RAISONNEMENTS DE CHASSE
qui le cite comme preuve de la sagacité d'un chien à lui : a J'avais lâché, dit-il, deux coups de fusil sur des canards » sauvages dont me séparait un cours d'eau d'une certaine » largeur et j'en avais abattu deux, mais ils n'étaient que bles- » ses. J'envoyai mon chien les chercher. Il essaya d'abord de » les rapporter tous les deux, mais ne pouvant réussir à main- » tenir à la fois dans sa bouche qu'un de ses prisonniers ré- » calcitrants, il déposa l'autre et se prépara à traverser avec » celui qu'il avait. Mais sitôt qu'il se mit en route, l'oiseau » qu'il avait laissé sur la berge voltigea jusqu'à l'eau, et il » lui fallut aussitôt revenir, déposer son fardeau et rat- » traper le fuyard. Pendant ce temps l'autre s'était égale- » ment éloigné, mais il fut bientôt rejoint, et montant la » garde sur les deux captifs, le chien parut réfléchir un ins- » tant; puis, ayant pria son parti (parti fort contraire à ses » habitudes, car il respecte le gibier au point de ne pas en » déranger une plume), il acheva Tun des blessés, et revint le » chercher après m'avoir apporté l'autre. »
Je puis confirmer ce récit par un autre de même nature que je tiens de M. Blood. Étant un jour à la chasse avec un ami, il fit feu en môme temps que lui sur des canards sauvages — trois bêtes tombèrent dans Teau, l'une morte, les autres avec l'aile cassée. M. Blood ordonna à son épagneul de les rapporter, mais « naturellement quand les oiseaux blessés virent » Igi chienne approcher, ils s'éloignèrent à la nage, de sorte » qu'elle atteignit d'abord le canard tué. S'y arrêtant à » peine, elle se dirigea vers le plus proche des deux autres, » le ratrapa et après un moment d'hésitation et de réflexion » apparente, lui donna un coup de dent qui le flt se tenir » tranquille pour le moment. Libre alors de s'occuper du )i troisième, elle l'eut bientôt rejoint et l'apporta à terre; » cela fait, elle revint au canard tué, mais s'apercevant que w celui qu'elle avait mordu se dc^^menait de nouveau, elle alla w le saisir, le déposa sur la berge et put enfin ramener le » mort. Cette chienne excellait à rapporter ; c'est dire que » jamais elle ne tuait un oiseau. »
A la page 496 du XIX® volume de la Nature, se trouve une anecdote communiquée par M. Arthur Niçois :
,« Conçnit on, dit-il, de la part d'une créature humaine un » raisonnement plus juiicieux que celui d'un chien dans les
» circonstances suivantes. Vers la fin d'une longue journée » de chasse sur les landes de Dartmoor, nous descendions la » rive du Dart, lorsque mon chien, un retriever^M lever une » sarcelle Je lui lâchai un coup de fusil, et lui cassai Taile. » Elle tomba dans Teau et aussitôt fit un plongeon. Au lieu » de plonger de suite après elle, mon chien, sans que je lui » dise un mot, courut le long de la berge en descendant le » courant, franchit une cinquantaine de mètres, et, se jetant » à Teau, se mit à remonter bruyamment, en poussant des » pointes d'une rive à l'autre, soit sur une laçgeur de vingt à » trente pieds, jusqu'à l'endroit où nous nous trouvions. Il » sortit alors de l'eau, et après s'être secoué, commença à » fouiller consciencieusement la rive sur une longueur consi- » dérable dans le sens du courant; puis il passa de l'autre » côté pour l'explorer à son tour. Deux ou trois minutes » s'étaient déjà écoulées depuis qu'il avait traversé la rivière, » et mes compagnons commençaient à trouver qu'il était » temps de continuer notre chemin, lorsque je leur fis remar- » quer le changement qui s'était produit soudainement dans » l'allure du chien. La queue était maintenant en l'air, re- » muant de droite à gauche avec vivacité de la manière qui i) indique au chasseur l'existence d'une piste toute récente ; » et je savais dès lors que je pouvais compter sur l'oiseau » comme s'il était dans ma carnassière. Un instant après, à » une vingtaine de mètres environ de la berge, la bruyère » s'agita bruyamment; nous vîmes la sarcelle s'élever, et au » même moment le chien bondir en l'air et la saisir. S'é- » lançant alors vers la rivière, il la traversa à toute vitesse » et vint me remettre la pièce. Que si sa manière d'agir a » besoin d'une explication, je puis dire que sa longue expô- » rience en Australie et dans les étroites canadas de la Plata » lui avait appris qu'un canard blessé descend toujours le » courant ; en se déployant dans l'eau, l'aile cassée l'empêche » de remonter, de sorte qu'il ne manque jamais d'atterrir et ù de chercher à se cacher à quelque distance de la berge. » Mais lorsqu'il est poursuivi à la nage par un chien, il con- » tinue à suivre le courant indéfiniment, ne s'élevant que » pour reprendre haleine au grand embarras de son ennemi. » Mon chien s'était rendu compte de ce fait depuis longtemps, » et avait eu mille occasions de mettre sa science à l'é-
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» preuve ; je puis même dire que c'est en le voyant faire que » j'appris le secret de Tart de rapporter le canard. Fort de » mon observation en maintes circonstances, je n'hésite pas » à dire que son but en se mettant à Teau en aval, était de » forcer l'oiseau à prendre terre. Puis, sachant par expé- » rience qu'il devait avoir réussi, il avait fouillé les deux » rives pour y trouver la trace du fugitif. »
Comme exemple d'un degré plus élevé et par suite plus rare de raisonnement, je citerai un passage de ma conférence devant V Association Witannique ; le voici :
« Mon ami, le docteur Rae, célèbre voyageur et naturaliste, » connaissait à Orkney un chien qui avait l'habitude d'accom- » pagner son maître à l'église le dimanche, tous les quinze » jours. Il lui fallait en chemin traverser à la nage un canal » large d'un mille, et avant de se mettre à l'eau il courait à » environ un mille vers le nord Ou le midi, suivant que la » marée montait ou descendait, calculant presque toujours » ses distances de manière à atterrir au point le plus proche » de l'église. Ce qui me passe, ajoute le D'" Rae dans sa lettre, » c'est que le chien ait pu se rendre compte des variations » dans la force du courant aux grandes marées et en morte » eau et s'arranger de manière à toujours biaiser suivant » l'angle voulu. »
J'ai reçu de M. Percival Fothergill une lettre où il me donne sur le compte de sa chienne retriever des renseignements qui confirment le récit du docteur Rae :
a A l'endroit où se trouvait le vaisseau, dit-il, le courant de » marée a plus de cinq nœuds de vitesse. Ma chienne, quand » elle se trouvait à terre et voulait revenir à bord, se ren- » dait invariablement à un petit débarcadère par le travers » du navire, cherchait des yeux quelque brin de bois ou de » paille qui lui indiquât la direction du courant, et une fois » fixée sur ce point, allait se mettre à Teau en amont ou en » aval selon le cas. La sentinelle du gaillard d'avant, qui » surveillait la traversée, lui jetait une corde munie d'un » nœud de bouline et on la hissait ainsi à bord.
» Un jour on remarqua qu'elle restait sur le débarcadère >j plus longtemps que d'habitude; elle cherchait en vain un » indice de l'état de la marée, et n'en découvrant pas, elle » finit par s'étendre sur la plate-forme, mouilla une patte
» dans Teau et ayant reconnu au toucher la direction du » courant, elle remonta la berge pour se jeter à l'eau. »
Le chien d'arrêt de M. George Cook, un matin que la pelouse attenante à la maison était couverte de gelée blanche, y porta le paillasson' de sa cabane distante de près de 100 mètres, pour s'y étendre à l'abri du froid. M. Cook m'affirme dans sa lettre que depuis, il a souvent vu son chien tirer son paillasson de sa cabane, le porter au soleil et le changer de place à mesure que l'ombre le gagnait.
L'anecdote suivante m'est communiquée par le Rév. F. J. Penky. Il me donne le nom du chanoine, son ami, dont il y est question, mais comme il ne m'autorise pas à le publier, je le laisserai en blanc :
a Voici, dit-il, un exemple de sagacité, on peut même dire » de raison, de la part d'un caniche français appartenant au » colonel Pearson (non pas le héros d'Ekowe, mais un homo- » nyme qui habitait Lichfield il y a quelques années) ; je le » tiens de mon ami, le chanoine ***, recteur de ***, qui eut » sa part dans l'incident, mais je ne sais s'il consentirait à » ce que son nom fût publié. Étant un jour à déjeuner » avec le propriétaire du caniche, il avait gratifié l'animal » de quelques morceaux de bœuf. Mais apparemment la » portion laissait à désirer, car, lorsque Ton eut quitté la » table, le chien se dressa sur ses pattes de derrière et met- » tant une patte sur le bras du chanoine (cérémonie qu'on » lui avait appris à pratiquer avec les dames pour les con- » duire à la salle à manger), le conduisit vers la porte. Cu- » rieux de voir ce qui allait suivre, mon ami se laissa faire. » Mais au lieu de se diriger vers la salle à manger, l'in- » telligente bête le conduisit à travers un passage, lui fit » descendre un escalier, etc., et l'amena enfin au garde- » manger, à proximité du rayon sur lequel se trouvait la » pièce de bœuf. Pour récompenser sa sagacité, le chanoine » lui donna un petit morceau de viande et s'en revint au » salon. Le chien n'était pas encore satisfait ; il essaya bien » encore du moyen qui lui avait si bien réussi, mais voyant » que mon ami ne voulait plus s'y prêter, il courut à l'anti- » chambre, prit sur la table le chapeau du chanoine, et s'en » alla se cacher sous le rayon où se trouvait l'objet de sa » convoitise. C'est là qu'on le trouva, chapeau à la bouche.