CHAPITRE III
On a tellement étudié les habitudes et les manifestations intellectuelles de ces insectes depuis dix ou douze ans, qu'en présentant dans ce chapitre un résumé de cette branche si intéressante delà psychologie comparée, je me fonderai presque entièrement sur les connaissances acquises durant cette cçurte période. C'est à MM. Bâtes, Belt, MùUer, Moggridge, Lincecum, Mac Gook, et à Sir John Lubbock que nous devons les contributions les plus importantes au fonds de nos connaissances. Leurs observations faites, dans différentes parties du monde et se rapportant à des espèces différentes, ont abouti, dans plus d'un cas, à des résultats différents ; mais il n'y a rien là que de fort naturel, car l'on pouvait s'attendre à ce que des fourmis d'espèces différentes présentassent des variations considérables comme habitudes et comme intelligence. C'est pourquoi, en mettant au point toutes ces observations, je m'efforcerai d'en faire ressortir les ressemblances et les dissemblances, et afin de procéder avec ordre, je diviserai la matière en paragraphes dont voici les titres : Propriétés des sens spéciaux, Sentiment de la direction, Mémoire, Émotions, Modes de communication. Habitudes communes à plusieurs espèces. Habitudes particulières à certaines espèces. De l'intelligence en général chez différentes espèces.
Propriéti's des sens spéciaux.
Commençons par la vue. Sir John Lubbock, au cours de nombreuses expériences sur l'influence de la lumière ré-
fractée par des verres de diverses couleurs, remarqua tout d'abord que les fourmis qu'il observait n'aimaient pas à être éclairi^es dans leurs nids et qu'elles en recherchaient aussitôt les coins les plus obscurs ; puis que certaines couleurs leur étaient plus antipathiques que les autres. C'est ainsi que sous des verres de couleur rouge, verte et jaune, il put compter respectivement 890, 544 et 495 fourmis ; tandis que sous un verre de teinte violette, il n'en trouva que 5. A nos yeux l'opacité du violet est aussi grande que celle du rouge, plus grande que celle du vert et de beaucoup supérieure à celle du jaune. Cependant, comme on l'a vu, les fourmis évitaient cette couleur et de fait elles ne s'y aventuraient guère plus que dans la partie découverte du nid. Ce qu'il y a de curieux, c'est qua les verres de couleurs semblent produire sur elles un effet semblable par ses gradations à celui qu'ils ont sur une plaque photographique. On pouvait se demander si ce n'était pas, après tout, la présence de rayons actiniques qui gênait les fourmis ; mais les expériences que l'on a faites pour s'en assurer n'ont donné qu'un résultat négatif. En superposant un verre rouge et un verre violet, on produit le même effet qu'avec un verre rouge seul ; ce qui prouve que les rayons transmis repoussent les fourmis dans le cas du violet, sans les attirer dans le cas des couleurs qu'elles préfèrent. Les flammes de sodium, de barium, de strontium et de lithium ont été également essayées, mais elles produisent moins d'efïet que les verres de couleur. J'ai dit que la répulsion que les fourmis de Sir John Lubbock éprouvent pour des lumières de différentes couleurs, semblait correspondre à la position de ces couleurs dans le spectre solaire — et que, du rouge au violet, elle ne faisait que grandir. Puisque les fourmis fuient la lumière, il se pourrait bien que leur intolérance graduelle pour des rayons de différente couleur eut pour cause que leurs yeux ne sont pas aussi vivement impressionnés par les rayons de faible réirangibilité que par ceux dont la réfrangibilité est plus grande, et il serait intéressant à ce sujet de savoir si les fourmis du genre Aiia manifestent également une répulsion progre^ssive pour la lumière sous rinfluence des différentes couleurs du spectre. Or, suivant Moggridge et Mac Gook, cette espèce, loin de craindre la lumière, ia recherche, au point de s'approcher des parois de verre de leurs nids artificiels, pour jouir de la lumière d'une