RAISONNEMENT — CONSTRUCTIONS
Il paraît donc établi que certaines fourmis ont mission d'approvisionner la communauté, et qu'en hiver où la consommation est faible, deux ou trois suffisent à la tâche.
Passons maintenant des fourmis de Sir John Lubbock à d'autres espèces qui contrastent avec elles par leur faculté intellectuelle d'adaptation ; faculté aussi remarquable que l'instinct qu'elles manifestent et dont j'ai déjà eu occasion de parler. Malheureusement les observations sont peu nombreuses ; au moins présentent-elles un grand intérêt et je les trouve de nature à encourager les expi^riences à ce sujet. D abord Réaumur affirme que les fourmis ne cherchent pas à enlever le miel d'une ruche habitée par des abeilles, parce qu'elles savent qu'elles seraient mises à mort. Mais que la ruche soit déserte, ou que les abeilles viennent à périr, elles ont bientôt fait de l'envahir et ne l'abandonnent que lorsque le miel est épuisé.
P. Huber parle d'un mur que des fourmis étaient en train de construire :
« Il était destiné à supporter une voûte qui commençait à » couvrir une vaste salle du côté opposé. Mais les maçons » n'avaient pas donné assez de hauteur à la voûte, et il était » évident qu'une fois terminée elle viendrait rencontrer le w mur trop près de terre. A peine venais-je de faire cette re- » marque, que je vis une fourmi s'arrêter, contempler lédi- » fice, et, frappée sans doute du défaut que je venais de relever, » démolir le commencement de voûte et en élever une autre. » Au début d'une entreprise, une fourmi a toujours l'air de » concevoir lentement un plan d'action. Ainsi deux brins de » paille croisés, à la surface du nid lui semblent-ils convenir » au plancher d'une cellule dont de petits morceaux de bois » lui fournissent les côtés, elle commence par bien examiner » la position des différentes pièces, puis elle procède rapide- » ment au maçonnage ajustant les grains de terre avec beau- » coup d'habileté entre les pièces de charpente. Elle va cher- » cher de tous côtés les matériaux qu'elle juge nécessaires, et » dans son ardeur à exécuter son plan, ne se fait pas faute à » l'occasion de dérober ce qui lui convient à ses amies. A » force de se démener, elle finit par donner assez de corps à » son idée, pour que ses camarades la saisissent. »
Comme exemple d'intelligence chez les fourmis noires
(F. fiisca), Ebrard cite le fait suivant [Étude de MœurSy page 3).
« La terre était humide et le travail allait grand train. Ce » n'était qu'allées et venues de fourmis sortant de leur sou- » terrain et revenant avec de petites moites. Pour concentrer » mon attention je fixai mes regards sur la plus grande des » cellules en construction dans laquelle plusieurs fourmis » étaient à l'ouvrage. Les travaux étaient déjà avancés, et » Ton pouvait déjà voir une projection tout autour des parois, » mais il y avait encore au milieu un espace de douze à quinze » millimètres à couvrir. L'usage d'un pilier ou d'un arc- » boutant quelconque se trouvait tout indiqué pour soutenir » le toit de terre en cet endroit ; et beaucoup de fourmis ne » manquent pas d'en construire en pareille occasion, mais les » fourmis noires procèdent autrement. Dans le cas qui nous » occupe, après un moment d'hésitation, elles s'avisèrent » d'une herbe qui poussait tout à côté et dont les feuilles » étroites se pressaient les unes les autres. Ayant choi^?! la D feuille la plus proche, elles en chargèrent l'extrémité de D terre humide jusqu'à ce qu'elle vint pencher au dessus de » l'espace à couvrir. Malheureusement la feuille pliait trop » près du bout et menaçait de se rompre. Pour prévenir ce » malheur, les fourmis se mirent à ronger le bas de la feuille » de manière à la faire plier dans toute sa longueur. Encore » ne penchait- elle pas assez, mais un paquet de terre disposé » habilement entre le pied de la plante et celui de la feuille » finit par donner à cette dernière l'inclinaison nécessaire pour D servir de poutre à la toiture qui y fut dès lors installée. »
» Ce qui distingue les constructions des fourmis, dit Forel, » c'est l'absence d'un type particuli^ r à chaque espèce, comme » l'on en rencontre chez les guêpes, les abeilles et autres. Les » fourmis savent modifier leur ouvrage suivant les circons- » tances, et d'ailleurs chacune d'elles travaille pour son » compte suivant son idée, quoiqu'à l'occasion elle soit aidée » par des camarades qui ont compris son dessein. De là » l'apparence confuse de l'installation. Il se produit natu- » Tellement de nombreuses collisions, et des démolitions » réciproques. Mais après tout ce sont toujours les fourmis » qui ont découvert le système le plus avantageux, et qui font » preuve d'une patience supérieure, qui finissent par convertir