‹ L'intelligence des animauxChapitre 62 sur 122 · FOURMIS MOISSONNEUSES · texte numérisé non relu

FOURMIS MOISSONNEUSES

ciencieux qu'infatigable, quelles sont les habitudes des fourmis moissonneuses d'Europe. Du nid, rayonnent dans tous les sens et à des distances de vingt à trente mètres et davantage, des convois doubles c'est-à-dire composés de fourmis qui vont et viennent, comme chez les a coupe-feuilles «. Les différentes routes mènent aux « champs » où Us colonnes s'éparpillent pour ramasser les graines de leurs herbes favorites.

« Ce qu'il y a de remarquable, dit M. Moggridge, c'est que » les fourmis ne s'en tiennent pas aux graines mûres, elles » rapportent également des capsules encore vertes à la tige » fraîchement brisée. La manière dont elles s'y prennent pour » les arracher est assez curieuse. Une fourmi a-t-elle par » exemple jeté son dévolu sur une gousse bien remplie mais » encore verte, de Capsella Wrsa-pasioris, elle grimpe le » long de la tige sans s'arrêter aux gousses qui sont prêtes à » s'ouvrir ; une fois arrivée à celle qu'elle convoite elle la sai- » sit avec ses mâchoires et la tord, en pivotant sur ses pattes » de derrière, jusqu'à ce que la queue se rompe. Puis elle re- » descend avec ce fardeau démesuré qu'elle traîne à travers » maintes impasses, et se joint au convoi qui retourne au nid. Elles récoltent de la même manière les capsules de Stellaria média et les calices entiers contenant les graines de thym. » Deux fourmis s'entendent quelquefois pour opérer en- » semble ; dans ce cas l'une s'occupe à tordre le pédoncule » et l'autre à le ronger au point où se produit le maximum de » tension. Je ne les ai jamais vues se fier entièrement à » l'action de leurs mâchoires ; il se peut qu'elle soit insuffi- » santé. Dans certains cas, au lieu de redescendre avec les » capsules qu'elles ont détachées, elles les laissent tomber T> à terre et leurs amies se chargent de les emporter ; ce trait )» s'accorde bien avec le récit d'Elien qui nous représente les » fourmis coupant de petits épis de blé et les jetant à leurs » gens en bas, tô) ^■^\hù Téj) xarw. »

L'observation qui termine le passage que je viens de citer en tant qu'elle montre que les fourmis connaissent le principe de la répartition du travail, se trouve confirmée par l'anecdote que raconte le même auteur, à propos d'une sauterelle morte que des fourmis emportaient vers leur nid :

« La sauterelle était trop grosse pour passer par l'ouver-

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» ture, on essaya de la démembrer, mais sàtis suocès. Pin^

» sieurs fourmis imaginèrent alors d'écarter les ailes et les to jambes aussi loin que possible de leur position naturelle, et » d'autres choisissant l'endroit où les muscles se trouvaif^nt le » plus étirés, se mirent à les ronger. Grâce à cet expédient; » la difficulté fut surmontée et la sauterelle passa dan^ le » nid. »

Autre exemple emprunté à Lespès :

« Quand les fourmis vont moissonner loin de leur nid, elles » établissent le long de la route des dépôts qu'elles abritent » sous des feuilles, sous des pierres, ou de telle autre ma- » nière qui leur convient, et chargent certaines ouvrières de )» transporter la récolte de dépôt en dépôt »

Bùchner {loc, cit., page 101) cite certains observateurs que nous avoîis déjà nommés :

« Le Révérend H. Clark raconte qu'à Rio de Janeiro, une » colonie de Sa*ubas a creusé sous la rivière Parahyba, » dont la largeur égale celle de la Tamise à Londres, un véri- » table tunnel qui conduit à un magasin d'approvisionnement )) sur la rive opposée. Bâtes rapporte que des fourmis de la » même espèce avaient percé la digue du réservoir du mou- » lin de Magoary, aux environs de Para, et que l'eau s'était » échappée avant qu'on eût pu y remédier. Il dit aussi avoir » vu sortir, à plus de soixante-dix mètres de distance, des » vapeurs sulfureuses, dont un jardinier français avait fu- » migué à l'aide d'un soufflet, l'entrée d'un nid de Sa-ubas, » dans le jardin botanique de Para. »

Voici un autre exemple de coopération que j'emprunte à Belt :

a Entre la nouvelle fourmilière et l'ancienne se trouvait » une pente assez raide. Au lieu de perdre leur temps à la » descendre, les fourmis s'arrêtaient au sommet et laissaient » rouler leurs fardeaux jusqu'en bas, où une autre équipe » s'en emparaient pour les porter au nid. C'était un spectacle » curieux que celui de ces insectes sortant en toute hâte de » leur ancienne demeure avec des paquets de provisions, les » jetant au bas de la côte et se dépéchant de revenir en cher- » cher d'autres. »

Comme je l'ai df^jà dit, l'observation a relevé un procédé analogue chez les fourmis « coupe -feuilles » ; nous avons vu

ORGANISAfHW WT TRAVAIL «5

en effet qxVil leur arrtre de jeter les morceaux ço'éWes ont découpés à des porteurs ^i se tiennent en bas. Il y a Jteu donc d'ajouter foi au témoignage de Vincent Gredèer de Botzeri, tel que le rapporte le Z(xU. Oari. xv, page 434 :

a Un des moines du monastère du P. Gredter avait depuis 1» quelques mois rhabitude -ée mettre sur Tappui de sa fe- » nette du sucre pilé que venaient chercher des fourmis » établies dans le jardin. Certaines remarques de Gredler, » lui donnèrent l'idée de mettre le sucre dans un vieil en- » crier et de le suspendre à la traverse de la fenêtre. Les » fourmis qui se trouvaient mêlées au sucre eurent bien vite » reconnu 1h chemin qu'il leur fallait prendre pour retourner » chez elles, et se mirent sans plus tarder, à grimper le » long de la flcelle avec leurs gi'ains de sucre. Peu de temps » après, la tribu était au courant de la situation et suivait en » procession la nouvelle route. Cette manœuvre continua » pendant deux jours ; mais le troisième, la colonne s'arrêta » à Tendroit où le sucre avait été d'abord placé sur l'appui de T) la fenêtre, et, chose surprenante, parut s'y approvisionner. » Or, voici ce que révéla Tobservation : une douzaine de D fourmis, perchées dans l'encrier, amenaient les grains de » sucre jusqu'au bord et les jetaient de là à leurs cama- » rades. »

Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples pour montrer que les fourmis pratiquent la division du travail ; j'aurai occasion d'en mentionner de nouveaux A propos d'autres sujets au cours de ce chapitre ; mais je crois en avoir ééjk assez dit pour que le fait soit hors de doute.

Passons maintenant à une expérience de Moggridge, qui démontre que les fourmis peuvent se tromper et qu'elles tirent une leçon de leur méprise ; du reste les observations abondf»nt à ce sujet. Voici ce que dit Moggridge :

« Il arrive parfois à une fourmi de faire un mauvais choix ; » à son retour, les autres ne se gênent pas pour lui apprendre » que ce qu'elle rapporte est sans valeur, la poussent hors y) du nid et lui font jeter son butin. Voulant m'assurer pour » mon compte que ces petites créatures étaient sujettes à » erreur, comme le reste des mortels, je répandis des perles D de porcelaine blanche et grise sur le cliemin d'un convoi de 1» moissonneuses. Au bout de quelques instants, je vis une

n fourmi s*approcher d*une perle, la saisir avec quelque diflfi- » culte et remporter en toute hâte vers le nid. Pendant ce » temps, il en était venu d'autres qui s'efforçaient vainement » d'enlever les perles ; tout en surveillant leurs manœuvres, » je ne perdais pas de vue l'ouverture par laquelle la prex> mière avait disparu avec sa perle. Sur ces entrefaites, j'eus » à m'éloigner. Lorsque je revins au bout d'une heure, » je constatai que les fourmis avaient cessé de s'occuper des » perles qui étaient encore à la place où je les avais mises ; » et je me crus autorisé à conclure qu'elles avaient reconnu » leur erreur, et avaient repris leurs occupations habi- » tuelles. »

Les graines sont mises de côté dans de véritables greniers après avoir été mondées. Cette opération se fait à l'intérieur du nid, et la balle est jetée au dehors pour que le vent l'emporte.

Ce qui est inexplicable c'est que ces graines ne germent pas, malgré qu'elles soient enfouies sous terre à une profondeur qui devrait les y disposer. Moggridge affirme avoir examiné plusieurs milliers de graines fournies par vingt et un nids ; et en avoir trouvé, du mois de novembre au mois de février, vingt-sept qui commençaient à germer ; mais il n'en découvrit aucune pendant octobre, mars, avril et mai, c'està-dire pendant les mois les plus favorables à la germination. Il ne se fait aucune idée de la manière dont les fourmis s'y prennent pour empêcher leurs graines de germer ; à en juger par leurs greniers, elles ne cherchent pas à les soustraire à l'influence de l'humidité, de la chaleur ou de Tair. En tous cas, les graines ne perdent rien de leur vitalité. Comme preuve, Moggridge cite un semis qui lui donna toute une pousse de jeunes plantes.

a Un heureux hasard, ajoute-t-il, m'a permis de constater » que les graines germent dans un grenier dont l'entrée est » interdite aux fourmis ; ce qui semble prouver que ce n'est » pas telle ou telle condition d'emmagasinage, mais bien la » présence de fourmis qui est nécessaire à la conservation des D graines.

» Je découvris deux fourmilières d'^ ita slnictor, dont un€ » partie s'était trouvée isolée par suite de l'effondrement » d'un mur. Les greniers étaient remplis de graines qui

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