L'ÉVOLUTION MENTALE XVII
en bloc la plus grande tentative qui ait été faite pour ramener les sciences biologiques à la méthode des sciences physiques. Il est facile de montrer — et j'ai essayé de le faire dans mon livre Les Colonies animales et la formation des organismes ^— que le succès dans la lutte pour la vie n*est pas dû seulement à l'emploi de la force brutale ou d'une ruse de mauvais aloi : l'association, l'assistance mutuelle, la division du travail, dont l'influence a été si dien mise en lumière par M. H. Milne-Edwards, la solidarité qui en résulte, ont joué dans le perfectionnement des organismes un rôle prépondérant. De telle sorte que loin d'être une cause de désorganisation sociale, le transformisme, compris d'une certaine façon, est, au contraire, une splendide apologie de l'organisation morale de nos sociétés.
La question de l'origine des espèces et de la possibilité d'une modification graduelle et indéfinie des formes vivantes demeure donc une pure question scientifique. Il est manifeste que l'hypothèse non démontrée de la fixité des espèces ne contient en elle aucune explication rationnelle ni du mode de succession des formes vivantes à la surface du globe, ni des rapports morphologiques que ces formes présentent entre elles. Dire que les choses sont ce que nous les voyons parce qu'elles ont toujours été ainsi, ce n'est pas seulement se payer de mots, c'est énoncer une erreur fiagrante, car le monde silurien n'avait rien de bien semblable au nôtre. Les choses ont donc changé, et ce qui préoccupe les philosophes et les hommes de science quelque peu entachés de philosophie, c'est justement de savoir par quel procédé elles ont changé ; c'est de savoir, si quand tout change d'une manière continue dans le monde inorganique, en raison des forces qu'il contient, les êtres vivants au contraire ne se modifient qu'en raison de l'intervention intermittente de forces extérieures qu'il ne nous sera jamais donné de connaître. Les transformistes optent pour la continuité, et quand on leur reproche d'accumuler les hypothèses, ils demandent non sans raison si les mots fiodté des espèces, fixiié des instincts, causes finales, créations successives, etc., expriment autre chose que des hypothèses faisant partie intégrante d'un système philosophique aussi fragile, au demeurant, que les autres ; et si croire que dans le domaine de la biologie l'Homme est incapable de remonter aux causes, n'est pas ajouter une énorme hypothèse — et celle-là désespérante — à toutes les autres?
Aussi, tandis qu'évoluent les idées que nous venons de résumer,
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les idées contraires font é^i^alement leur chemin. Condillac rai>proche l'instinct de l'habitude. Réauniar, Leibnitz, Voltaire, croient à Tintelligence des animaux. Erasme Darwin s'efforce, à la fin du XVIII* àiècle, de démontrer Tidentité fondamental des phénomènes psychiques chez tous lei êtres vivants. Lamarck, d«ns sa Philosophie zooi/fgtqne, aussi bien que dans rintfoductiofi de son Histoire naturelle dis animaux sans vertèbres, suit e» quoique sorte l'évolution mentale, depuis les animaux les plus simples jusqu'à l'homme. Les animaux sont apathiques, sensibles ou sensibles et infelligenis ; les facultés animales, de quelque éminence qu'elles soient, sont d'ailleiirs pour Lamarck « des phénomènes p«ireme/^t physiques; ces phénomènes sont les résultats des fonctions qu'exécutent les organes ou les appareils d'organes qui peuvent les prc^duire ; il n'y a rien de métaphysique, rien qui soit étranger à la matière dans chacun d'eux ; il ne s'agit à leur égard, que de la relation entre différentes parties du corps animal et entre différentes sabsiancee qui se meuvent, agissent, réagissent et acquièrent alors le pouvoir de produire les phénomènes observés*. » A cela s'ajouter chez l'Homme « ce qu'il peut tenir d'une source supérieure » ; mais Lamarck ne dit pas en quoi consiste co qui vient de cette source ; il ne considère dans l'Homme que ce qu'il doit à la Nature, et ce n'est pas, selon lui, peu de chose. L'illustre prédécesseur de Darwin est donc un disciple très atténué de Buffon ; il est disposé à faire aux animaux un peu plus d'honneur que ne le fait son prédécesseur ; il les voit moins loin de l'Homme, mais IHomme est encore un être à part, ayant son origine propre, qui peut être, au moins au point de vue mental, différente de celle des animaux.
Lamarck ne prononce pas le mot d'instinct dans cette introduction ; le grand problème de la psychologie animale est cependant le problème de l'instinct.
La liste serait longue des philosophes et des naturalistes qui s'efforcent de soulever quelque coin du voile qui nous cache l'essence de cette mystérieuse faculté. Les uns tels que Wallace, cherchent à démontrer qu'il existe chez l'Homme des instincts ■ comme chez les animaux; d'autres étudient chez les animaux les manifestations psychiques qui se rapprochent le plus de celles de l'Homme et nous devons à ce genre d'inNrestigations un beau livre
i. Histoire naturelle des animaux sans vertèbres ^ 2* édition, tome !•«', p. 213.
L'ÉVOLUTION iMENTALE XIX
de M. Espinas sur les Sociétés animales. Herbert Spencer petit être considéré comme le chef d*une école philosophique, qui veut éclairer par la psychologie des animaux celle de THomme, et fonder ainsi la psychologie comparée ou mieux la psychologie générale. Une autre école porte à la psychologie l'appui de la méde-» cine, et une sorte de psychologie expérimentale se constitue grâce aux efforts persévérants de M. Charcot et de se» émules. A eea deux écoles, se rattache, comme membre très indépendant du reste, Téminent directeur de la Revue philosophique, M. Th. Ribot ; enfin une société riche d'avenir, la Société de psychologie physiologique travaille, en France, à jeter les bases de la science nouvelle Le problème que certains partisans de la fixité des espèces considèrent si allègrement comme résolu, soulève donc ailleurs tout unmouvement : les observateurs et les penseurs de tous les pèf^s réunissent leurs efforts et ramassent leurs forces pour tâcher d^ lemettre en équation d'abord, comme dirait M. Fabre, et chercher ensuite à di*cuter Téquation. Wallace et Darwin introduisent ridée de la sélection naturelle dans Texplication des instincts. Ils continuent à considérer les facultés instinctives comme distinctes' des facultés intellectuelles. « M. Herbert Spencer, dit Darwin *, soutient que les premières lueurs de Tintelligence se sont développées par la multiplication et la coordination d'actions réflexes ; or, bien que la plupart des instincts les plus simples se confondent avec les actions réflexes, au point quMl est presque impossible de les distinguer les uns des autres, la succion, par exemple, chez les jeunes animaux, les instincts plus comi^lexes paraissent s' être formés cependant, indépendamment de VintelUgence, Je suis, toutefois, très éloigné de vouloir nier, que des actions instinctives puissent perdre leur caractère fixe et naturel, et être remplacés par d'autres accomplies par la libre volonté. D'autre part, certains actes d'intelligence — tels, par exemple, que celui des oiseaux des îles de rOeéan qui apprennent à éviter 1 Homme — peuvent, après avoir été pratiqués pendant plusieurs générations, se transformer en /instincts héréditaires. On peut dire alors que ces actes ont un caractère d'infériorité, car ce n'est plus la raison ou l'expérience qui les fait accomplir. Mais la plupart des instincts plus complexes paraissent avoir été acquis d'une manière toute différente, par la sélection naturelle des variations d'actes instinctifs plus
1. Descendance de V Homme, traduction française, 2« édîl., p. 69.