RECONNAISSANCE DES PORTRAITS 2H
» découvrir tour à tour à plusieurs reprises, et chaque fois il » courut à celui qui se trouvait exposé en aboyant avec une » fureur croissante. Ce n'était que quand les trois portraits » étaient découverts à la fois, et qu'il rencontrait les regards » de Tun ou de l'autre de quelque côté qu'il se tournât, qu'il » devenait fou de terreur. Au bout d'une heure d'épreuves, il » finit par cesser d'aboyer; mais la tension de ses nerfs n'a- » vait pas encore entièrement disparu, et la moindre des » choses le faisait tressaillir. A dater de ce jour, il ne fit plus » la moindre attention aux portraits. Trois mois plus tard, je » fis une absence qui dura sept mois et j'emmenai mon tery> rier avec moi. Lorsque je revins, j'entrai avec lui dans la » chambre où se trouvaient les tableaux. Tout d'abord leur » vue parut le troubler encore, car il s'élança vers Tun d'eux » en aboyant comme au début ; mais, après deux ou trois » éclats, il retourna auprès de moi avec l'air de confusion » qu'il prend quand, par erreur, il a aboyé après une vieille » connaissance. »
On remarquera un trait commun à tous les cas que je viens de citer : c'est que les portraits pris tout d*abord pour des personnes, se trouvaient à terre, c'est-à-dire à la hauteur habituelle du point de vue du chien. Il y ^ probablement là une condition importante. Elle l'était certainement pour le terrier de ma sœur et nous en eûmes une preuve éclatante par la suite, dans un magasin de tableaux où se trouvaient plusieurs portraits tous accrochés aux murs, excepté celui de Carlyle qui reposait à terre. Le chien qui était entré avec sa maîtresse s'en prit à ce dernier et se mit à aboyer sans faire la moindre attention aux autres. Ce qui donne encore plus d'intérêt à l'incident, c'est qu'il y avait à ce moment dans le magasin un certain nombre de clients, étrangers naturellement à l'animal ; mais leur présence lui semblait indifférente, malgré l'émotion que lui causait le portrait. Cela montre que l'illusion n'était pas assez complète pour lui faire regarder le portrait comme un être réel; il en ressentait seulement une sorte de stupéfaction, ne sachant que penser de l'apparence de vie et de mort à la fois que présentait l'image idans son immobilité.
Si, malgré cet ensemble d'exemples se corroborant les uns les autres , on persiste à trouver incroyable que des
chiens puissent se rendre compte du sujet représenté par un tableau, on fera bien de se rappeler que ce degré d'évolution mentale se présente de bonne heure dans le développement psychologique de l'enfant. Il n'est pas difficile de réunir une foule de preuves convaincantes tendant à montrer que les enfants d'un an et même au-dessous, savent distinguer les objets représentés dans des images , et les indiquent du doigt quand on le leur demande.
Pour ce qui est de manifestations nettement rationnelles dans l'acception réelle du mot, elles abondent dans la vie ordinaire des chiens. Ainsi, Livingstone raconte dans ses Voyages en mission, chap. i, qu'un chien qui, tout en suivant la piste de son maître, était arrivé à l'embranchement de trois routes, en flaira d'abord deux et n'y trouvant pas trace de piste, partit au galop le long de la troisième sans avoir recours à son nez. Là nous voyons un véritable acte d'induction : si la piste n'est ni en A ni en B, il faut qu'elle soit en C, puisqu'il n'y a pas d'alternative.
Il arrive souvent du reste à un chien intelligent qui craint d'être laissé à la maison, de prendre une forte avance la long de la route qu'il suppose être la bonne, et de ne se montrer que lorsqu'il se sent assuré que la distance empêchera son maître de revenir l'enfermer. Pour mon compte j'ai connu plusieurs terriers qui agissaient ainsi, et je reproduis ici un exemple que j'ai déjà communiqué à Nature, parce qu'il me paraît dénoter l'existence de calculs d'une prévoyance et d'une complexité remarquable :
a Le terrier en question, disais-je en écrivant à Nature^ » avait parcouru une seule fois les dix milles qui séparaient » ma maison de campagne d'une ville des environs, en suivant » une voiture le long de la route. Cinq mois plus tard j'en fis » cadeau à des amis qui habitaient cette ville et je l'expédiai » par le chemin de fer. Peu de temps après je vins rendre » visite à ses nouveaux maîtres dans une voiture difl*érente » de celle qu'il avait suivie lors de son premier voyage, mais » qu'il savait peut-être appartenir au même propriétaire. » Après avoir remisé mes chevaux, je passai la matinée avec » mes amis, et dans Taprès-midi nous retournâmes à l'hôtel- » lerie où j'avais laissé ma voiture, et qui se trouvait être » la même où j'étais descendu plusieurs mois auparavant. Le
» terrier qui nous avait suivis tout le temps, s'en souvenait » évidemment, et raisonnant par analogie, il conclut que » je me préparais à m'en retourner. Toujours est-il qu'il » disparut, à quel moment je ne saurais trop préciser, mais » ce fut certainement après notre arrivée à Thôtellerie, car » nous nous rappelâmes plus tard qu'il était entré avec nous » dans la salle à manger. Et non seulement il lui suffit d un » précédent pour inférer que je m'en retournais, mais une » fois son parti pris de m'accompagner, il poursuivit son rai- » sonnement en ces termes : — Comme mon ancien maître » m'a envoyé dernièrement à la ville, il ne désire probable - » ment pas que je retourne à la campagne ; si donc je veux » profiter de cette occasion de reprendre ma vie de bracon- » nier, il faut que je prenne les devants à son insu. Encore » cela ne suffira-t-il pas, car il pourrait me rattraper et me » rendre à mes maîtres actuels; il faut que je ne le rejoigne » qu'à une bonne distance, si loin qu'il ne voudra pas revenir » sur ses pas pour me ramener. »
Quelque compliqué que soit ce raisonnement, je n'en vois pas de plus simple qui puisse m'expliquer la présence du terrier au delà de la troisième borne milliaire ; planté au milieu de la route, et faisant face à la ville, il m'attendait au passage. Il est à remarquer qu'après le premier mille, la route est rectiligne, de sorte que j'aurais facilement aperçu le chien s'il n'avait fait que courir à quelque distance en avant. Mais pourquoi n'avait-il jamais tenté de retourner tout seul à son ancienne demeure? C'est ce que je ne saurais trop dire, mais je crois bien que ce qui l'avait retenu c'était un excès de prudence qui lui était particulier en certaines choses. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne tenta jamais l'aventure tout en ne manquant jamais de revenir avec ses anciens amis à chaque visite qu'ils faisaient à la ville, et cela malgré toutes les précautions que l'on prenait pour l'enfermer.
LeRev. J. C. Atkinson, dans The Zoologist (vol. VII, page 2338), cite l'exemple de son terrier qui, ayant contraint un rat d'eau de sortir des joncs et d'affronter le courant, n'eut garde de plonger à sa suite, sachant bien que le rat le battrait à la nage. Au lieu de cela, il courut aussitôt se porter à quatre ou cinq mètres plus bas le long de la rive pour y attendre que le rat, emporté par le courant durant son plongeon, repa-
rut à la surface, et grâce à ce stratagème réussit à le saisir.
Je pourrais multiplier à rinfini les exemples de ce genre ; Is dénotent l'existence d'une faculté réelle de raisonnement ou de déduction. Voici ce que raconte le professeur W. W\ Bailey (Brown University) à la page 607 du vol. XXII' de Nature :
a Un naturaliste de mes amis, homme très consciencieux « et digne de toute créance, affirme avoir été témoin ocu- » laire du fait suivant. Un jour que son grand-père, vieillard » encore vert malgré son grand âge, était occupé dans un » champ de sa ferme, son cheval qui traînait un chariot prit r> peur et partit au galop se dirigeant vers un remblai étroit » et périlleux qui formait une sorte de route de communica- » tion entre la maison et les champs. Il y avait fort à parier » que cheval et chariot couraient au devant d'une destruction » certaine, lorsqu'un magnifique terre-neuve appartenant au » grand-père de mon ami parut tout d'un coup se rendre y> compte de la situation, partit à toute vitesse, rattrapa le » cheval, et saisissant les rênes avec ses dents, le maintint » jusqu'à ce que Ton pût venir à son secours. Mon ami raconte » plusieurs autres traits de ce bel animal, qui, selon lui, avait » assurément la perception du plaisant. Mais je le répète » encore, l'anecdote qui précède est marquée au coin de » l'authenticité, et je pourrais, au besoin, obtenir la per- » mission de nommer et l'endroit et les personnes. »
Le passage suivant, que j'emprunte à Gouch, vaut la peine d'être cité parce qu'il montre l'intelligence que peut déployer un chien en attaquant une proie insolite. « Quand un terrier » se trouve en présence d'un crabe, il se jette dessus et se fait » aussitôt pincer le nez. Mais un paisible terre-neuve de ma » connaissance a bien garde de commettre pareille folie. Il » commence par arrêter le crabe en mettant la patte dessus, » le renverse sur le dos, puis, retroussant ses lèvres, il le » saisit avec les dents et. le jette en l'air. En retombant sur » les pierres, la carapace se fend et le chien peut désormais ^> se régaler à loisir. » {Manifestations de V Instinct, p. 179.)
J'ai connu pour mon compte, en Allemagne, un gros chien qui tuait les serpents en les jetant habilement en l'air un grand nombre de fois et si rapidement qu'il leur était impossible de le mordre. Une fois le serpent complètement
EXEMPLES DE RAlSONiNEMENT 2tô:
étourdi, le chien le mettait en pièces. Il ne pouvait guère con-< naître par expt^rience le venin d'une morsure deserpeftt;^ mais il semblait se douter instinotivement que les dents dUf reptile pourraient faire une blessure plus dangereuse que celle des autres animaux, car lui qui ne reculait jamais devante un^ bataille avec des chiens, et les coups de dent qui lui re^ venaient en partage, il avait grand soin de ne commencer à déchirer un serpent qu'après l'avoir étourdi par une série d© sauts périlleux. <
Le raisonnement des chiens n'est peut-être pas toujours d'uij ordre bien élevé, mais pour être insignifiants; certains incidents, en se reproduisant constamment dans to^ite la race, en acquièrent d'autant plus d'importance qu'ils montrent que Ja faculté est générale. Voici, du reste, quelques exemples du genre de raisonnement que Ton retrouve sans cesse. c
M. Stone, de Norbury Park, me raconte dans une lettre que ses deux chiens se trouvaient ensemble dans la même chambre, le plus gros, muni d'un os qu'ambitionnait fort l'autre, une chienne de petite taille. « Voyant que son com-« » pagnon avait lâché sa proie, la chienne chercha à s';en » approcher, mais rebutée par les grondements que pro-< >) voquait sa démarche, elle se retira dans un coin. Bientôt » après, le gros chien sortit de l'appartement, sa compagne » n'eut pas l'air de s'en apercevoir ; toujours est-il qu'elle né » bougea pas; mais ayant entendu aboyer au dehors quelques » minutes plus tard, elle se leva incontinent et s'empara de » l'os sans plus de façons. Il me paraît évident qu'elle avait » dû se dirfe : « Le voilà qui aboie dehors, donc il n'est pas » dans l'appartement, et par suite, je puis sans danger » prendre son os. ». L'action, par sa rapidité même, s'affir-t » mait nettement comme conséquence de l'aboiement de , » l'autre chien. »
D'autre part, M. John Le Conte, de l'Université de Califor-» nie, me cit** l'exemple d'un chien qui avait l'habitude de chasr ser le lapin dans de vastes pâturages où se trouvait un arbre dont le tronc creux servait souvent de refuge au gibier aux abois : « Un jour, qu'un lapin avait été lancé, tous les chiens r> partirent à sa poursuite, excepté Bonus. Tranquillement^ » sans se laisser aller aux ardeurs de la chasse, nous- la » vîmes, à notre grand étonnement, se diriger par le chemin
» le plus court vers un tronc de chône creux, se coucher » au pied de Tarbre et y attendre patiemment l'arrivée du » lapin. Le gibier n'en était pas toujours réduit à chercher » ce refuge, mais cette fois Bonus ne fut pas désappointé ; » serré de près par les chiens, le lapin s'en vint après un » long détour, du côté de l'arbre et juste au moment où » il se préparait à disparaître dans le creux du tronc, il fut » appréhendé par un ennemi, sur lequel il n'avait pas » compté. »
Autre communication du môme genre, que je reçois du docteur Andrew Wilson, F. R. S. E. :
« Près de la maison se trouve une plantation d'arbrisseaux » qui s'étend en forme de fer à cheval sur une longueur de » 200 à 300 mètres. Chaque matin, ou peu s'en faut, un petit » terrier avait l'habitude de lancer un lapin de Textrémité la » plus rapprochée de la maison jusqu'à l'autre bout de la » plantation où se trouvait un ancien égout dans lequel le » rongeur disparaissait. L'idée lui vint apparemment que la » corde est plus courte que l'arc, car un beau jour, au lieu » de suivre le lapin à travers la plantation, il se dirigea tout » droit vers l'égout, prit position pour être prêt à recevoir sa » proie et s'en empara. »
M. William Gairns de Argyll House, N. B., me fait part d'une observation qui a quelque rapport avec la précédente :
a Je m'amusais à suivre les mouvements d'un petit terrier » de Skye se démenant sur une meule de blé que l'on était » en train de battre, lorsqu'un gros rat sortit juste sous son » nez et courut se jeter dans une mare à une douzaine de » mètres de là, espérant y trouver son salut. Le chien plon- » gea aussitôt après lui, mais s'apercevant bientôt qu'il ne » pouvait gagner sur le rat à la nage, il revint à terre, courut » de l'autre côté de la mare et saisit le rat juste au moment » où il abordait. Je n'ai jamais vu rien de plus remarquable. » L'acte, s'il n'était pas rationnel, n'aurait pu, à mon avis, en » présenter plus complètement l'apparence. »
Le docteur Bannister, directeur du Journal des maladies nerveuses et mentales), qui m'écrit de Chicago, me dit que pendant l'hiver qu'il passa dans la province d'Alaska, il fut à môme d'étudier Tintelligence animale chez les chiens esquimaux, et il affirme que lorsqu'ils tirent des traîneaux sur la