‹ L'intelligence des animauxChapitre 45 sur 122 · PASSIONS · texte numérisé non relu

PASSIONS

aucun effroi, tes habitants en sont hospitaliers, mais, malgré l'accueil bienveillant que reçoit le nouveau venu, la curiosité qu'il éveille, l'échange de communications qui a lieu, tout enfin, montre clairement qu'on le sait étranger. . Quel contraste avec ce qui se passe dans le nid des Lasius exiger! Point de frottement d'antenne, point de caresse; bien au contraire, chaque fourmi que rencontrait l'étrangère se jetait sur elle comme un tigre. « Quatre fois, je répétai Texpé- » rience, dit Sir John, et quatre fois l'étrangère fut mise à » mort et emportée pour servir de pâture. »

Émotions.

Tout le monde est au courant de l'humeur batailleuse des fourmis, de leur courage et de leur rapacité; il serait donc superflu d'en citer des exemples. Mais en ce qui concerne les émotions tendres, les observateurs ne sont pas d'a<xord. Avant les recherches de Sir John Lubbock, l'idée en vogue était que ces insectes b^moignent d'une affection mutuelle manifeste, soit en se caressant les antennes, soit en se portant secours dans les moments de détresse. Mais, à la suite de ses expériences. Sir John dut reconnaître que les fourmis qu'il avait observées semblaient dépourves d'affection et de sympathie — ou du moins que ces sentiments étaient beaucoup moins développés chez elles que les passions opposées.

Ayant enterré à différentes reprises, des Lasius niger et des fourmis de plusieurs autres espèces,. sur le passage de leurs congénères, il constata dans chaque cas, l'absence de tout essai de sauvetage de la part de ces dernières. Même lorsque les fourmis en détresse sont en vue, leurs amis ne se portent pas toujours à leur aide. Ainsi, une fourmi se trouve-t-ellc engluée dans du miel, les autres la laissent à son sort pour ne s'occuper que du miel ; est-elle en train de se noyer, ses compagnes n'y prennent garde. On peut les chloroformer, les enivrer, les autres y sont indifférentes ou manifestent seulement un peu d'étonnement à voir l'état des victimes ; elles les porte çà et là sans trop savoir pourquoi. En poursuivant les investigations sur une plus grande échelle, l'expérience démontra que les fourmis soumises au chloroforme étaient considérées comme mortes et jetées à l'eau par dessus le bord

de la planche qui leur servait de préau ; tandis que celles qui étaient ivres étaient emportées et mises dans le nid, dans le cas où elles faisaient partie de la communauté ; sinon, on les jetait aussi à Teau. Le soin que les fourmis ont de leurs amies dans Tivresse, semble indiquer un sentiment confus de sympathie pour leur affliction. Mais c'est le seul genre de détresse pour lequel elles semblent éprouver quelque pitié, comme le prouve l'expérience des fourmis enterrées dont j'ai parlé, ainsi que ce qui suit :

« Le 2 septembre, j'enlevai d'un de mes nids, deux fourmis » (F. fusca), et les mis dans une bouteille dont j'eus soin de » recouvrir le goulot avec un morceau de mousseline et que » je plaçai à côté du nid. Dans une autre bouteille, je mis » également deux fourmis, de la même espèce, mais prove- » nant d'un autre nid. Celles qui étaient en liberté ne firent » aucune attention aux prisonnières leurs amies. Mais, par » contre, les deux autres les mirent en émoi. Pendant toute » la journée, il y eut une ou plusieurs sentinelles à monter la » garde près de la bouteille qui les contenait. Le soir, elles » étaient douze, quoique d'habitude elles ne quittassent ja- » mais le nid en aussi grand nombre. Les df^ux jours suivants, » les fourmis se succédèrent sans interruption, autour delà » bouteille aux étrangères ; tandis que l'autre nous parut en- » tièrement délaissée. Le 9, ayant perforé la mousseline, elles » pénétraient par l'ouverture ainsi pratiquée. J'étais absent » en ce moment, mais, comme à mon retour je trouvai deux » cadavres, l'un à l'intérieur de la bouteille, l'autre à côté, » j'ai tout lieu de supposer que les étrangères avaient été » mises à mort. Les autres avaient été entièrement négligées.

» 21 septembre. — Je répétai l'expérience avec les fourmis » d'un autre nid, avec cette seule différence que je mis, cette » fois, trois fourmis dans chaque bouteille. Du reste, môme » résultat : dédain pour les prisonnières amies, préoccupa- » tion à l'endroit des étrangères, surveillance continue, » effort pour rompre la barrière de mousseline, tout se passe » comme la première fois. Le lendemain, à six heures du ma- » tin. je trouvai cinq fourmis à leur poste. L'une d'entre elles » tenait une prisonnière par une jambe qu'elle avait eu l'im- » prudence de passer à travers la mousseline. Elles continuè- » 1 ent leurs opérations, mais sans aucune apparence de mé-

TASSIONS 'j3

» thode, jusqu'au soir; vers sept iieures trente, la barrière » ayant cédé, elles pénétrèrent dans le flacon et se jetèrent » de suite sur les étrangères. »

« 24 septembre. — Même expérience avec les fourmis du y> même nid ; mêmes péripéties. Le lendemain, comme dans » Texpérience précédente, je trouvai a Tentour du flacon, » cinq sentinelles, dont Tune avait réussi à saisir une prison- » nière par la jambe et s'efforçait à la faire passer au travers » de la mousseline que les autres mordaient, au liasard mais » avec constance.

» Je m'adressai alors à une autre espèce (Formica rules- )) cens), mais dans ce cas, les fourmis ne montrèrent aucun » souci de l'un ou de l'autre flacon, et parurent éjxalement /> insensibles à la haine et à l'affection. On est presque tenté » de croire que le moral de l'espèce s'est énervé au contact de » l'esclavage qu'elle pratique. Quant aux fourmis de l'espèce » F. fusca, l'observation paraît démontrer que chez elles, la » haine est plus vivace que l'affection. »

Il ne faudrait pas ce[)endant se dépêcher de conclure que les fourmis, prises dans leur ensemble, sont dépourvues de tendresse ; celles de Sir John Lubbock l'étaient, mais il est des espèces qui témoignent d'une disposition différente, comme nous le verrons. Il convient toutefois de remarquer au préalable que même le cœur endurci des fourmis de Sir John semble capable de quelque sympathie avec des fourmis amies, non pas, il est vrai, quand elles sont en force et santé, mais quand elles sont malades ou éclopées. Ainsi, le soin qu'elles en ont en cas d'ivresse indique, sinon un sentiment de vague commisération, du moins une sorte d'in.stinct qui les porte à préserver les j(.urs d'un malade dans l'intérêt futur de la communauté. Sir John cite aussi quelques observations de Latreille qui prouvent que les fourmis sympathisent avec leurs amies mutilées ; il en donne même un exemple observé par lui-même. Une fourmi (F. fusca), naturellement dépourvue d'antennes, avait été attaquée et blessée par une autre d'une autre espèce. Sir John venait de les séparer, lorsque survint une troisième fourmi, parente de la première, qui se mit à l'examiner avec intérêt, et, l'ayant soulevée tendrement, l'emporta jusque dans lo nid. « Il eût été difficile à un témoin de cette scène » de se refuser à y voir la preuve d'un sentiment d'huma-

Vi FOURMIS

» nité. » De son côté, Moggridge opine que lorsque les fourmis jettent à l'eau leurs compagnes malades ou mortes en apparence, comme elles en ont l'habitude, c'est sans doute, pour s'en débarrasser, mais probablement aussi, pour tâcher de les guérir : « J'ai vu, dit-il, une fourmi en porter une au- » tre le long d'une branche dont la communauté se servait » comme d'un viaduc pour arriver à la surface de l'eau, » lui faire subir une immersion d'une minute, puis la rem- » porter à grand'peine et l'étendre au soleil pour qu'elle s'y » remît. »

Mais voici qui prouve que certaines espèces de fourmis ont une sympathie bien réelle pour les tribulations de leurs compagnes, même lorsqu'elles ne sont ni malades ni estropiées. La parole est à M. Belt * : « Un jour que j'observais une » petite colonie de fourmis (Eciton humata), je mis une » petite pierre sur Tune d'entre elles. Aussitôt que la sui- » vante se fut aperçue de sa position, elle revint sur ses » pas, toute en émoi, et fit part de la nouvelle aux autres. » Toutes coururent à la rescousse; les unes mordaient la » pierre et tâchaient de l'enlever, d'autres s'emparèrent des » jambes de la prisonnière et se mirent à les tirer avec tant » de force que je m'attendais à les voir se détacher; mais il » n'en fut rien, et à force de persévérance, elles finirent par » dégager la captive. Après cela, j'en couvris une de terre » glaise, de manière à ne laisser libre qu'une de ses antennes. » Ses compagnes l'eurent bientôt découverte, et, sans perdre » de temps, elles se mirent à détacher la terre glaise à coups » de dents, jusqu'à délivrance de leur amie. Une autre fois, » ayant remarqué quelques fourmis qui se suivaient à de » longs intervalles, j'en mis une à quelque distance de la co- » lonne, sous un peu de terre glaise qui cachait le corps mais » laissait voir la tête. Plusieurs passèrent sans se douter de » rien; mais il finit par en venir une qui l'aperçut, et essaya » de la dégager. Ne pouvant y réussir, elle s'éloigna rapide- » ment et je crus qu'elle avait abandonné son amie ; mais elle » était seulement allée chercher du renfort, et reparut au » bout de quelque temps, avec une douzaine de compagnes, » toutes évidemment au courant de la situation, car elles allè-

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