‹ L'intelligence des animauxChapitre 17 sur 122 · L^EVOLUTION MENTALE XXV · texte numérisé non relu

L^EVOLUTION MENTALE XXV

que la conscience se développe, l'intelligence proprement dite apparaît ;. elle croît en même temps que la conscience; une activité psychique personnelle se combine à tous les degrés à Tactivité héréditaire ; Tintelligence se superpose à Tinstinct, le modifie, le transforme de mille manières ; le canevas primitif se couvre de broderies, d'autant plus variées que le nombre des rapports dont f animal a clairement conscience, devient plus considérable. Enfin le fonds héréditaire se trouve finalement masqué par les combinaisons psychiques personnelles qui. deviennent de plus en plus nombreuses ; la mobilité et la variété de ces combinaisons marquent, pour ainsi dire, le degré de. l'intelligence ; il semble, comme le pensaient Frédéric Cuvier et Flourens, que plus l'intelligence augmente, plus Tinstinct diminue, et qu'il y ait un rapport inverse entre ces deux facultés.

« En même temps qu3 rintelligence s'accroît, les conditions de l'hérédité sont profondément modifiées: ce n'est plus l'aptitude inconsciente à former une combinaison d'actes déterminés qui est transmise, c'est l'aptitude à agir différemment suivant les circonstances, et il devient d'autant plus difficile de définir le côté héréditaire de l'intelligence, que plus elle s'accroît, plus sont nombreuses et variées les combinaisons possibles à chaque individu.

» C'est à ce point de vue de l'identité fondamentale de l'instinct et de l'intelligence,, de la possibilité de leur alliance à tous les degrés, qu'il faut se placer lorsqu'on veut apprécier les faits si étonnants que présente l'histoire des animaux sociaux*. ^

Cette histoire, comme celle de beaucoup d'autres animaui^ doués d'instincts d'une grande perfection, permet de constater une gradation remarquable des instincts chez les animaux d'un même groupe zoologique. Dans les limites d'une famille, parfois même d'un genre, on trouve souvent tous les passages entre les formes les plus simples et les formes les plus élevées d'instincts d'une nature déterminée. Cela s'explique facilement si l'on admet que les instincts se sont développés peu à peu, et que les plus étonnants ne sont parvenus que par degrés à leur actuelle perfection. En tenant compte de ces données, on voit que non seulement les instincts sont perfectibles, mais que nous avons encore entre les mains des moyens de reconstituer, dans une certaine mesure^

i. Page 201, # '

XXVI PRËFACX

Thistoire de leur pêrfeotioanemeiit graduel, et Von arrira « à cette conclusion que, dans tous les animaux, les manifestodona mentales, des plus humbles aux plus élevées, sont toutes de même nature. Elles sont cT abord inconscientes, Umiiées aux actions et aux réactions les plus immédiates de V organisme et du mUieu dans lequel il vit, Chaqm animal vivant dans des conditions détennùiées, les actions et les réactions sont toujours à peu près les mêmes pour um même espèce, provoquent les mêmes obscures opérations intêlhctiielles. Ces opérations toujours répétées s'incrustent en quelque sorte dans le sensorium de V animal, arrivent à faire partie de lui-même; V aptitude à les reproduire en dehors de toute conscience, se transmet hèréditai^ rement : nous sommes alors en présence des instincts proprement dits, des insHncts innés, immuables. A cet état rudimentaire, succède une notion plus claire des rapports de Torganisme et du milieu ; la conscience se dégage ; le but prochain des actes accomplis d'abord instinctivement apparaît; dès lors les actes purement instinctifs sont susceptibles d'être légèrement modifiés et perfectionnés ; et, si les causes qui oîit amené ces modifications sont persistantes, les modifications d'abord intelligentes, sorte?it de la conscience pour redevenir instinctives; Tinstinct se modifie, mais il domine l'intelligence. Peu à peu, cependant, la conscience devient plus étendue, les idées plus claires, les rapports compris plus nombreux, l'intelligence se distingue nettement. Elle se mélange d'abord, à tous les degrés, à l'instinct ; enfin arrive le moment où elle masque à peu près complètement les instincts innés, où ce qu'ils ont de fixe disparaît sous le flot changeant de ses incessantes innovations, où ce qui se fixe par hérédité, ce n'est plus l'aptitude à concevoir presqu'inconsciemment tel ou tel rapport, c'est l'aptitude à rechercher et à découvrir des rapports nouveaux jusqu'à ce qu'enfin se montre le merveilleux épanouissement de la raison humaine *. » En d'autres termes, cette théorie prend pour point de départ les réflexes; elle admet la constitution, grâce à ces phénomènes inconscients, d'une première catégorie d'instincts ; à la suite du développement de la conscience, l'intelligence intervient pour modifier ces instincts ; mais son rôle est momentané ; l'instinct modifié par elle se transmet. intégralement par hérédité et peut s'exercer désormais, sans que son intervention soit nécessaire; enfin, la conscience se développant et avec elle la mémoire, l'in-

1 Edmond Pcrrier, Anatomie et physiologie animales, 1" édit., 188^, p, 216.

L'ÉVOLUTiONt MfSNTALE SSVII

telligence, d'abord dominée par Tinstinct, reprend la deasua et le masque d'une manière plus ou moins complète.

NouR considérons avec Herbert Spencer les réflexes comme le point de départ de toute évolution mentale ; nous admettonev comme lui. qu'ils peuvent donner directement naissance à une première catégorie d'instincts ; nous admettons encore que par Tad* dition d-un rudiment de conscience les actes instinctifs deviennent intelligents, c est grâce à cela que Tinstinot peut être modifié ; mais nous différons du philosophe anglais en ce qu*iL n'admet pas le retour à l'inconscience des modifications d'abord intelligentes de l'instinct ; en ce qu'il n'admet pas qu'aucun instinct ait dû être nécessairement intelligent à un moment donné. Lewes.- exagère en sens inverse, comme le dit M. Romanes, lorsqu'il pense que tous les instincts ont dû être d'abord intelligents ; il y a certainement, on l'a vu, une première catégorie d'instincts nés directement des réflexes. Darwin et H. Milne-Edwards attribuent les modifications de l instinct à des variations spontanées, inconscientes, fixées par la sélection naturelle ; ils ne paraissent pas attacher une grande importance à l'action modificatrice de l'intelUgenoe. Sans repousser, tant s'en faut, l'action de la sélection naturelle, même dans le cas des modifications intellectuelles, ce sont ces dernières que nous considérons comme les plus importantes.

La première édition anglaise du présent livre de Romanes, Y Intelligence animale, a paru dans le courant de 1882. L'auteur y résume l'enquête la plus approfondie et la plus habilement dirigée qui ait jamais été faite sur les facultés mentales des animaux. De cette enquête, M. Romanes a tiré des conclusions qu'il a formulées dans son nouvel ouvrage paru en 1884, et aussitôt traduit en français, V Évolution mentale chez les animaux; un troisième volume consacré à V Évolution mentale de l'homme Dans son ouvrage relatif à l'évolution mentale des animaux, M. Romanes développe avec force cette idée que depuis les formes animales les plus simples jusqu'à l'homme, la chaîne des manifestations mentales, quoique tiè^ ramifiée, est continue; il étudie les animaux pour essayer de retrouver et de décrire tous les anneaux de cette chaîne, pour tâcher de montrer dans quel ordre ils se disposent et comment ils s'attachent les uns aux autres. Si les animaux n'étaient doués que d'intelligence, il suffirait, pour établir l'étroite parenté de leurs manifestations mentales avec les nôtres, de mettre en évidence chez eux toutes les facultés élémentaires, que

Page 1