INSTINCT ET RAISON
môme que les théologiens soutiennent — non sans raison — que s'il existe un esprit suprême, la meilleure et la seule idëe que nous puissions nous en faire, nous est fournie par la conception d'une analogie, si faible qu'elle soit, avec l'esprit humain, de môme, dans une étude rétrograde de l'anthropomorphisme, nous nous servons du môme point de départ mais pour arriver à Tintelligence animale. Quelque différents que soient les mouvements de Tâme d'un insecte de ceux de rhomme, il est plus que probable que ridée la plus juste que nous puissions en concevoir nous vient, en les rapportant au modèle, des seuls mouvements dont nous ayons directement connaissance. Il va sans dire que ce point de vue a une importance toute particulière aux yeux des évolutionistes, car il est essentiel à leur théorie que la série psychologique aussi bien que la série physiologique se poursuive d'une manière continue à travers le règne animal.
D ne me reste plus qu'à ajouter, à ces préliminaires, quelques mots sur ce qu'en phraséologie courante on appelle respectivement « instinct » et « raison ». Non pas que je veuille analyser en détail une distinction aussi justifiée ; je me propose seulement d'expliquer dans quel sens je me servirai de ces termes. Il y a peu de mots dans notre langue auxquels on ait attribué autant de significations différentes qu'au mot « instinct ». Dans la langue vulgaire, qui nous vient du moyen âge, l'ensemble des facultés intellectuelles constitue V « instinct » chez l'animal, la « raison » chez l'homme. Or, sous peine de faire un cercle vicieux, il faut éviter d'attribuer toutes les actions animales à l'instinct pour en conclure que par cela môme qu'elles sont instinctives, elles diffèrent des actions rationnelles de l'homme. Il s'agit, en somme, de savoir quelle part on doit faire à l'instinct, et pour cela il faut examiner en quoi l'instinct se distingue essentiellement de la raison.
Passons à Addison : « Pour moi, dit-il, l'instinct est comme le principe delà gravitation des corps, qui ne s'explique ni par les propriétés reconnues de ces corps ni par les lois de la mécanique mais par l'empreinte directe du moteur suprême et par l'énergie divine agissant au sein des créatures. »
Cette manière de considérer l'instinct est fort simple : on le met hors d'enquête et on n'a plus à le définir.
Il serait facile de multiplier les citations à l'infini ; il y
a tant d'auteurs connus qui ont leur manière de considérer Tinstinct î Mais comme ce n'est pas un recueil historique qui m'occupe, je passe de suite au point de vue scientifique, ou du moins à celui que j'adopterai uniformément dans le courant de ce volume.
Laissant de côté la question de l'origine des instincts et la théorie de l'évolution, nous avons à étudier les traits les plus saillants qui caractérisent l'instinct tel qu'il existe. Et d'abord, un point capital à observer, c'est qu'il implique des opérations intellectuelles ; car c'est par là que l'action instinctive se distingue de l'action réflexe.
Cette dernière, comme je l'ai déjà dit, n'est autre que l'action nervo-musculaire inconsciente de l'organisme s'adaptant à des provocations corrélatives ; dans l'action instinctive, telle que je l'entendrai, cette adaptation se complique d'un élément intellectuel. Je sais que j'établis là une restriction que bien des écrivains , môme parmi les psychologues , n*admettent pas ; mais j'ai la conviction que pour donner de la précision à nos expressions aussi bien que pour éclaircir notre conception des choses qui nous occupent, il importe de restreindre l'instinct aux limites de l'activité consciente pour le distinguer de l'énergie inconsciente. Sans doute, il est souvent difficile et môme impossible de décider si la présence de l'élément intellectuel se trouve impliquée dans tel ou tel acte, c'est-à-dire s'il y a adaptation consciente ou inconsciente; mais c'est là une question à part et qui ne nous regarde pas alors que nous cherchons à définir l'instinct à exclure formellement d'un côté l'action réflexe et de l'autre la raison.
« Entre l'action instinctive et l'action réflexe la ligne de démarcation est difficile ou impossible à établir », dit Virchow; rien n'est plus vrai mais au moins la difficulté se trouve-t-elle simplifit^e si l'on se borne à définir certains cas comme appartenant à telle ou telle catégorie; il n'est assurément pas nécessaire que notre embarras provienne de l'ambiguïté môme de nos définitions. Voilà pourquoi je tâche de faire ressortir, autant que possible, la barrière dont on doit assumer l'existence théorique entre l'action instinctive et l'action réflexe ; et, je le répète, cette barrière se trouve aux confins de l'adaptation inconsciente et de l'adaptation à laquelle participe l'intelligence.
LNSTLNCT ET ACTION REFLEXE t1
Je crois donc pouvoir affirmer ce principe : autre chose est de distinguer entre deux ordres d'actions — réflexes et instinctives, — autre chose d'assigner une place à certaines actions dans Tune ou Tautre de nos catégories. Ce principe posé je ferai remarquer que, grâce à la restriction sur laquelle j'ai insisté, la première de ces difficultés disparaît et que l'autre provient uniquement de ce que, du côté objectif, on ne peut établir de distinction.
Pourquoi n'éprouvonsnous plus d'embarras dans le premier cas ? Parce que j'ai précisé la ligne de démarcation. Il peut se présenter des cas où nous ne pourrons affirmer l'absence ou la présence de l'élément conscient ; mais, je l'ai déjà dit, cela n'infirme pas ma définition ; seulement, en pareil cas^ nous nous bornerons à conclure que s'il y a conscience l'action est instinctive, sinon elle est réflexe. Quant à la difficulté que l'on éprouve à ranger dans l'une ou l'autre de ces deux catégories, certaines actions, elle résulte, avons-nous dit, de l'absence de toute distinction du côté objectif qui est celui du système nerveux. Qu'il y ait ou non intervention de l'âme, un mouvement nerveux ne varie pas en lui-môme. L'immixtion et le développement de la conscience qui convertit graduellement l'action réflexe en instinct, et l'instinct en raison, s'opère exclusivement dans le domaine de la subjectivité, les mouvements nerveux correspondants restent toujours de môme nature et ne varient que par le degré relatif, de leur complexité. Donc puisque l'aurore de la conscience ou de l'élément intellectuel est si vague, son lever si lent dans le règne animal comme chez Tenfant qui grandit, il faut bien s'attendre au point du jour à ne pas distinguer ou à ne distinguer que confusément ce qui est intellectuel de ce qui ne l'est pas. Ainsi l'enfant nouveau-né ne ferme pas les yeux devant un objet dangereux, mais peu à peu l'expérience lui apprendra à le faire.
On peut donc dire qu'au début l'acte de baisser les paupières pour protéger les yeux est instinctif en tant qu'il implique la présence de l'élément intellectuel * ; mais plus tard ce n'est
1. Par là j'entends rintelligence héréditaire aussi bien qu'individuelle. H est certain que si ses ancêtres n'avaient pas de tout temps eu à fermer les paupières pour protéger leurs yeux, l'enfant n'apprendrait pas aussi vite à le (aire en vertu de sa propre expérience. L'acte ne peut, d'ailleurs, se rapporter à une
plus qu'une action réflexe s'im posant môme à la volonté. Au contraire, l'action de téter chez l'enfant à la mamelle, n'est qu'une action réflexe d'après ma définition ; elle devient instinctive à juste titre lorsque l'enfant, sous l'influence de son développement conscient, recherche la mamelle. Voilà corn* ment, à mesure que l'élément intellectuel surgit et progresse dans réchelle de la complexité objective, de nombreux cas se présentent aux confins du domaine de l'action réflexe et de* l'instinct que l'on ne peut attribuer avec certitude à l'une ou à l'autre région.
Donc c'est uniquement par l'élément intellectuel que l'instinct peut se distinguer de l'action réflexe. Et maintenant par quoi se distingue-t-il de la raison? C'est ce que nous allons voir, et pour commencer tâchons de nous rendre compte de ce que l'on entend par raison.
C'est un mot à acceptions presque aussi variées que celles de l'instinct. Quelquefois c'est l'ensemble des facu'tés distinctives de l'homme que l'on désigne ainsi par opposition aux facultés mentales de la bête ; ailleurs ce sont seulement les facultés intellectuelles particulières à l'homme.
Le D*" Johnson la définit ainsi : « C'est, dit-il, la faculté qui permet à l'homme de passer d'une proposition à une autre par déduction, et des prémisses aux conséquences. » Comme cette définition se fonde sur le langage, toute induction non formulée lui échappe. Et cependant, môme chez l'homme, la plupart du temps l'induction ne se manifeste pas d'une manière articulée ; si bien que, malgré son caractère profondément philosophique, caractère sur lequel j'insisterai dans le prochain volume, l'identification de la raison et du discours exprimée par le mot grec « Logos », est une véritable erreur au point de vue de la précision dans les définitions. Plus correcte est l'acception aux termes de laquelle raison signifie faculté de concevoir les analogies, les rapports, et se confond avec « raisonnement » ou faculté de conclure sur des relations reconnues équivalentes. C'est môme là le seul sens légitime du mot ; je ne lui en attribuerai point d'autre. Mais, comme cette faculté de peser les rapports, et d'arriver de déduction en déduction
induclion consciente ; il n'appartient donc pas au domaine de la raison. Or, puisque nous avons reconnu que dans Torigiae il n'était pas dû à une action rétlcxe, il faut bien qu'il soit inslinctir.
DÉFINITION DE LINSTINCT 13
à prévoir les probabilités, est susceptible de degrés sans nombre, et que le mot raison semble hors de proportion avec ses manifestations élémentaires, je me servirai souvent, en pareil cas, du mot intelligence. Par exemple, en supposant qu'une huître profite de son expérience, ou bien se montre capable de reconnaître des rapports nouveaux et d'agir conformément au résultat de ses perceptions, il semble plus naturel de dire que cette huître montre de l'intelligence que de dire qu elle fait preuve de raison. Donc, par intelligence, je désignerai les degrés inférieurs de la faculté d'induction, et, au même titre que la raison, je l'opposerai à l'instinct, à Faction réflexe, etc. . . Je prie le lecteur de bien retenir ce point ; il importe à la clarté de ce qui suivra. En constatant l'intelligence et l'esprit avec Tinstinct, l'émotion et le reste, je considérai toujours qu'ils impliquent l'existence de facultés semblables à celles que nous appelons rationnelles chez nous.
Or, il est notoirement impossible de définir la ligne qui sépare l'instinct de la raison — soit que nous suivions le développement de l'enfant, ou que nous remontions l'échelle de la vie animale, partout nous voyons l'instinct se tendre par degrés imperceptibles vers la raison, et ces deux éléments se rapprocher sans cesse sans jamais s'approcher, comme le dit Pope. L'occasion ne me manquera pas plus tard de montrer que les principes de l'évolution font prévoir un pareil résultat ; qu'il nous suffise, pour le moment, de distinguer, du mieux que nous pouvons, entre l'instinct et la raison tels qu'ils se présentent actuellement à notre observation. — En général, cela n'est pas difficile.
En comparant l'instinct à Taction réflexe, nous avons vu qu'il en différait par le fait d'une participation intellectuelle ; quelle sera sa caractéristique par rapport à la raison ? Sir Benjamin Brodie nous en donne une idée juste sinon complète : « L'instinct, dit-il, est le principe qui, en dehors de l'expérience et du raisonnement, pousse les animaux à certaines manifestations de leur volonté, nécessaires à la conservation de l'individu ou de l'espèce ou simplement utiles d'une manière ou d'une autre *. » Cette définition est vraie ; mais elle pêche en ce qu'elle ne formule pas en termes suffisamment généraux,