‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 74 sur 120 · SENTIMENT DE DIGNITE -* AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

SENTIMENT DE DIGNITE -* AMOUR-PROPRE

frère lui donna une tape avac son gant pour se faire» obéir. Témoignant par un regard son étonnement et son indignation, le terrier tourna aussitôt sur ses talons et s'en revint à la maison. Le lendemain il sortit de nouveau avec mon frère, mais après avoir parcouru une courte distance, il le regarda avec intention, et comme la veille fit volte-face d'un air plein de dignité. Ayant ainsi protesté de son mieux contre le traitement qu'il avait reçu, il se refusa désormais à accompagner mon frère.

Du reste, ce terrier désapprouvait en général pour les autres aussi bien que pour lui toute punition corporelle. S'il voyait quelqu'un frapper un chien, il courait s'interposer en grondant et montrant les dents d'un air menaçant. Quand je l'emmenais avec moi dans mon dog-cart, il ne manquait jamais de saisir ma manche avec ses dents toutes les fois que je fouettais le cheval.

A propos de ce raffinement de sensibilité que développe chez les chiens l'habitude des bons traitements, je crois devoir citer le passage suivant d'une lettre que j'ai reçue de M"s E. Picton. — Il s'agit d'un terrier de Skye qui détestait qu'on le lavât :

« Avec le temps cette aversion devint telle que tous mes » domestiques se refusèrent à entreprendre ces ablutions, » effrayés qu'ils étaient par la férocité du chien en pareille » occasion. Moi-même, malgré l'attachement passionné qu'il » me témoignait, j'aurais couru grand risque à me charger x> de l'opération. Menaces, coups, privation de nourriture, » rien n'y faisait; son entêtement était à toute épreuve. A la » fin, ridée me vint de changer entièrement de tactique à son » égard, et de lui montrer en le négligeant qu'il m'avait » off'ensé. D'habitude il m'accompagnait dans mes promex> nades; je ne lui permis plus de venir avec moi. A mon » retour à la maison, je ne faisais aucune attention à son » joyeux accueil, et quand il venait solliciter mes caresses » pendant que j'étais occupée à lire ou à coudre, je détour- » nais la tête. Les choses continuèrent ainsi pendant huit à » dix jours, durant lesquels le pauvre animal eut une mine » désolée. Evidemment il se livrait en lui un combat, dont » son apparence se ressentait d'une façon marquée. Bref, un » matin, il vint humblement à moi, me disant aussi claire-

» ment que possible par son air.« je n'y tiens plus ; voyez, je » me soumets I » et comme preuve de sa soumission, il se » laissa laver tranquillement et sans impatience, quoique » Tablution que réclamait son état inculte fût des plus rudes. » Lorsqu'elle fut terminée, il bondit vers moi en aboyant » joyeusement et en remuant la queue, pour me montrer qu'il » savait que nous avions fait la paix. Quand je sortis pour me » promener il prit place à côté de moi comme de juste, et » conserva dès lors son expression habituelle de plaisir et de » contentement. Pourtant la première fois qu'il fut de nou- » veau question de lui faire prendre son bain, son esprit » de rébellion sembla se réveiller; mais je n'eus qu'à me » détourner pour lé voir se soumettre sans murmure. Ne » faut-il pas qu'un animal possède la faculté de raisonner » ou du moins quelque chose qui s'en rapproche pour pou- » voir ainsi lutter pendant dix jours dans un conflit de ce > genre? »

L'impression produite sur le terrier par l'attitude froide et le mutisme de sa maltresse montre que la perte de son affection lui causait plus de souffrance que les coups, la privation de nourriture et môme le bain qu'il détestait; et comme il ne manque pas d'exemples analogues que je pourrais citer, je n'ai point hésité à prendre l'anecdote de M"« Picton comme type des manifestations qui dénotent le besoin qu'ont les chiens sensibles de marques d'affection.

Je dois aussi faire remarquer le curieux changement qui s'est produit dans le chien familier, et que l'on constate en comparant sa faculté de résistance à la douleur avec celle du chien sauvage. Le loup et le renard supportent en silence la douleur la plus terrible, tandis que le chien crie si on lui marche par hasard sur la patte. Il y a là un contraste d'une analogie frappante avec celui qu'on relève entre le sauvage et l'homme civilisé ; l'Indien de l'Amérique du Nord, et même l'Hindou, supportent sans se plaindre des souffrances, ou du moins des blessures, qui arracheraient des cris de douleur à un Européen. Probablement, l'explication est la môme dans les deux cas, c'est-à-dire que le raffinement des mœurs amène le raffinement de l'organisation nerveuse, lequel rend les lésions des nerfs plus insupportables.

Le chien a l'idée de caste ; je pourrais le prouver par de

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