XL PRÉFACE
animales voisines, des liens qui unissent entre eux les divers stades de la vie d*un même animal, sont de nature à lever des difficultés qui avaient pu paraître un moment insurmontables, ne semble-t-il pas aussi présomptueux de déclarer, au nom de ce que nous savons, que nous ne saurons jamais davantage, que d'emboucher la trompette pour déclarer que désormais notre raison suffit et qu*il n'y a plus rien à trouver? Soyons reconnaissants à ceux qui cherchent des faits, mais n'oublions pas ceux qui les relient outre eux, ceux qui pensent ; le dommage est peut* être que chacun s'engage à fond dans l'une de ces directions et ne garde pas pour ceux qui suivent l'autre toute l'estime qu'ils méritent. C'est donc une grande et belle œuvre que celle qu'a entreprise M. Romanes lorsque, sans se laisser décourager par d'incontestables difficultés, il s'est proposé de nous faire connaître la marche probable de l'évolution mentale des êtres vivants. Le but de cette préface sera atteint si nous laissons les penseurs convaincus qu'en méditant, comme lui, sur les faits si intéressants consignés dans cet ouvrage et en cherchant à en accumuler de nouveaux, ils peuvent espérer pénétrer beaucoup plus profondément qu'on ne l'a fait jusqulci dans les secrets de la genèse de la pensée.
Edmond PERRIER.
Avant d'aborder l'étude des phénomènes intellectuels dans !e règne animal, il importe de se rendre compte autant que possible, de ce que l'on entend par intelligence. Or, nous appelons intelligence deux choses bien différentes, suivant que nous considérons notre propre personne ou les autres organismes. En effet, si nous considérons notre propre intelligence, nous avons de suite conscience de certaines idées, de certains sentiments, qui constituent, en définitive, la somme de notre connaissance.
Si, au contraire, nous considérons Tintelligence des autres, il ne se produit point de révélation instantanée d'idées ou de sentiments. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de conclure à l'existence de ces idées, de ces sentiments et d'en apprécier la nature d'après les manifestations de l'organisme.
De sorte que l'analyse de l'âme peut être, ou subjective ou objective : subjective, elle s'en tient à une seule âme, la nôtre, dont les mouvements, du moins ceux qui se rapportent à notre examen, se révèlent directement à nous ; objective, elle opère sur des âmes qui nous sont étrangères et dont les mouvements ne nous sont connus qu'indirectement, par l'entremise des manifestations de l'organisme. Il en résulte que l'analyse objective est la seule qui convienne à l'étude de l'intelligence chez les animaux. Nous fondant sur la connaissance que nous avons des opérations de notre propre esprit, et des manifestations qu'elles provoquent dans noire organisme, nous reconnaissons par analogie, à l'aide des mani-
feslations qui se produisent dans d'autres organismes, les opérations intellectuelles qui en sont la cause.
Mais quelle forme d'activité attribuer à l'inspiration intellectuelle? Il est certain qu'il n'y a point à en chercher dans le flux d'une rivière, ni dans le souffle du vent. Pourquoi? d'abord parce qu'il n'y a aucune analogie entre notre organisme et les éléments qui nous permette de les comparer ; ensuite, parce que leur genre d'activité ne dépend que des circonstances et ne dénote ni sentiment ni intention. En d'autres mots, pour que les mouvements observés puissent être considérés comme manifestations intellectuelles, il faut qu'ils soient le fait dun organisme vivant; il faut aussi qu'ils soient de nature à suggérer la présence des deux éléments qui caractérisent l'intelligence : la conscience et le choix dans l'acte.
Jusqu'ici le problème paraît assez simple : étant donné un organisme vivant dont les actions nous semblent voulues, nous serions en droit de conclure qu'elles sont conscientes et par suite que l'organisme est doué d'intelligence.
Mais il suffit de réfléchir un peu pour comprendre que pareille déduction ne nous est pas permise. Car s'il est vrai qu'il ny a pas d'intelligence sans faculté élective, il est certain qu'il peut y avoir apparence de choix sans que l'intelligence y soit pour rien. Ainsi trouvons-nous dans notre organisme, nombre de mouvements coordonnés, tels que les battements du cœur, auxquels ne participent ni notre volonté, ni notre conscience. Et qui plus est, les expériences de physiologie et l'étude des lésions pathologiques démontrent que dans notre organisme comme dans d'autres, le mécanisme du système nerveux suffit, en dehors de la conscience, à produire des contractions musculaires présentant un caractère intentionnel très marqué. Je citerai comme exemple le cas d'un homme dont lès reins ont été brisés et dont le cerveau ne correspond plus par les nerfs avec les membres inférieurs. Néanmoins, qu'on lui chatouille les pieds, et il se produira à l'instant un mouvement de retrait, sans que le patient ait conscience du jeu de ses muscles ; et cela parce que les centres nerveux inférieurs ont la faculté de produire ce mouvement en rapport avec la cause sans la direction du cerveau. C'est le fonctionnement de cette faculté que Ton entend par « action réflexe »,
ACTIONS REFLEXKS 3
et rien que dans notre organisme, elle donne lieu à un nombre infini de manifestations purement mécaniques malgré leur apparence intentionnelle. Et maintenant, en présence de cette puissance adaptive du système nerveux, nous voyons combien il est difficile de décider si une action, qui nous paraît résulter d'un choix intelligent de la part d'un animai, n'est pas après tout une action réflexe. J'aurai beaucoup à dire dans mon second traité au sujet de ce fonctionnement quasi-intellectuel et je m'efibrcerai, entre autres choses, de tracer la genèse probable de Tintelligence au moyen d'antécédents matériels. Mais ici il me suffira de remarquer en termes généraux, que môme dans la limite de l'expérience que nous fournit notre propre organisme, il peut se produire des mouvements coordonnés et cependant inconscients, malgré leur préméditation apparente. Il est donc évident qu'avant même d'affirmer l'existence d'un principe intellectuel chez les animaux d*un ordre inférieur, il nous faut trouver un moyen de la vérifier plus précis que celui que nous fournissent les mouvements d'aJaptation dans un organisme vivant, quelque calculés qu'ils nous semblent. C'est ce moyen que je vais exposer et je le crois aussi pratique que justifié par la théorie.
Qu'ils proviennent d'une action réflexe ou d'une conception mentale, les mouvements adaptés ne diff'èrentau point de vue objectif qu'en ce que, dans le premier cas, ils exigent que les mécanismes héréditaires du système nerveux soient conformés de manière à répondre par des mouvements spéciaux à des excitations spéciales ; tandis que dans le second cas, il? ne dépendent d'aucun ajustement mécanique héréditaire, spécialement attribué à des circonstances particulières.
Sous rinfluence provocatrice qui leur correspond, les actions réflexes peuvent se comparer au fonctionnement d'une machine aux mains d'un opérateur. Sitôt qu'il se produit un contact entre certains ressorts et certains agents, la machine entière se met à fonctionner comme le comporte l'occasion ; il n'y a ni choix, ni incertitude, il suffit qu'un mécanisme héréditaire se trouve soumis à l'influence sous laquelle il doit agir, pour qu'il agisse infailliblement et toujours de même. Il en est tout autrement lorsque l'esprit conçoit. Je ne veux point soulever ici la question des rapports de l'âme et du corps, ni m'attarder à considérer si l'adaptation intellectuelle n'en re-
4 INTRODUCTlOxN
Tient pas après tout à une opération tout aussi machinale, puisqu'elle est le résultat nécessaire d'une chaîne de circonstances physiques dues à une provocation physique ; je me contenterai de faire remarquer avec quelle diversité intinie les adaptations intellectuelles changent de caractère, tandis que les adaptations réflexes restant les mêmes, peuvent toujours se prévoir. En somme, au point de vue objectif, nous devons entendre par adaptation intellectuelle, une adaptation que rhérédité n'a pas attribuée une fois pour toutes à certaines causes. S'il n'y a pas d'alternative dans l'adaptation, le cas ne se distingue plus d'une action réflexe, au moins dans un animal.
C'est donc à l'action adaptée d'un organisme vivant, quand le mécanisme héréditaire du système nerveux ne fournit point de données qui permettent de prévoir la nature de l'adaptation, que l'on reconnaît la preuve objective de l'existence intellectuelle. Voici du reste le critérium que je propose et auquel je m'astreindrai au cours de cet ouvrage: — l'organisme apprend-il à produire des combinaisons nouvelles ou à modifier les anciennes selon le résultat de sa propre expérience? Voilà la pierre de touche à mon avis, et j'y aurai recours d'un bout à l'autre de ce volume. Car si l'organisme multiplie ses adaptations, il y a là un fait qui sort des limites de l'action réflexe telle que nous l'avons définie ; il est en efl'et impossible que l'hérédité ait pourvu d'avance à des innovations ou à des modifications de son mécanisme du vivant de l'individu.
Dans l'ouvrage qui suivra j'aurai lieu d'examiner le critérium avec plus de rigueur et de montrer, comme je le dis ici, qu'il n'exclut pas entièrement la possibilité d'un élément intellpctuel dans des mouvements d'apparence machinale, et un élément mécanique dans des mouvements d'apparence intellectuelle. Malgré cela, c'est encore le meilleur critérium dont nous disposions, et comme il suffira parfaitement à nos besoins actuels, j'en remettrai l'analyse détaillée à l'époque où j'aurai à traiter des probabilités de l'origine matérielle de révolution mentale. Je désire toutefois prévenir le lecteur qu'à l'aide de ce critérium je prétendrai établir, non pas la limite inférieure de l'activité intellectuelle, mais seulement la limite supérieure de l'activité matérielle. Car il est évident
LES PREUVES DE L'INTELUGEiNCE 5
que bien avant que Fâme ait atteint un degré de développement assez élevé pour être susceptible de Tépreuve en question, elle a dû poindre à Thorizon de la subjectivité. En d'autres termes, de ce qu'un animal d*un ordre inférieur n'apprend rien de son expérience individuelle, il ne s'ensuit pas que l'élément intellectuel soit entièrement étranger à ses fonctions d'adaptation naturelle ou héréditaire; tout ce que l'on peut dire, c'est que cet élément n'est pas en évidence. Mais si au contraire, l'aninjal s'instruit au cours de son expérience, il y a là une preuve (la meilleure dont nous disposions) de mémoire consciente, source d'adaptations voulues. Donc encore une fois, notre critérium s'applique à la limite supérieure de l'activité matérielle; il ne convient pas à la limite inférieure de l'activité intellectuelle.
Je sais bien que cette manière d'épreuve indirecte, où l'induction joue le premier rôle, n'est pas faite pour satisfaire les sceptiques. Mais, je le répète, il n'y en a pas de meilleure; et puis, en pareille matière, le scepticisme implique forcément la négation de l'intelligence chez les animaux d'ordre inférieur ou supérieur et même chez l'homme, à une exception près : celle du sceptique. Car nul ne saurait trouver d'objection à l'emploi de ce critérium dans le domaine du règne animal, qui ne s'applique également à toute évidence intellectuelle en dehors de sa propre individualité. La raison en est claire. J'ai déjà dit que l'unique indication que nous ayons de l'objectivité mentale était fournie par les manifestations objectives; or comme l'esprit subjectif ne peut s'assimiler à l'esprit objectif, de manière à reconnaître directement par le sentiment les opérations mentales qui y accompagnent les manifestations objectives, il est impossible de convaincre celui qui met en doute la justesse de l'induction, que des opérations intellectuelles accompagnent aussi les manifestations objectives dans d'autres organismes que le sien. C'est ce qui fait- que la Philosophie ne peut réfuter par démonstration l'idéalisme môme le plus extravagant. Mais le bon sens général reconnaît qu'en pareille matière l'analogie conduit plus sûrement à la vérité qu'un scepticisme impossible à satisfaire; de sorte que si l'on admet dans d'autres organismes l'existence objective et ses manifestations, — concession sans laquelle la psychologie comparative ne serait qu'une science illusoire, — le bon
sens n*hësite pas à conclure d'après ce qui se passe en nous, que dans ces organismes des manifestations analogues aux nôtres sont accompagnées de mouvements de l'âme semblables.
La théorie de l'automatisme animal généralement attribuée à Descartes (qui sait quelle y fut réellement sa parti) ne sera donc jamais admise par le bon sens ; on aura beau la présenter comme une simple spéculation philosophique, et raisonner de la manière la plus ingénieuse, on ne fera jamais qu'elle puisse être applicable aux animaux sans l'être au genre humain. — L'expression de la peur ou de Taffection implique une série de mouvements nervo-musculaires tout aussi distincte, tout aussi complexe chez le chien que chez l'homme; si donc l'existence corrélative de mouvements intel'ectuels paraît insuffisamment démontrée chez Tun, elle ne peut l'être davantage chez l'autre. Il faut cependant reconnaître que depuis Descartes, ou plutôt depuis Joule, la question de l'automatisme animal a pris une tournure nouvelle ou peut-être mieux définie; si bien qu'actuellement elle se confond avec le plus profond et le plus insoluble de tous les problèmes qui se soient jamais présentés à la pensée humaine : celui des rapports de rame et du corps au point de vue de la doctrine de l'énergie conservée. J'étudierai plus tard cette question avec l'attention qu elle comporte. Mais n'ayant affaire en ce volume qu'aux phénomènes de l'âme proprement dits, je tiens seulement à établir qu'en ce qui concerne ce problème, l'on doit classer l'intelligence animale dans la même catégorie que l'intelligence humaine, et que, sous peine d'inconséquence flagrante, nous ne saurions méconnaître ou mettre en doute l'évidence en faveur de l'une et admettre les mêmes preuves en faveur de l'autre.
Et cette évidence, comme j'ai essayé de le montrer, en revient toujours en fin de compte à la faculté que révèle un organisme vivant de tirer parti de son expérience. Chaque fois que nous découvrons cette faculté dans un animal nous sommes en droit d'affirmer l'existence intellectuelle chez lui au même titre que nous l'affirmerions chez l'un de nos semblables. Prenons un exemple. Qu'un chien ait l'habitude de manger quand son organisme a besoin de nourriture et que f.es nerfs olfactifs répondent à l'excitation due à la présence