‹ L'intelligence des animauxChapitre 72 sur 122 · SP0NTA.\É1TÉ — INNOVATIONS AGRICOLES · texte numérisé non relu

SP0NTA.\É1TÉ — INNOVATIONS AGRICOLES

» pécher de ses premières feuilles au printemps et Tavaient » mis presque à nu ; et je suis certain que leur but était de » détruire le rideau de verdure qui ombrageait leur demeure, >^ afin de jouir pleinement de la lumière du soleil. »

C'est là une conclusion qui demanderait à être justifiée jusqu'à révidence ; malheureusement Mac-Cook ne dit pas s'il put reconnaître lui-même à certains indices que l'arbre avait en effet été dénudé comme l'affirmait le fermier et de plus que les fourmis en étaient responsables. Ailleurs encore, le même observateur nous laisse dans l'incertitude, quoique son récit se trouve en partie confirmé par Moggridge et par Ebrard dans iin passage déjà cité :

« Je me trouvai, dit-il, en présence d'un procédé nouveau » que je vis pratiquer par plusieurs fourmis. Elles commen- » çaient par entailler un brin d'herbe, puis, grimpant jusqu'au w bout, elles le faisaient ployer et semblaient sans servir » comme d'un levier pour multiplier l'effort au point entamé. » Çà et là, j'en remarquai qui avaient l'air d'opérer de con- » cert ; c'est-à-dire que Tune continuait à entailler le brin » d'herbe, tandis que l'autre faisait levier à l'extrémité. Je » regrette de n'avoir pu me livrer à une série d'observations » pour bien établir le caractère intentionnel de cette coopéra- » tion ; mais ce fut le seul nid où je pus la constater. »

Voici mairïtenant comment Moggridge semble plus ou moins confirmer le témoignage de Mac-Gook :

« De cette manière (il avait enfermé des « moissonneuses » » d'Europe dans un nid artificiel pour mieux les étudier) bien » des choses me furent révélées, que je n'aurais pu constater » autrement. C'est ainsi que j'observai la manière dont les » fourmis s'y prirent pour se débarrasser des racines qui » obstruaient leurs galeries. L'opération se faisait à deux : » l'une tirant sur l'extrémité libre de la racine, l'autre ron- » géant au point où les fibres se ressentaient le plus de la » tension. »

Le même observateur nous a d'ailleurs décrit un procédé analogue de la part de ses moissonneuses quand elles récoltent des graines.

On pourrait donc, après tout, ajouter quelque foi à un passage de la Biographie animale de Bingley (Fourmis), où l'auteur raconte que plusieurs membres de l'expédition du

capitaine Cook à la Nouvelle-Galles tlu Sud, entre autres Sir Joseph Banks découvrirent une espèce de fourmis d'un vert de feuille, « qui habitent les arbres et y construisent » leurs nids dont la grosseur varie depuis celle de la tête d'un » homme jusqu'à celle du poing. Ces nids sont très curieux ; » leur enveloppe se compose de plusieurs feuilles larges » comme la main que les fourmis abaissent jusqu'à ce qu'elles » se touchent par la pointe et collent ensemble en forme de » bourse au moyen d'une matière gluante qu'elles sécrètent... » Nous ne fûmes pas à môme d'observer comment elles s'y » prennent pour faire ployer les feuilles, mais nous en vîmes » des myriades qui s'occupaient à les maintenir abaissées, » tandis que d'autres procédaient, à l'intérieur, au collage. » Pour nous assurer que les feuilles avaient plié sous l'effort » de ces artisans minuscules, et avaient été maintenues ainsi » par eux, nous chassâmes ces derniers ; aussitôt les feuilles » se relevèrent avec une force que nous aurions cru la masse » des fourmis incapable de surmonter. »

Ce fait remarquable semble aussi confirmé par l'exemple suivant :

« La plus formidable, dit Sir E. Tennent, est la grosse » fourmi rouge (Dlmiya), qui pullule dans les jardins et sur » les arbres fruitiers. Elle construit son nid sur les arbres » dont les feuilles lui conviennent comme forme et comme » flexibilité, en collant ensemble plusieurs de ces dernières en » forme de globe dont elle tapisse l'intérieur d'une sorte de » papier transparent semblable à celui que fabriquent les » guêpes. Je me suis amusé à les observer à l'œuvre ; une file de » fourmis postées le long d'une feuille attire une autre feuille w jusqu'à ce qu'elle soit bord à bord avec la première et la » maintiennent ainsi avec leurs mâchoires, tandis que leurs » camarades à l'intérieur unissent solidement le tout ensem- » ble au moyen du tissu collant dont j'ai parlé. Si la feuille » à atteindre est trop éloignée, les fourmis font la chaîne en » se sus[)endant les unes aux autres et parviennent ainsi à la » saisir. »

J'en viens maintenant à une observation très intéressante, communiquée par le colonel Sykes, à Kirby, qui nous en fait part dans son ouvrage : « Histoire, mœurs et instincts des Animaux » ; voici le passage :

SPONTANÉITÉ INTELLECTUELLE 12u

« Pendant son séjour à Poona, le colonel avait l'habitude

» de faire dresser le dessert (fruits, gâteaux et confitures) sur

» un guéridon sous la véranda de la salle à manger. Comme

» mesure de précaution on laissait un espace de plus d'un

» pouce entre le mur et le guéridon que l'on recouvrait d'une

» nappe et dont les pieds reposaient dans des godets pleins

» d'eau. Tout d'abord ces derniers parurent rebuter les four-

» mis, mais comme il n'y avait guère qu'un pouce et demi

» d'eau à franchir, elles se décidèrent à risquer l'aventure, et

» chaque matin on en trouvait des centaines sur les friandises.

» On avait beau les tuer, il en revenait toujours autant. A la

» fin quelqu'un imagina de passer un pinceau imprégné de

» térébenthine autour des pieds du guéridon juste au-dessus

» de l'eau des godets. Pendant quelques jours cet artifice

» réussit à protéger le dessert, mais bientôt le pillage recom-

» mença de plus belle. Par quelle voie les fourmis réussis-

» saient-elles à atteindre le but de leur convoitise? Le colonel

» cherchait en vain la clef de ce mystère, lorsqu'un beau jour,

» en passant près du guéridon, il vit tomber sur la nappe une

» fourmi qu'il avait remarquée sur le mur environ un pied

» plus haut et put constater toute une série de ces sauts

» périlleux. Ainsi malgr ' les obstacles que Ton avait accu-

» mules, les insectes ne s'étaient pas découragés ; leur intelli-

)) gence leur avait indiqué que l'espace qui séparait le gué-

» ridon du mur n'était pas pour les rebuter et qu'en grimpant

T> à une certaine hauteur, ils pouvaient avec une petite pous-,

» sée contre le mur se laisser tomber en toute sûreté sur la

» table. »

Le témoignage d'un observateur aussi précis que le colonel Sykes devrait peut être être accepté d'emblée. Mais partout où il s'agit d'une manifestation remarquable d'intelligence de la part des animaux, Ton cherche naturellement et avec raison à en contrôler les preuves, quelque sûre que soit d'ailleurs la source dont elles proviennent. C'est donc à titre de confirmation que j'ajoute quelques exemples de la manière à la fois ingénieuse et persévérante dont les fourmis surmontent les difficultés qu'elles rencontrent.

Le professeur Leuckart avait entouré d'un linge saturé d'eau de tabac le tronc d'un arbre sur lequel se trouvaient les pucerons d'une colonie de fourmis. Lorsque celles qui s'en re-

tournaient au nid, arrivèrent à ce linge, elles rebroussèrent chemin et grimpant sur des branches en surplomb se laissèrent tomber de manière à franchir Fobstacle. Celles qui venaient du nid commencèrent par examiner ce qui leur barrait le chemin, puis elles s'en furent chercher des petits paquets de terre dont elles se firent une chaussée d'un bord à l'autre du linge.

On peut rapprocher de cette observation, celle du cardinal Fleury que cite Réaumur .dans son Histoire des insectes (1734). Voulant empêcher des fourmis de grimper sur un arbre, le cardinal en avait enduit le tronc d'une couche de glue; mais comme dans l'exemple précédent les insectes eurent recours à une chaussée construite avec de la terre, des grains de sable, etc., etc. Une autre fois, le cardinal vit une bande de fourmis arriver à une caisse d'oranger qui était entourée d'eau, en jetant un pont au moyen de petits morceaux de bois. A ne considérer que le choix des matériaux dans l'un et l'autre cas, on y voit la preuve d'une connaissance pratique de leur valeur relative.

Biichner, qui cite ces deux exemples (loc. cit., page 120), ajoute que le peintre G. Theuerkauf (Wasserthorstr. 49 Berlin), dans une lettre datant du 18 novembre 18*76, lui communique une observation analogue témoignant d'encore plus de génie de la part des fourrais :

Voulant mettre un terme à une invasion d'aphides et de » fourrais qui pullulaient sur un merisier dans son jardin, » Vollbaum, le manufacturier d'Elbing, eut recours au gou- » dron dont il enduisit le sol tout autour de l'arbre sur une » largeur d'un pied. Les premières fourmis qui essayèrent de » passer ne manquèrent pas de s'engluer, mais les autres ne » s'y laissèrent pas prendre. Retournant sur l'arbre chercher » des aphides, elles vinrent les planter sur le goudron l'un » après l'autre et s'en firent une chaussée. Vollbaum me » raconta cet incident à l'endroit même où il s'était produit, » et il en garantit l'authenticité »

L'exemple suivant (Biichner, 7oc\ cit,, page 128) est attesté par Garl Vogt. Les fourmis avaient envahi le rucher d'un de ses amis :

« Il s'agissait de leur en interdire l'accès dorénavant ; on » mit des godets pleins d'eau sous les pieds du porte-ruche.

INGÉiNIOSlTÉ — ANECDOTES 127

» Mais comme ce dernier tenait au mur par une patte-fiche, » les fourmis trouvèrent encore moyen de se rendre au miel. )) La patte enlevée, elles grimpèrent sur des tilleuls dont » certaines branches leur permettaient de se laisser tomber » sur la ruche. On coupa ces branches ; dès lors il semblait » bien que l'invasion dût être enrayée. Elle n'en continua » pas moins, et Ton finit par découvrir que Tun des godets » était à sec. Il est vrai que le pied du porte-ruche se trouvant » un peu court, les fourmis avaient éprouvé quelque em- » barras pour l'atteindre. Mais après s'être consultées, elles » avaient fait piace à Tune d'elles, qui, grâce à sa grande » taille, avait pu en se dressant attraper une écharde qui » faisait saillie. Aussitôt plusieurs camarades avaient grimpé » sur son dos, et formant rallonge au pied du porte-ruche » avaient fourni aux autres le moyen de passer. » Biichner cite également une lettre du docteur EUendorf : « Rien de plus difficile, dit ce dernier, que de mettre les » provisions à Tabri de ces insectes. D'habitude on dispose » des godets remplis d'eau sous les pieds des armoires et des » tables; j'avais pris cette précaution, et néanmoins je trou- » vai le lendemain mon armoire pleine de fourmis. Je me de- » mandais comment elles avaient pu s'y faufiler, lorsque » j'aperçus au travers de l'un des godets un brin de paille qui » touchait au pied de l'armoire. C'était là le pont qui avait » servi au passage des fourrais. Elles s'étaient tout d'abord » noyées par centaines, sans doute par suite de collisions » entre celles qui allaient et celles qui venaient ; mais au » moment où je les observai elles procédaient à leurs opéra- » tiens dans un ordre parfait, se servant d'un côté du brin de D paille pour l'aller et de l'autre pour le retour. Sur ces en- » tre faites j'écartai le brin de paille d'un pouce environ, à la » grande consternation de la bande. En un clin d'œil le pied » de l'armoire se couvrit d'une masse d'insectes qui chérie chaientle pont avec leurs antennes, puis couraient rejoindre » leurs camarades de derrière pour leur annoncer la catas- » trophe, et revenaient la constater avec eux. Pendant ce » temps, d'autres fourmis venant du nid continuaient à s'en- » gager sur le pont, et ne le trouvant plus en contact avec le » pied de l'armoire manifestaient le plus grand embarras. » Mais après avoir fait le tour du godet, elles ne tardèrent

» pas à découvrir ce qui clochait ; unissant leurs efforts, elles » se mirent à pousser le brin de paille jusqu'à ce qu'il vînt » toucher Tarmoire. »

Sans Je savoir, un correspondant du « Leisure Hour » (1880, pages ^IS-^IO), confirme d'une manière frappante Tobservation du docteur Ellendorf. 11 raconte comme quoi, étant fort agacé pendant son séjour sous les tropiques par des myriades de petites fourmis rouges qui envahissaient ses provisions, il avait installé un garde-manger dont les pieds plongeaient dans des pots en fer blanc qu'il avait remplis d'eau. Huit ou dix jours après les fourmis foisonnaient de nouveau dans le garde-manger, et voici, d'après l'auteur de l'article, le moyen qu'elles avaient imaginé pour s'y introduire :

« Se suivant à la file le long du mur, à la hauteur du garde- » manger, c'est-à-dire à environ quatre pieds au-dessus du » sol, elles arrivaient à un petit pont qu'elles avaient établi » au moyen d'un brin de paille reposant, d'un côté, sur un » petit arc-boutant en terre collé au mur et, de l'autre, sur le » rebord du toit du garde-manger qui n'était qu'à un pouce et » demi de distance.

» Elles avaient donc dû hisser le brin de paille, en reposer » une extrémité sur l'appui qu'elles lui avaient préparé, laisser » incliner l'autre jusqu'à contact avec le garde-manger, puis » compléter l'installation des deux bouts, car je m'aperçus » qu'ils étaient scellés avec de la terre humectée de leur » salive.

» Inutile de dire que je fis sauter ce pont; je voulais à » toutes forces enrayer l'invasion, et j'y parvins en éloignant » le garde-manger davantage du mur. Depuis, j'ai souvent » eu occasion d'observer des passerelles construites entière- » ment avec l'espèce de ciment dont les fourmis blanches se » servent pour couvrir leurs tranchées ; elles ne dépassent » guère trois quarts de pouce en longueur. »

Voyons maintenant deux exemples que cite M. Belt, comme témoignant de l'existence du raisonnement chez les Ecitons :

a Une colonne qui cheminait sur le côté d'une butte en terre » friable très escarpée, se trouvant en passe de n'avancer » que lentement et au prix de nombreuses chutes, avait paré » aux difficultés de la manière suivante : un certain nombre » de fourmis s'étaient établies dans des positions qui leur

» offraient un point d'appui et, reliées les unes aux autres, » formaient une chaussée sur laquelle le gros de la bande » pouvait circuler rapidement et en toute sécurité. Une autre » lois, il s'agissait de franchir un cours d*eau et, pour tout » pont, il n'y avait qu'une petite branche de la grosseur d'une » plume d'oie, sur laquelle il aurait fallu passer à la file. » C'eût été trop long. Pour élargir le pont, une rangée de » fourmis vint se cramponner de chaque côté de la branche, » et la colonne put alors passer sur trois et quatre rangs. — » Comment nier, après cela, que ces insectes soient capables » d'user du raisonnement pour découvrir le meilleur moyen » de mener une entreprise à bonne fin? »

Un correspondant de Bùchner, M. H. Kreplin de Heidemiihl (station Ducherom) qui, pendant un séjour de près de vingt ans dans l'Amérique du Sud, eut souvent l'occasion d'observer les Ecltons, lui communique, à la date du 10 mai 1876, un moyen des plus ingénieux qu'emploieraient ces insectes pour passer l'eau. Après avoir décrit l'ordre dans lequel ils s'avancent; au centre, un courant constant de travailleurs de couleur brune et, de chaque côté, à environ 10 millimètres de distance, les officiers, c'est-à-dire de grosses fourmis d'un teint plus clair, avec de fortes têtes et d'énormes mâchoires, qui vont et viennent, font la police, interviennent à la moindre apparence de désordre; il ajoute :

a La manière dont ces créatures s'y prennent pour franchir » un cours d'eau est fort curieuse. Si les bords sont rappro- » chés, les « grosses têtes » ont bien vite fait de trouver des » arbres dont les branches se touchent au-dessus de l'eau et, » après une courte halte, la colonne opère son passage sur » ces ponts aériens et se reforme de l'autre côté. Si aucun » pont ne se présente, la bande suit la rive jusqu'à ce qu'elle » trouve une grève sablonneuse et en pente douce. Chaque » fourmi s'empare alors d'un brin de bois, le met à l'eau et s'y » embarque. Se tenant les unes aux autres par les mâchoires,. » elles forment, en peu de temps, un grand radeau qui couvre^ A une partie de la largeur du cours d'eau et qui augmente » sans cesse, jusqu'au moment où elles ne se sentent plus de- » force à le retenir. Il s'en détache alors une portion et, tanf> dis qu'elle opère son passage à l'autre bord, l'embarquement » continue et, en peu de temps, le radeau atteint de nouveau

ROUAKEB, L — 9

» sa limite. De cette manière les d^tachem^ents se succèdent » tant qu'il reste des fourmis sur la herge. J'avais souvent D entendu décrire cette façon de passer Teau, avant de Tob- » server pour mon compte en 1859. »

Chose singulière, les fourmis militaires d'Afriq.ue improvisent également des ponts en formant une espèce de chaîne j sur laquelle le reste de la bande passe. Le môme expédient leur sert à descendre du haut des arbres. En tout cas, les différentes observations que nous avons citées, par cela même qu'elles ont été faites isolément, se confirment entre elles de manière à ne nous laisser aucun doute de leur exactitude.

J'emprunte à M. Belt un dernier exemple qui démontre clairement que les fourmis coupe-feuilles de l'Amérique du Sud possèdent, à un degré remarquable, la faculté d'observer et de raisonner :

a A côté de l'un de nos tramways se trouvait un nid dont » les habitants ne pouvaient se rendre auprès des arbres » qu'en traversant les rails sur lesquels pasi^aient sans cesse » des wagons, non sans écraser chaque fois nombre de four- » mis. Celles-ci avaient fini par renoncer à un trajet aussi » dangereux, et avaient percé un tunnel sous chaque rail. » Un jour, choisissant un moment où il ne passait pas de » wagons, je comblai de pierres ces tunnels, pour voir ce que » feraient les fourmis qui revenaient au nid chargées de » feuilles, en découvrant l'obstacle. Je pus alors constater » que plutôt que de passer sur les rails, la bande se mit à

creuser d'autres souterrains, »

Anatomie et physiologie des centres nerveux et des organes du sentiment.

Darwin a dit du cerveau de la fourmi que « c'est un des atomes les plus extraordinaires que nous présente la matière, sans en excepter le cerveau de l'homme » ; ne trouvons-nous pas la justification de cette parole dans la série des faits que nous venons d'énumérer comme autant de preuves d'intelligence chez les fourmis? Je crois donc qu'il y aura intérêt à dévier pour le moment du xjlan que je me suis tracé dans cet ouvrage, en- consacrant un alinéa ou deux à l'anatoiaie et à la

ANATOMIE WSS CËiNTRES NERVEUX 131

physiologie de ce centre nerveux et des organes du sentiment qui s'y rattachent.

Et d'abord, toute proportion gardée, le cerveau de la fourmi «st plus gros que celui de tout autre insecte. (Voir Titus Oraber « Insectes », vol. 1, page 255), comme structure il n'y a que le cerveau de l'abeille qui lui soit comparable; chez les neutres, qui sont les spécimens les plus intelligents de la race, il présente un développement tout particulier.

Comme chez les animaux d'ordre supérieur, les lésions du cerveau amènent des spasmes tétaniques et des mouvements réflexes involontaires suivis d'hébétement.

« Une fourmi dont la cervelle a été percée par les mâchoires » acérées d'une amazone, a Tair d'être clouée sur place; de » temps en temps elle frissonne par tout le corps, et lève une » patte à intervalles réguliers. Parfois elle s'élance d'un pas » précipité, sans rime ni raison, et comme si elle était mue par » un ressort caché. S'il en vient d'autres la déranger, elle fait » un mouvement comme pour les éviter, mais sitôt qu'elle est » laissée tranquille, elle retombe dans l'affaissement. Elle n'est » plus capable d'agir dans un but déterminé ; elle ne cherche » ni à fuir ni à attaquer, ni à retourner à son nid, ni à re- » joindre ses compagnes ; elle est insensible à la chaleur, au » froid, à la peur et à la faim. C'est un automate dont la con- >} dition rappelle celle des pigeons auxquels Flourens avait » enlevé les hémisphères du cerveau. Une fourmi dont la tête » a été séparée du corps, se comporte absolument de même. » Les fréquentes batailles que les amazones livrent aux autres » espèces, ont permis d'observer de ces cas nombreux où de » légères lésions du cerveau ont occasionné des phénomènes » extraordinaires. Souvent les blessés semblaient pris d'une » rage folle, et se jetaient sur quiconque les approchait, fût-il » un des leurs. D'autres devenaient complètement indifiérents » à ce qui se passait, et se promenaient paisiblement au milieu » delà bagarre. D'autres, enfin, perdant subitement une partie » de leurs forces, continuaient la lutte de sang-froid et cher- » chaient encore à mordre leurs ennemis avec une allure » toute différente de celle qui distingue les fourmis à l'état » normal. 11 y en avait aussi qui couraient en rond, comme le » font les mammifères auxquels on enlève une partie du cer- » veau.

» Si l'on coupe en deuï une fourmi, de manière à laisser in- » tacts les ganglions nerveux du pro-thorax, on reconnaît à » la façon dont se comporte la tête que l'intelligence n'a pas » souffert. Une fourmi qui a subi cette mutilation essaie de » marcher avec les deux jambes qui lui restent, et implore de » ses antennes le secours de ses compagnes. Si Tune d'elles » s'arrête, il se produit un échange de remercîments, de té- » moignages de sympathie qu'exprime l'agitation des an- » tenues. Forel mit ensemble deux fourmis de l'espèce rufl- » barbis qui avaient été coupées en deux de la manière qui a » été décrite, et les vit converser et se demander mutuellement » aide et secours; mais à l'arrivée d'autres mutilés d'une » espèce ennemie (F. Sanguinea), la guerre éclata avec autant » de fureur qu'entre fourmis intactes *. »

Les antennes paraissent constituer le plus important des organes du sentiment, car leur perte occasionne un trouble extraordinaire dans l'intelligence de l'animal. Sans elles une fourmi ne sait plus se guider, ou reconnaître ses compagnes ; Incapable d'aller aux provisions, elle cesse de s'occuper, ne s'intéresse plus aux larves, et ne bouge pour ainsi dire plus. On remarque un affaissement mental du même genre chez les abeilles qui perdent leurs antennes *.

1. BûcliDer, Geistesleben der Thiere^ traduction anglaise, p. 49.

2. M. Mac-Cook vient de publier un mémoire des plus intéressants sur les fourmis à miel. Mon livre étant déjà sous presse, je ne puis qu'en faire mention ici. Mais Je m'en suis occupé dans une notice qui a paru dans la liature du 2 mars 1882.

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