JUSTICE — HYPOCRISIE — PLAISANTERIE
un ou deux. Un de mes correspondants après m'avoir raconté plusieurs supercheries de son épagneul King Charles^ ajoute : « Il nous a joué encore d'autres tours et de propos » tout aussi délibéré. Jugez plutôt. Ayant remarqué qu'à » )a suite d'une blessure qu'il s'était faito à la patte, on lui » avait témoigné une sympathie toute particulière tant qu'il » était demeuré boiteux, il n'imagina rien de mieux pen- » dant plusieurs mois que de se mettre à boîter péniblement » chaque fois qu'on le grondait. Mais quand il vit que cette » supercherie ne trompait plus personne, il n'y persista pas. »
L'exemple suivant, que je dois à ma propre observation, me semble plus remarquable encore. Le voici dans les termes où je l'ai communiqué à Nature (vol. XII, page 66) :
« Ce terrier aimait beaucoup à attraper les mouches contre » les vitres des fenêtres, mais cela l'agaçait qu'on se moquât » de lui quand il manquait son coup. Un jour, pour voir ce » qu'il ferait, je fis exprès de rire d'une façon exagérée à » chaque insuccès et, mon hilarité aidant, il se montra parti- » culièrement maladroit. A la fin, son chagrin devint tel qu'en » désespoir de cause il se mit à simuler une capture par des » mouvements appropriés de sa langue et de ses lèvres et » en frottant son cou contre le sol comme pour écraser sa » victime, — après quoi il me regarda d'un air de triomphe. » Il avait si bien joué sa petite comédie qu'il m'en aurait » certainement fait accroire si je ne m'étais aperçu que la » mouche était toujours sur la fenêtre. J'attirai son attention » sur ce fait, ainsi que sur l'absence de tout cadavre à terre, » et lorsqu'il vit que son hypocrisie était dévoilée, il se retira 3s> tout honteux sous un meuble. »
Cette allusion à l'efiet très réel du ridicule sur un chien, m'amène à parler d'un sentiment qui, j'en suis sûr, entre dans le caractère de certains chiens : le sentiment de la plaisanterie.
Le même terrier dont il vient d'êlre question avait l'habitude de témoigner sa bonne humeur en s'acquittant de certains tours qu'il avait appris tout seul et dont le but était évidemment de faire rire. Il y en avait un par exemple, qui consistait à se coucher sur le côté en faisant force grimaces, fit à se mettre la patte dans la bouche. En pareil cas rien ne lui faisait plus de plaisir que de voir sa plaisanterie appréciée;
mais sî elle passait inaperçue, il boudait. Par contre rien ne le vexait plus qu'un rire intempestif. « Le chien, dit » M. Darwin, fait preuve de ce que Ton peut véritablement » appeler un esprit de plaisanterie, esprit bien distinct de » celui d'enjouement ; qu'on lui jette quelque objet, un bâton » par exemple, il remporte à quelques pas de distance, le » dépose à terre et se couche juste en face, puis, quand son » maître approche pour le prendre, il le saisit de nouveau et » remporte en triomphe, pour recommencer un peu plus loin » le môme manège, qui constitue à ses yeux une excellente » plaisanterie. » [Descendance de Vhomme^ p. 71.)
Intelligence générale.
Les faits dont j'ai connaissance prouvent nettement que les chiens ont la faculté de communiquer, soit par geste, soit en aboyant sur un certain ton, des idées simples de la nature d'un suivez-moi, mais il faut pour cela qu'ils soient d'une intelligence au-dessus de la moyenne. Le geste dont il est question est toujours le même ; c'est îin rapprochement de têtes avec contact moitié par frottement, moitié par petits chocs, qui diffère entièrement de toute expression d'enjouement et qui a toujours pour résultat un plan d'action déterminé, quoique l'idée qu'il implique ne soit jamais complexe. Certains auteurs prétendent, il est vrai, que les chiens peuvent se demander et s'indiquer le chemin, mais je n'en connais pas de preuve et le fait me paraît inadmissible. Quant à la faculté dont j'ai parlé, un seul exemple suffira pour la mettre en relief. J'avais un terrier de Skye (pas tout à fait pur sang) dont le fils, d'humeur pacifique quand il était seul, devenait très batailleur en compagnie de son père. Un jour que ce dernier était à sommeiller dgns l'appartement où je me trouvais, et et que son fils reposait sur le haut du mur qui sépare ma pelouse de la grand'route, un gros chien métis vint à passer. Un instant après, mon terrier se réveilla et descendit encore tout engourdi dans le jardin. A peine avait-il paru sur le seuil de la porte, que l'autre courut à lui et lui fit le signe dont j'ai parlé. Aussitôt son expression changea complètement et devint très animée, puis, franchissant le mur en compagnie de son fils, il se mit à courir avec lui le long de la