé leur repas, les chiens re- » vinrent à la maison, et, passant la tête dans son collier, le » Terre-neuve se coucha comme si de rien n'était. Je ne cher- » cherai point à expliquer pourquoi il préférait ainsi user de » ruse envers une proie qu'il aurait pu facilement saisir à » la course, mais il est à supposer qu'un chien aussi entendu » devait avoir de bonnes raisons. »
L'exemple suivant, qui met en relief la môme forme d'instinct collectif, est emprunté à M. Dureau de la Malle :
a J'avais à une époque, dit-il, comme chiens de chasse, un » beau chien d'arrêt à poil lisse, d'une grande intelligence, » et un épagneul à poil long et épais dressé à courir dans les » bois après le gibier comme un chien courant. Mon château » se trouve sur un terrain plat et fait face à un taillis abon- » dant en lièvres et en lapins. Un jour que j'étais assis à ma » fenêtre, je vis mes deux chiens qui étaient en liberté dans » la cour, s'approcher l'un de l'autre, échanger certains » signes, puis s'assurant d'un coup d^œil qu'il n'y avait point > d'opposition à craindre de mon côté, s'éloigner d'abord dou- 9 cernent, puis plus rapidement, et enfin à toute vitesse, lors- » qu'ils crurent n'être plus en vue ou à portée de ma voix. » Intrigué de cette manœAiv^e myjs^térieuse, je me mis à les
j/ suivre et voici le singulier spectacle qui s'offrit à mes yeux. » Le chien d'arrêt, qui paraissait être le chef de l'expédition, » avait donné pour mission à Tépagneul de battre les buis- » sons en donnant de la voix à l'autre extrémité du bois. » Quant à lui, il en faisait lentement le tour en suivant la li- » sière et je le vis s'arrêter devant un passage très fréquenté » des lapins et s'y mettre en arrêt. Continuant à suivre de » loin les péripéties de l'intrigue, je finis par entendre la voix » de l'épagneul qui avait levé un lièvre et le chassait à grand » bruit du côté où son camarade se trouvait embusqué. Au » moment où le lièvre sortait du passage pour gagner les » champs, le chien d'arrêt bondit sur lui et me l'apporta en » triomphe. J'ai vu ces deux chiens répéter cette manœuvre » plus de cent fois, et j'en conclus qu'elle n'est pas l'eflFet du » hasard, mais bien le résultat d'un plan combiné et consenti » d'avance. »
Enfin, parmi les manuscrits de M. Darwin se trouve une lettre de M. H. Reeks (1871) d'après laquelle les loups de Terre-Neuve adopteraient pour capturer les daims en hiver le même stratagème que les chasseurs. Une partie delà bande se cache dans les sentiers à daims de la forêt qui se trouvent' sous le vent, tandis que le reste fait le tour du troupeau du côté du vent. Les daims, en se retirant, suivent infailliblement un de leurs sentiers, et, par suite, il est rare qu'ils ne laissent pas aux mains des loups, soit une femelle soit un jeune mâle. On trouvera du reste, dans l'ouvrage de Leroy sur l'intelligence animale, des faits analogues qu'il dit avoir observésparmi les loups d'Europe.