‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 91 sur 120 · CURIOSITÉ — IMITATION — JALOUSIE · texte numérisé non relu

CURIOSITÉ — IMITATION — JALOUSIE

» conscience chaque parole qu'ils entendent, soit dans leur » langue soit dans une langue étrangère, et tous les faits et » gestes de leur entourage. »

Pareille disposition se remarque souvent chez les enfants en bas âge ; on peut donc y voir la caractéristique assez fré- 'quente d'un certain degré d'évolution mentale, surtout chez les individus de Tordre des Primates. Mais il est d'autres animaux qui s'imitent entre eux jusqu'à un certain point.

En ce qui concerne les émotions violentes, la fureur peut dominer un singe au point de le faire se jeter contre les barreaux de sa cage, et Ton a vu un babouin se mordre lui même jusqu'au sang. {Descendance de Vhomme, page 74, trad. française.) La jalousie est également très accentuée, et quant à l'esprit de représaille et de vengeance, on le trouve chez toutes les races supérieures de singes, comme l'on peut s'en assurer en offensant un babouin. En voici d'ailleurs un exemple, qui a l'avantage de montrer ce que l'on peut appeler l'incubation du ressentiment conduisant à un plan de vengeance prémédité ; c'est à Gh. Darwin que je l'emprunte, a Sir Andrew Smith; dit-il, zoologiste d'une exactitude re- » connue, m'a raconté qu'il vit un dimanche, au cap de » Bonne-Espérance, un babouin éclabousser un officier qui » se rendait à la parade. C'était un ennemi du singe qui » avait eu souvent à souffrir de ses taquineries, et qui, en » le voyant approcher ce jour-là, s'était dépéché de verser » de l'eau dans un trou et d'y mélanger une boue épaisse » dont il se servit habilement, à la grande joie des specta- » teurs. Pendant longtemps après cette niche, la vue de sa » victime était pour lui un signal de réjouissance. » {Des^ cendance de l'homme^ page 72, trad, française.)

Intelligence générale.

Nous voici arrivés aux facultés supérieures, et, à ce sujet, je citerai quelques exemples pour montrer que chez le singe le fonctionnement rationnel trouve une carrière plus libre que chez tous les autres animaux. Voici d'abord ce que m'écrit le professeur Croom Robertson :

« Il y a plusieurs années, au Jardin des Plantes, je fus > témoin d'un incident qui me frappa vivement et que j'ai

» raconté depuis en mainte occasion. Un grand singe (un » anthropoïde, autant que je m'en souvienne, mais je né sau- » rais préciser l'espèce), se trouvait dans une grande cage en » fer avec plusieurs autres plus petits que lui, qu'il traitait en » seigneur et maître tout en se livrant à des gambades exagé- » rées au grand amusement d'une foule de curieux. Déjà » force friandises avaient passé les barreaux pour tomber » inévitablement entre ses mains, lorsque quelqu'un imagina » de lui jeter un petit miroir à cadre de bois très solide. II » s'en saisit aussitôt, et se mit à le brandir comme un mar- » teau. Soudain, il s'arrêta d'un air intrigué : il venait d'aper- » cevoir son image réfléchie. Le moment d'après, il passait » rapidement la tête derrière le miroir pour découvrir le » sosie qu'il y croyait caché. Étonné de ne rien voir, il en » conclut apparemment qu'il n'avait pas été assez prompt, et » fit une nouvelle tentative, mais en ayant soin cette fois » de rapprocher le miroir lentement jusqu'à proximité de » sa figure, puis, prompt comme l'éclair, de passer sa tête par » derrière. Ne trouvant rien encore, il répéta l'expérience » une troisième fois, et alors passant de l'étonnement à la » colère, il se mit à heurter avec violence le cadre du miroir » contre le plancher de la cage. La glace fut bientôt brisée, et » plusieurs fragments s'en détachèrent. Cependant il n'en » continuait pas moins son œu\re de destruction, lorsque son » attention fut de nouveau attirée par son image que réflé- » chissait un débris resté dans le cadre. Cette vue parut » le décider à faire un dernier essai où il se surpassa en cir- » conspection comme en rapidité d'action. Mais quand il vit » que c'était peine perdue, sa fureur n'eut plus de bornes, et » brisant le miroir tantôt sur le plancher, tantôt entre ses » dents il finit par le réduire en mille morceaux. »

Dans la Descendance de V homme de Gh. Darwin (page 80, trad. française) se trouve le passage suivant :

« Un observateur très consciencieux, Rengger, raconte' >3 que la première fois qu'il donna des œufs à ses singes » au Paraguay, ils les cassèrent et de cette façon perdirent » une grande partie du contenu ; mais ils eurent bientôt » appris à en briser la coquille par un bout et à l'éplucher » morceau par morceau avec leurs doigts. Il leur suffisait de » se couper une fois avec un outil pour n'avoir plus envie d'y

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» toucher sinon avec les plus grandes précautions. Souvent » Rengger leur donnait des morceaux de sucre enveloppés ' » dans du papier, et quelquefois il mettait dans le paquet une, » guêpe qui ne manquait pas de les piquer s'ils dépliaient! » le papier trop à la hâte ; mais après avoir été victimes une » seule fois de leur empressement, ils n*y cédaient jamais » sans avoir préalablement mis le paquet à leur oreille pour » découvrir si quelque chose y remuait. »

La faculté d*obsprvation et l'aptitude à former de nouvelles associations que révèlent les faits qui précèdent, indiquent un degré élevé d'intelligence générale. M. Darwin fait en outre remarquer que « la description que fait M. Belt des laits » et gestes d'un Cebus apprivoisé, montre clairement que cet » animal était doué de raisonnement. » Voici d'ailleurs le récit auquel M. Darwin fait allusion, et je le cite i)t extenso parce que, comme on le verra un peu plus loin, je me suis trouvé a même de vérifier la plupart des observations qui s'y trouvent relatées, au moyen d'un singe de la même espèce.

tt II lui arrivait de temps à autre, dit M. Belt, en parlant de » cet animal, de s'empêtrer dans sa chaîne en tournant au- » tour de la perche à laquelle il était attaché, et de se dé- » brouiller ensuite avec une grande habileté. La longueur de » sa longe lui permettant de descendre plus bas que la » véranda, mais non d'atteindre jusqu'à terre, s'il voyait » s'approcher une couvée déjeunes canards, il usait parfois » d'artifice; d'une main il tendait un morceau de pain, et » quand il avait réussi à attirer un caneton, il le saisissait et » le tuait d'un coup de dent à la poitrine. Ce procédé causait » un tel tumulte parmi les volatiles que nous en étions bien- » tôt avertis, et courions à la rescousse, armés d'une verge )> pour châtier maître Mickey (nom que nous donnions au » singe) ; grâce à cette discipline il finit par se guérir de son » goût meurtrier. Un jour que je le fouettais et qu'à chaque » coup de verge je lui disais de prendre le caneton mort que » je lui tenais devant les yeux, quel ne fut pas mon étonne- » ment de le voir à la fin m\)béir et prendre sa victime d'une » main tremblante Quand il ne pouvait pas atteindre quelque » objet, il cherchait à s'aider d'un bâton ou quelquefois d une » balançoire que j'avais fait établir pour les entants et dont

» iJ se servait lui-même à Toccasion. C'est ainsi qu'un jour il » réussit à faire tomber à portée de ses mains des peaux d'ol- .» seaux que je croyais avoir mises à sécher, hors de son 1» atteinte; llngénieux animal lança la balançoire vers la » chaise sur laquelle j'avais posé les peaux, et réussit à les » décrocher au retour. Il se procura également par le môme » moyen une gelée que l'on avait mise à refroidir. Il y avait » quelque chose de très humain dans ses façons. Lorsqu'on » s'approchait de lui pour le caresser, il ne manquait jamais » d'en profiter pour vous vider vos poches. S'il y trouvait des » lettres, il avait bientôt fait de les retirer de leurs enve- » loppes. » {Naturalist in Nicaragua, p. 119.)

Passons maintenant à des faits qui montrent le degré élevé d'intelligence qu'atteignent différentes espèces de singe.

L'orang de Cuvier avait l'habitude de traîner une chaise d'un bout d'une chambre à l'autre, pour monter dessus et arriver ainsi à un loquet qu'il voulait ouvrir ; il y a là une preuve d'adaptation rationnelle qui n'a point de parallèle parmi les chiens, quoique l'action de celui dont j'ai cité la manière de traîner son paillasson, s'en rapproche beaucoup. Un autre singe, dont parle Rengger, n'ayant pas la force de soulever le couvercle d'un coffre, se servit d'un bâton comme d'un levier. L'usage du levier comme moyen mécanique est un exploit dont on ne connaît pas d'exemple en dehors du singe parmi tous les animaux ; et on verra plus loin que ma propre expérience s'accorde entièrement avec celle de Rengger. J'aurai môme l'occasion de raconter comment le singe qui fut l'objet de mes observations personnelles, parvint sans assistance, en poursuivant méthodiquement ses investigations, à se rendre compte du principe mf^canique de la vis. D'autre part, il a été communément reconnu que les singes savent se servir de pierres en guise de marteaux ; depuis que Dampier et Wafer décrirent pour la première fois la manière dont ces animaux brisent les écailles d'huîtres. Gernelli Carreri va plus loin et dit avoir vu des singes insérer des pierres entre les écailles d'huîtres qui bâillaient pour s'éviter la peine de les briser; mais son observation demande à être confirmée. M. Haden, de Dundee, me cite de la part d'un singe dont il ' ne précise pas l'espèce, un Irait qui témoigne d'une appréciation remarquable des principes de mécanique, et qui dépasse

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