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SENS DE LA DIUECTIOX

Sens de la. mrection.

Les expériences de Sir John Lubbock démontrent la précision et rimporcance de ce sens chez les hyménoptères ; je ne citerai pour le moment que celles qui ont trait aui fourmis ; celles qui se rapportent aux abeilles et aux guôpes appartiennent au chapitre qui suit.

Première expérience. Ayant accoutumé des fourmis (Lasius niger) à passer et repasser sur un pont en bois qui conduisait à leur pâture, il choisit le moment où il s'en trouvait une sur le pont pour le retourner de bout en bout. « Le plus souvent, la fourmi faisait de suite volte-face; mais si par hasard elle continuait tout droit son chemin, c'était pour se retourner en arrivant à Textrémité du pont. » Deuxième expérience. 11 pratiqua deux petits trous dans une boîte à chapeau de douze pouces de diamètre et sept pouces de haut et l'installa entre le nid et les provisions de manière à ce qu'elle pût pivoter doucement sur son axe. Lorsque les fourmis se furent familiarisées avec le chemin, passant par un trou et ressortant par Tauti'e, on en laissa entrer une ; puis on fit faire une demi-révolution à la boîte. Or, chaque fois, que cette opération fut répétée, il se trouva que la fourmi avait aussi fait demi-tour et qu'elle s'était ainsi maintenue dans la bonne direction. Enfin (troisième expérience). Sir John remplaça la boîte par un petit disque de papier blanc. Quand une fourmi le traversait pour se rendre aux provisions, Sir John le tirait doucement dans la direction que suivait la fourmi, seulement, il avait soin de dépasser les provisions. « Dans ces conditions, la fourmi ne se retournait pas ; elle continuait son chemin jusqu'au bord du disque et s'arrêtait alors comme étonnée. »

D'après ces observations, le sens si mystérieux de la direction et la faculté correspondante de retrouver un repaire habituel devraient être attribués, du moins chez les fourmis, à une manière d'enregistrer pour ainsi dire tout changement do direction et d'y remédier s'il y a lieu, même lorsqu'il résulte non d'un effort de l'insecte, mais du déplacement du local où il se trouve enfermé. Il paraîtrait d'ailleurs que cette faculté ne s'étend pas aux variations de vitesse dans la di-« rection que suit l'animal, puisque l'on peut imprimer impu-

nément à la surface sur laquelle il chemine, un raouvemer de translation parallèle à son trajet*.

MÉMOIRE

Les observations et les expériences que je viens de détailler montrent suffisamment que les fourmis sont douées de mémoire; je n'ai donc point à m'éiendre à ce sujet. Il est bien certain, par exemple, que si une fourmi sait retourner une ou plusieurs fois à l'endroit où elle a trouvé soit des provisions, soit des larves, en suivant un chemin plus ou moins direct, il faut qu'elle en ait souvenance. Mais ce qui est digne de remarque, c'est que cette mémoire d'insecte paraît être de même nature que la mémoire en général. C'est ainsi qu'un fait nouveau s'y grave par répétition, et tend à en disparaître avec le temps. Il y a là un double trait de la mémoire des insectes que je mettrai plus particulièrement en évidence, quand j'en arriverai à traiter de l'intelligence chez les abeilles ; mais pour le moment il me suffit de rai)peler que, dans ses expériences avec des fourmis. Sir John Lubbock eut à leur enseigner en plus ou moins de leçons le chemin qui conduisait aux provisions, toutes les fois que le trajet était ou long ou compliqué.

La durée du souvenir ne semble pas avoir fourni matière à expériences; au moins, puis-je citer une observation de M. Belt qui s'y rapporte. Au mois de juin de l'année 1855 il s'aperçut que son jardin était envahi par des fourmis, et ayant découvert leur nid à environ cent mètres de distance, il y versa quatre seaux d'eau mélangée d'environ j^ d'acide phénique. Aussitôt, la fourmilière se trouva en désarroi, et

i. Mon manuscrit était déjà sous presse, lorsque Sir John Lubbock fit part à la Société linnéenne d'un nouveau mémoire où il donne des détails complémentaires d'une grande importance sur le sens de la direction che-s les fourmis. Et d'abord, la boîte à chapiau, dont il a été question plus haut, était ouverte par le haut, à ce qu'il paraît, et Sir John aurait reconnu que les fourmis s'orientent d'après la direction dans laquelle leur vient la lumière. De sorte que, dans l'expérience de la boîte à chapeau (fermée ou non], il suffit de faire tourner la bougie qui donnait la lumière en même temps que la boîte, pour constater que les fourmis continuent leur chemin sans tenir compte du changement de direction. Dès lors, il est facile de comprendre pourquoi elles ne s'aperçoivent pas d'un mouvement de translation dans le sens de leur trajet ; la lumière leur -venant toujours du même côté, ne leur fournit pas d'indications.

MÉMOIRE 37

les fourrageurs furent rappelés pour faire face au danger, au milieu d'une agitation générale. Le jour suivant, les fourmis avaient déjà creusé d'autres souterrains à une[ distance de quelques mètres, et s'occupaient à y transporter leurs provisions. Mais ce n'était là qu'un entrepôt temporaire; car quelques jours après, la solitude y régnait aussi bien que dans la fourmilière. M. Belt crut y voir la preuve que les fourmis avaient péri, mais il ne tarda pas à découvrir qu'elles avaient seulement fondé une colonie plus lointaine à deux cents mètres de leur ancien domaine.

Un an plus tard, elles envahissaient de nouveau le jardin et recevaient une autre douche d'acide phénique. Cette fois encore, tout comme la première, les troupes de hiaraudeurs furent rappelées et deux jours après, les survivants s'étaient frayé un chemin jusqu'à leur ancienne demeure d'où toute trace d'acide avait disparu, et y pratiquaient de nouveaux souterrains. Les uns transportaient les provisions, les autres les chrj^salides, les autres les larves; enfin, c'était une émigration complète. Le jour suivant, le nid était entièrement désert. « Je reconnus dans la suite, ajoute M. Belt, que » lorsqu'une fourmilière a éprouvé une forte commotion et » qu'un grand nombre d'habitants ont péri, ceux qui suv- » vivent ne manquent pas d'émigrer. Et je crois fermement » que [>armi les fortes tfHes de la colonie que j'avais arrosée » d'acide, il s'en trouvait qui se rappelaient le site de Vanné9 » précédente et y dirigèrent l'émigration. »

J'admets que le fait s'explique autrement ; que les chefs de l'émigration aient pu rencontrer par hasard l'ancienne fourmilière, et y trouvant une demeure toute préparée, l'aient adoptée sans plus de façon. — Il faut cependant reconnaître, que vu la distance qui séparait les deux fourmilières, l'hypothèse n'est guère probable; force nous est donc de nous rabattre sur celle d'après laquelle les fourmis se seraient souvenues pendant douze mois du site de leur premier domaine. Karl Vogt raconte, du reste, dans son livre sur les « Thierstaaten », que pendant une période de plusieurs années, il fut constaté que des fourmis occupant un certain nid se rendaient par des rues fréquentées, à la boutique d'un pharmacien pour y puiser du sirop à un certain vase. Or, comme l'on ne saurait imaginer, qu'une série de rencontres fortuites

ait révélé l'existence de ce vase aux fourmis, d'année en année, il s'en suit que ces dernières devaient en garder le souvenir.

J'en arrive maintenant à une catégorie de laits des plus remarquables dans la psychologie des fourmis.

On sait, grâce aux expériences d'Huber, que les fourmis d'une môme communauté se reconnaissent et se font bon accueil, tandis qu'elles maltraitent ou tuent toute étrangère qui pénètre dans leur nid, quand même elle appartiendrait à leur espèce. Huber put s'assurer qu'une fourmi était reconnue de ses compagnes après quatre mois de séparation, et qu'on fêtait son retour en lui cares.^ant les antennes, ce qui est une marque d'amitié chez ces insectes. Sir John Lubbock, après avoir confirmé ces expériences en les répétant, eut ridée de prolonger la période de séparation et fit plusieurs essais. Le résultat fut toujours le mémo. Chaque fois les fourmis reconnaissaient leur compagne , quelque longue qu'eût été son absence et l'accueillaient en conséquence.

Vu le nombre de fourmis qui peuplent un nid, Ton s'étonne qu'elles se connaissent entre elles et surtout qu'elles reconnaissent une des leurs après une si longue absence. En présence de ces faits, Sir John Lubbock crut qu'il n'y avait qu'une manière de les expliquer; c'était de supposer que les fourmis appartenant à la même communauté, ont une odeur particulière ou une sorte de mot d'ordre. Pour vérifier cette théorie, il prit des fourmis à l'état de chrysalides; puis quand elles se furent complètement développées il les remit dans le nid d'où elles provenaient. Il va sans dire que dans ce cas leurs compatriotes ne les connaissaient pas de vue, car la larve ressemble aussi peu à l'insecte chez les fourmis que chez les escargots; on ne saurait non plus admettre que des chrysalides couvées non seulement hors du nid natal, mais par des fourmis étrangères, eussent pu conserver à l'état d'insecte, l'odeur caractéristique de leur nid* ; ou apprendre, avant de le quitter, le signe de reconnaissance de la communauté. Et bien, en dépit de ces impossibilités apparentes, les

1. Un fait clip:ne de remarque, c'est que les fourmis, melpré qu'elles s'altaquent à une étrangère introduiie dans leur nid, prennent le plus grand soin des larves au'on leur confie.

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fourmis n'en reconnurent pas moins les nouvelles venues comme des compatriotes.

Enfin, pour pousser Texpérience jusqu'aux dernières limites, ISir John Lubbock résolut d'anticiper la formation des chryjsalides. Il commença par partager en deux, au mois de sep- 'tembre, un nid où il n'y avait ni œufs ni larves, chaque (moitié ayant sa reine. En avril, les deux reines commencèrent à pondre, et au mois d'août, presqu'un an après le partage, il se trouvait des fourmis nouvellement écloses dans chaque division. Sir John fit alors un échange de jeunes insectes entre les deux nids, et put s'assurer que, dans Tun et dans l'autre, les nouveaux venus étaient reçus en amis, tandis que les fourmis étrangères qu'il introduisait étaient immédiatement mises à mort; et cependant celles qui étaient Tobjet d'un accueil fraternel, n'avaient jamais à aucune période de leur existence ni sous aucune forme, fait partie de la communauté. Voici du reste ce que dit Sir John Lubbock à propos de ces observations : « Ces faits me paraissent aussi con- » cluants (dans la mesure de leur portée) que surprenants. » Mes expériences de l'année dernière m'avaient donné » des résultats analogues, mais les fourmis avec lesquelles » j'opérai étaient nées dans le nid et avaient atteint Tétat » de chrysalides avant d'en être retirées. Il était donc » possible quoiqu'improbable que les fourmis mères les ayant » soignées dans cet état, les reconnussent une fois grandes. » Mais ici, les aînées n'avaient jamais vu les jeunes sous uni, » forme ou sous une autre, jusqu'au moment où celles-ci, » étant arrivées à maturité, furent introduites dans le nid ; » et cependant dans chacun des dix cas que j'observai, elles » les reconnurfnt comme alliées à leur communauté.

» Il en résulte, à mon avis, que la reconnaissance d'une » fourmi par une autre n'est ni personnelle, ni individuelle, » et que l'entente générale n'est pas due à la familiarité des » individus.

» D'autre part, l'hypothèse d'un signe particulier, en ma- » nière de mot d'ordre, parait également inadmissible, puisque » les fourmis reconnaissent leurs amies même lorsqu'elles » sont dans un état d'ivresse, et les rejetons de leur race » élevés dans une communauté étrangère. »

Il nous faut donc conclure que, pour le moment, la ma-

nière dont les fourmis se reconnaissent entre elles demeure inexplicable. Mais les faits qui s'y rattachent m'ont paru avoir leur place dans le paragraphe sur la mémoire; aussi Lien serait-il difficile de les classer h part. ,

J'ajouterai que cette reconnaissance s'opère en dehors de la limite des liens du sang, car des fourmis Amazones, avec lesquels Forel expérimentait, reconnurent presque instantanément leurs esclaves, après une absence de quatre mois ; et qu'elle peut avoir lieu de tribu à tribu. En effet, il arrive souvent qu'un nid devient la source d'une multitude d'autres établissements qui s'installent tout autour et finissent par couvrir une surface immense. Forel cite une colonie de F. exsecta qui comprenait plus de deux cents nids et couvrait près de deux cents mètres carrés. « Les habitants de ces colonies, môme ceux dont la demeure se trouve aux confins du territoire, se reconnaissent et en interdisent rentrée aux étrangers. »

De môme, Mac Cook parle d'un « village » de fourmis (exsectoïdes), situé dans les Alleghanys, Amérique du Nord (Mémoires de la Société américaine d'entomologie, novembre 187'^) et qui se compose de 1,600 à 1,700 nids s'élevant, en forme du cône, à une hauteur de trois à cinq pieds. Le sous-sol est criblé de galeries qui vont dans toutes les directions. Les habitants vivent dans la plus parfaite harmonie; et l'un des nids vient-il à souffrir, aussitôt Ton s'unit de tous côtés pour réparer le mal.

Avant d'en finir avec ce sujet, j'ai deux remarques à faire. La première, c'est que les fourmis ne se reconnaissent pas toujours d'une manière infaillible et, en quelque sorte, automatique; quand on réintègre dans un nid des fourmis dont les chrysalides ont été confiées aux soins d'une autre famille, il en est parmi leurs aînées que cela intrigue et qui semblent douter de leur parenté. Mais c'est une exception, et, tandis qu'une étrangère serait de suite attaquée, celle que l'on rend à son nid est invariablement bien accueillie de la majorité, et il se passe souvent des heures avant qu'elle en rencontre une qui ne la reconnaisse pas.

L'autre remarque a trait à la différence des procédés qui caractérisent la conduite des fourmis Lasms niger et flavus vis-à-vis des étrangers. Le nid. de cette dernière, n'inspire

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