LES ANIMAUX
Leur aclivité. — Leur industrie. — Leurs mœurs. — La transmission de leurs idées. — Leur gouvernement.
Depuis bien longtemps on a remarqué l'intelligence des fourmis.
Plutarque raconte les observations faites sur ces insectes par le philosophe Cléanthe. Montaigne les rappelant à son tour, ajoute « que les bétes qui n'ont pas de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle. »
Voyez aussi la merveilleuse organisation des fourmis: tête forte, mâchoires vigoureuses, antennes longues et délicates, pattes fines, munies de crochets qui leur servent pour se fixer et prendre des points d'appui, corps léger dépourvu de tout ornement, de tous moyens de protection I
2 l)K L'INTKIJJGENCE CHEZ LESAMMAl'X.
Les fourmis naissent comme l'homme , complètement nues ; mieux que lui, elles ont de bonnes nourrices qui les entourent des soins les plus assidus et
leur prodiguent les plus tendres caresses, les exposent au soleil s'il fait chaudj les gardent dans leur retraite si la température se refroidit. En grandissant, les fourmis suppléent à la faiblesse de leur corps par la vitesse de leur pattes, par la finesse de leur toucher, par une cinquantaine d'yeux qui préviennent les dangers. Elles ont enfin à leur disposition un acide mordant qu'elles lancent contre leurs ennemis et dont certaines espèces se servent pour sécher, noircir, brûler les arbres où elles construisent leurs demeures. Comme nous, les fourmis ont un gouvernement : mieux que nous, elles ont su établir une république^ une pure démocratie qui semble réaliser les rêves politiques du divin Platon, de Thomas Morus. Dans la république des fourmis, tous les biens demeurent en commun, tous les enfants appartiennent à l'Etat; chacun est frère et ne se distingue de ses concitoyens que par son amour ardent pour la chose publique. Les fe^ melles sont toujours entourées d'une cour respectueuse, portées même en triomphe quand elles se sentent fatiguées, nourries délicieusement^ mais elles ne jouissent dans la république d'aucune influence
Fourmis.
politique ; elles se contentent du rôle patriotique de donner un grand nombre de citoyens à TEtat. Aussi, ces nobles matrones sont-elles honorées pendantqu'elles vivent ; et Huber prétend qu'on leur fait à leur mort de magnifiques obsèques. Quant au pouvoir, il est dévolu au peuple, aux artisans, au gros de la nation.
Cette existence prouve à elle seule l'intelligence des fourmis. Aussi, croyons-nous inutile cle parler de l'instinct de ces ouvrières qui naissent bûcheronnes, charpentières et pourvoyeuses, et de reproduire l'excellente description des nidà de fourmis par Huber. Cependant, je parlerai des fourmis noires cendrées qui construisent tout différemment que les autres espèces ; leur industrie est fort simple comparée au talent de la Fourmi fauve ou de la fourmi des gazons, c*est Tenfance de l'art, mais leurs combinaisons ne sont pas moins fort ingénieuses.
Leur fourmilière revêtue d'un dôme en terre fermé de toutes parts, n'a d'issue que près de sa base ; on n'y parvient que par une galerie longue et tortueuse, se dissimulant à travers le gazon, à une certaine dislance du nid. Veulenl-elles donner plus d'élévation à leur demeure? Elles commencent, dit M. Victor Rendu, par couvrir le faite d'une forte couche de terre tirée de l'intérieur. Dans ce lit, elles tracent, en creux et en relief le plan d'un nouvel étage. D'abord, l'une d'elles creuse çà et là, de petits fossés plus ou moins rappro^ chéset d'une profondeur à peu pr^ égale. Les massifs de terre qui les séparent servent de bases aux murs intérieurs, autrement dit aux cloisons des cases pratiquées à leurs dépens ; les déblais qu'ils fournissent sont au^
tant de matériaux de conslruction, on les utilise pour les plafonds. Lorsque des logements ont été installés à la place de la terre enlevée, rarchitecte n'a plus à s'occuper que de Télévation et de la couverture. Une ouvrière entame le sol, elle y creuse un sillon, lequel peu à peu s'élargit en gouttière, elle le borde de chaque coté d'un bourrelet et conduit cette espèce d'avenue de l'unedescases à la bouchedu souterrain. Ce travail est à peine jichevé, qu'une autre fourmi ouvre à son tour une galerie aboutissant également aux loges. Les fourmis qui tracent de cette manière le plan d'un mur, d'une case, d'une galerie, d'une avenue travaillent chacune de leur côté: aussi arrive-t-il parfois que toutes les parties en construction ne coïncident pas parfaitement les unes avec les autres. Une voûte, par exemple, est ébauchée ; trop basse pour le mur parallèle qui doit la recevoir, elle rencontrerait ce mur d'attente à la moitié de son élévation, si on la continuait sur le même plan. Un pareil obstacle semble insurmontable pour un si faible insecte. Les noires cendrées ne s'en émeuvent pas ; une fourmi passe, reconnaît l'erreur, détruit la route commencée, relève le mur sur lequel elle devait s'appuyer, et fait une nouvelle route qui, cette fois, conduite par une ouvrière expérimentée remplit parfaitement toutes les conditions. N'est-ce pas là un acte de comparaison, de jugement, d'intelligence entin?
C'est surtout lorsque les fourmis noires cendrées commencent quelque entreprise, ditlluber, qu'on croirait voir une idée naître dans leur esprit et se réaliser par l'exécution. Ainsi, quand l'une d'elles dé-
i.KS Foriniis. • 5
couvre sur le nid deux brins d'herbô, qui se croisent et peuvent favoriser la formation d'une loge, ou quand elle aperçoit quelques petites poutres qui en dessinent les angles et les côtés, on la voit examiner les parties de cet ensemble, puis placer avec beaucoup de suite et d'adresse des parcelles de terre dans les vides et le long des tiges, prendre de toutes paris les matériaux à sa convenance, quelquefois même sans ménager l'ouvrage que d'autres ont ébauché, tant elle est dominée par ridée qu'elle a conçue et qu'elle suit sans distraction ; elle va, vient, retourne jusqu'à ce que son plan soit devenu sensible pour d'autres; l'idée comprise, celles-ci achèvent en commun l'ouvrage dont leur compagne a pris l'initiative.
La première qui conçoit un plan en trace aussitôt l'esquisse, les autres n'ont plus qu'à continuer ce qu'elle a commencé. A l'inspection des premiers travaux, elles jugent de ceux qu'elles doivent entreprendre; elles savent toutes ébaucher, continuer, polir ou perfectionner leur ouvrage selon l'occasion : leurs mandibules dentelées leur servent d'instruments tranchants, leurs antennes leur tiennent lieu de compas, et leurs pattes antérieures sont la truelle avec laquelle elles gâchent leur mortier, l'appliquent, l'étendent et le fixent en ciment solide.
Le Docteur Ebrard, auteur d'excellentes observations sur l^s mœurs des fourmis, fut un jour témoin du stratagème d'une noire cendrée qui révèle le plus ingénieux calcul de la part de cette espèce.
Un jour, dit-il, j'aperçus sur le sommet d'une fourmilière toute une ébauche d'un nouvel étage en con-
struction ; c'étaient des séries de galeries formées par deux murs apposés et ini-couverts,interrompues par des nombreuses cellules inachevées. Les extrémités supérieures des parois de plusieurs de ces salles faisaient en dedans une saillie de 3 millimètres, et cependant elles laissaient entre elles un espace découvert large de 2 centimètres. Les fourmis noires cendrées ne transportent jamais ni brins de bois, ni brins d'herbe et ne se servent jamais de piliers en terre ; comment les ouvrières s'y prendront-elles pour achever de couvrir les cellules commencées, avant que les matériaux, formant le pourtour de la voûte inachevée, tombent sous leur propre poids? Le sol était mouillé et les travaux en pleine activité. C'était un va-et-vient continuel de fourmis sortant de leur demeure souterraine et apportant des morceaux de terre qu'elles adaptaient aux constructions anciennes.
Concentrant mon attention sur la salle la plus vaste, je vis qu'une seule fourmi y travaillait ; l'ouvrage était avancé, et cependant, malgré une saillie prononcée en dedans de la partie supérieure des murs, un espace de 12 à 15 millimètres restait à couvrir. C'était le cas, pour maintenir la terre restant à placer, d'avoir recours, comme le font plusieurs espèces de fourmis, à des piliers, à de petites poutres, ou bien à des débris de feuilles sèches, mais l'emploi de ces moyens n'est pas dans les habitudes des noires cendrées.
Notre ouvrière, paraissant quitter un moment son ouvrage, se dirigea vers une graminée peu distante dont elle parcourut successivement plusieurs feuilles,
I,ES KdllRlIIS. ^
I feuilles, comme l'on sait, linéaires, longues et étroites. ^Choisissant laplus proche, elle alla chercher de la terre Imouillée qu'elle fixa à son extrémité supérieure. Elle Brecommeuça cette opération jusqu'à ce que, cédant l.sous le poids, la feuille s'înctinàt légèrement du côté \fie la salle h couvrir. Cette inclinaison avait lieu maU leureiisement pIutiH vers l'extrémité de la feuille,
[quelle menaçait de se rompre. La fourmi, parant à nouvel inconvénient, la rongea à sa base externe, le sorte qu'elle s'abaissa dans toute sa longueur auâeRSUS de la salle à couvrir. Ce n'était point assez : l'apposition n'étantpas parfaite, l'ouvrière la compléta en déposant de la terre entre la base de la plante et celle de la feuille, jusqu'à ce que le rapprochement
isiré fut produit; ce résultat obtenu, elle se servit ie. la l'euillc de graminée en guise d'arc-boutant, pour soutenir les matériaux destinés à former une voûte.
Âprèscesdifférentesobservations,qiirsont poumons
le preuve incontestable de l'intelligence des fourmis,
nous vous deman(lerons,cherlecteur,(leyous raconler aussi ce que nous avons vu, de nos propres yeux vu.
C'était aux derniers jours de mai, alors que les hannetons, après avoir dévoré les feuilles des arbres, viennent mourir sur les chemins où ils servent de pâture aux carabes et aux fourmis. J'étais à me promener avec un de mes jeunes amis et compatriotes, M. Henri Delafoy, amateur d'histoire naturelle , lorsque nous aperçûmes quelques fourmis activement occupées autour d'une aile de hanneton. Que faisaient-elles? — Vous allez le voir. — Elles entraînaient l'aile vers une petite ouverture qui était certainement beaucoup trop étroite pour la recevoir. Comment donc la faire entrer? 11 fallait aviser; les fourmis ne sont jamais embarrassées. Il est bien probable cependant qu'elles n'avaient pas encore rencontré pareil obstacle; ce qu'elles devaient exécuter n'était pas pour elles affaire d'habitude. Elles commencèrentdonc par diriger une des extrémités de l'aile dans le petit conduit de leur retraite. Trois d'entre elles, jugeant que la chose n'irait pas seule, se mirent à descendre dans le trou tirant l'aile par en bas, tandis que les autres la poussaient par en haut ; mais vains efforts, Taile ne voulait pas entrer. Que faire? fallait-il donc abandonner une si belle capture? Non, les fourmis sont aussi courageuses qu'inteUigentes; sans perdre confiance dans leur activité et leur génie, elles renoncent à leur premier moyen, elles appliquent l'aile contre une des parois de l'ouverture et commencent à descendre de l'autre côté de l'aile.
Elles ont sans doute examiné ce /}u'il y avait à faire.
Les voilà toutes résolues, pleines d'activité, qui se mettent à élargir le conduit ; chacune descend à son tour et rapporte une petite parcelle de terre qu'elle dépose aux abords de l'orifice. Elles font tant qu'en moins d'une demi-heure T ouverture est agrandie de moitié, elle a environ un centimètre de diamètre, l'aile est au trois quarts enfoncée. Nul doute que d'ici peu, elle sera complètement enserrée '; mais voici qu'une fourmi arrive triomphante traînant toute seulq un insecte. Ses sœurs l'aperçoivent, elles vont à sa rencontre et entraînent l'insecte vers l'ouverture où est toujours Taile du hanneton ; elles le glissent le long de cette aile comme sur un plan incliné ; deux ou (rois descendent, tirent l'animal par la tête ; une minute après il a complètement disparu. Les fourmis, heureuses de leur succès, reviennent à l'aile du hanneton ; elles cherchent pendant quelque temps à la faire entrer de force : impossible! Alors une fourmi la prend dans ses mandibules et l'emporte hors du trou, et aussitôt ses sœurs se mettent à travailler, elles descendent et montent de nouveau des parcelles de terre qu'elles arrachent aux parois de l'ouverture pour agrandir le passage. Quelques-unes un peu pressées, reprennent l'aile, l'attirent de nouveau, l'aile s'enfonce presque entièrement, mais elle est encore arrêtée ; le fond de l'ouverture n'est sans doute pas assez dégagé ; les unes ont beau tirer par en haut, les autres incliner à droite, à gauche pour tâcher de la faire pénétrer plus facilement ; il faut renoncer à ce procédé ou commencer à déblayer le terrain ; mais les fourmis jugent, de nouveau, que l'aile leur uw\\.4^w^
10 DE L'INTELLIGEKCE CHEZ LES AKIÏAUK,
leur travail, elles la sortent encore une fois et se mettent à déblayer avec une nouvelle ardeur. Une troisième fois elle essayent de la faire entrer ; un nouvel obstacle survient, une pluie d'orage qui détrempe la terre. Je ne sais si c'est par hasard ou par calcul, toujours est-il que l'aile est renversée sur l'ouverture et semble servir d'abri aux fourmis qui continuent leur travail. Enlin, ce n'est que vers six heures du soir; après trois heures et demie de patience, d'efforts et d'intelligence, que le trou est assez grand et que
l'aile pénètre jusqu'au fond de la retraite. Dtra-t-on encore que ces insectes avaient l'habitude d'un pareil travail, qu'ils l'ont exécuté par instinct, sans raisonnement, sans calcul, sans réflexion, sans intelligence enfin ^ II faudrait, ce nous semble, avoir moins de jugement que les fourmis elles-mêmes pour les traiter de la sorte.
Un dernier exemple nous montrera comment le développement d'un sens peut venir en aide à l'intelligence. Les fourmis nous le savons, se dirigent à la fois par le sens du tact et de l'odorat, dont le siège principal g'il dans les anlennes. Arrêtez des fourmis
dans leur marche, (lispersfii-les à liroite ou à gaucho, elles commencent par éprouver quelque embarras, ne savent quel parti prendre, retournent souvent en arrière, en sondant le terrain aver leurs antennes; puis, inspection faitedes lieux, elles reviennent sur leurs pas, retrouvent et poursuivent leur chemin. Est-ce à l'aide de la finesse de leur odorat ou de la délicatesse de -.leur toucher, qu'elles retrouvent leur direction? cela e fait pour moi aucun doute.
Une fourmi avait un jour rencontré sur un elie- , une patte de carabe doré, elle voulait l'en-
'traîner à la fourmilière, tache difticile, car elle était seule; ses sœurs étaient sans doute oc:upées à d'autres travaux. La distance n'était pas très-longue, il est vrai. Elle avait environ cinquante eentimèlrea de trajet à parcourir, pour arriver à sa retraite, msis le chemin était raboteux, malaisé, couvert de ferres, de mottes de terre. Vous racouler toutes Igr
tribulations de celte pauvre fourmi, pour arriver à son but, est impossible. La moindre saillie était pour elle une montagne, tantôt elle contournait les pierres qu'elle rencontrait , d'autres fois elle s'efforçait de grimper par-dessus. Cependant, elle était presque arrivée au sommet de la montagne, quand sa proie lui échappait, et roulait à droite ou à gauche. Et la pauvre fourmi, inquiète mais non découragée, était obligée de redescendre, puis comme un chien de chasse, elle s'en allait de ci delà, ayant Tair de flairer, de palper la terre.
Après un temps plus ou moins long, elle ne manquait jamais de retrouver sa proie. Mais jugez delà patience et du courage de ces petites bêles ! ce n'est qu'après deux heures de lutte, contre maints obstacles, qu'elle est arrivée à la fourmilière, située dans les herbes près du chemin. Là, notre fourmi trouva du secours ; plusieurs de ses compagnes accoururent à son aide et en quelques inslants, malgré le réseau inextricable des herbes, la patte de carabe arriva tout entière dans la fourmilière.
C'est encore par le contact des antennes, que la fourmi reconnaît si elle a affaire à un ami où à un ennemi ; des signes particuliers, compris de toutes les habitantes de la même fourmilière, ne laissent passer aucune erreur à cet égard ; on peut s'en assurer par l'expérience suivante.
Enlevez des fourmis d'une fourmilière et remettez-les, après un certain laps de temps, dans leur nid. Le premier sentiment de ces émigrées, rentrant au logis, est une vive inquiétude ; elles veulent
échapper, mais la fuite n'est pas facile au milieu de cette foule bruissante, qui va, vient, circule de toutes parts sur la fourmilière. Les premières ouvrières qu'elles rencontrent, à défaut de passe-port, leur demandent le mot d'ordre : elles échangent entre elles des contacts d'antennes.
C'est bien, on s*est compris, nos exilées sont du pays ; leur agitation cesse, elles pénètrent avec confiance dans le labyrinthe natal, on les y accueille comme des sœurs qu'on avait crues perdues.
Faites maintenant, dit M. Rendu, rexpérience inverse..
Introduisez dans la fourmilière, des fourmis appartenant à la même espèce, mais qui font partie d'un autre nid, les choses so passeront autrement que tout à l'heure. Les mêmes préliminaires auront lieu de part et d'autre, mais l'interrogatoire au moyen des antennes, loin de rassurer les intruses, ne fait qu'accroître leur frayeur et leur empressement 5 s'enfuir. Elles ne sont pas de la cité, haro sur l'étranger, l'éveil est donné, on leur fait une chasse à outrance ; malheur à elles si on les attrape! la multitude furibonde s'accroche à leurs pattes, à leur corps, à leurs antennes, et les entraine de force dans la sombre caverne.
Quand, par hasard, des fourmis d'une autre tribu ont osé faire une incursion illicite dans la fourmilière, leur vie est bien compromise : une lutte acharnée s'engage; elles sont assaillies de tous côtés par des combattants, qui se renouvellent sans cesse. Si les fourmis savent se défendre courageusement contre
les étrangers, dans leur famille elles montrent' la pins intelligente fraternité.
Qui ne sait que les fourmis se donnent réciproquement à manger? L'ouvrière est souvent trop occupée, pour aller chercher elle-même sa nourriture. Quand elle est pressée par la faim, elle avertit une de ses compagnes en la frappant rapidement avec ses antennes; la pourvoyeuse à l'instant même, s'approche d'elle et lui dégorge dans la bouche les sucs renfermés dans son estomac ; en reconnaissance, l'ouvrière la caresse avec ses antennes et lui brosse la tête avec ses pattes antérieures. N'est-ce pas là encore, de l'intelligence et de la meilleure, puisqu'elle est fraternelle?
On sait aussi que la fourmi rouge renonce quelquefois à sa demeure souterraine, pour se loger dans le tronc de vieux arbres; elle y sculpte sesiogements comme le ferait la fourmi fuligineuse, elle monte son bâtiment à plusieurs étages ; ses loges et ses cases sont supportées, tantôt par de petites colonnes, tantôt s'appuient sur des parois extrêmement minces.
La fourmi rouge , comme le fait remarquer avec raison M. Rendu, cultive donc deux professions bien distinctes. Elle s'élève à volonté jusqu'à Tart difficile de la sculpture et descend aussi au modeste métier de maçon ; elle ne croit pas déroger en échangeant le ciseau de l'artiste contre la truelle de l'ouvrier, quand ses besoins le lui commandent.
Le besoin, chez tous les. êtres, est le stimulant le plus vif de l'intelligence. Plusieurs espèces de fourmis d'Amérique ont gardé, sous ce beau climat, l'industrie de faire du miel. Les nôtres privées de
LES FOURMIS. ib
cette faculté, ont été obligées de recourir aux pucerons; de là, un art et un progrès, Tindustrie d*éleyer, de garder, de parquer ce bétail.
Mais si nous constatons que Pintelligence des bêtes et des hommes est essentiellement stimulée par le besoin, reconnaissons aussi qu'une fois le besoin satisfait, rintelligence décline ; tel fut le sort des peuples conquérants, qui sont arrivés à la décadence à force de raffinement et d'abus de puissance.
Certaines peuplades de fourmis conquérantes semblent avoir éprouvé le même sort. Ce sont les grandes fourmis roussâtres, nommées Amazones, aux longues jambes, à la démarche brusque et comme soldatesque et qui s'en vont attaquer les fourmis noires, leur enlèvent des nymphes d'ouvrières et les emmènent comme des ilotes, pour servir de nourrices à leurs larves et compléter ainsi leur société ; car les Amazones n'ont pas dans leur société ce gros de la nation, qui forme la classe ouvrière, composée de vierges laborieuses, qui s'en tiennent à Famour des enfants communs à la république et font tous les travaux de la cité. L'origine de cette société a beaucoup exercé la sagacité des savants.
Il y a là, dit Michelet, un mystère qu'on ne peut guère expliquer aujourd'hui, mais que l'histoire générale de l'espèce, de ses migrations, de ses changements, si on pouvaitla refaire, éclaircirait probablement. Qui ne sait, combien les animaux se modifient au dehors, au dedans, dans leurs formes et dans leurs mœurs, par les déplacements. Telles espèces ont pu avancer, mais telles autres rétrograder. Et c'est ainsi, ajoute l'ingé-
16 DE I/INTELLIGENCE CHEZ LES AlSniAlIX.
nieux auteur de 17ns^cf^,que j'expliquerai ce brigandage des rousses. Ce sont probablement des classes dépaysées et démoralisées, des fragments de cités déchues, qui ont perdu leurs arts et qui ne vivraient pas sans ce moyen barbare et désespéré de l'esclavage. Elles n'ont plus la caste artiste, éducatrice, sans laquelle tout peuple périt. Réduites à la vie militaire, elles ne vivraient pas deux jours, si elles ne s'a joutaient des âmes. Elles vont donc, pour ne pas périr, voler ces petites âmes noires, lesquelles les soignent, il est vrai, mais aussi les gouvernent. Et cela, non-seulement dansTintérieur de la cité, mais au dehors, décidant leurs expéditions ou bien les ajournant ; entin, réglant la guerre, tandis que les rousses, loin de régler les affaires de la paix, ne semblent même pas les comprendre.
Triomphe singulier de Tintelligence !
Mœurs et intelli<çence de la mygale. — L'araignéo filcuse de soie. Ruses des araignées pour saisir une proie.
Les arachnides se distinguent d'une manière assez nette des autres articulés, cependant cette classe est loin d'être parfaitement homogène. Il existe des différences profondes dans l'organisation des divers types qui la composent. Aussi est-il impossible de dire, d'une façon générale, quelle est rintelligence des arachnides. Néanmoins il est bien constaté que ces articulés possèdent un système nerveux variable dans son développement suivant les types, mais qui atteint généralement un haut degré de centralisation.
Et si certains arachnides sont dépourvus du sens de la vue, la plupart, an contraire, possèdent des yeux, et ces yeux sont toujours simples.
Quant au toucher, on admet que les extrémités des pattes des arachnides sont parfaitement conformées pour l'exercice du sens du toucher, mais rien n'est reconnu à l'égard des autres sens.
La preuve que les arachnides sont parfaitement doués, sous le rapport du système nerveux, c'est que.
chez eux et chez les scorpions en particulier, dont le système nerveux est très-centralisé, la moindre piqûre au ganglion cérébral amène un trouble immédiat. L^animal ne parait plus savoir se diriger, il semble avoir perdu la connaissance exacte de ses mouvements. Des expériences faites par M. Emile Blanchard, il parait résulter que, chez les arachnides toute volonté et tout sentiment des objets extérieurs émanent e'kclusivement des ganglions cérébroïdes. Aucune trace de mouvements réfléchis ne persiste chez les scorpions, quand les noyaux médullaires ont subi une lésion un peu notable, au contraire de ce qui a été constaté chez d'autres articulés dont le système nerveux n'atteint pas le même degré de centralisation. Parmi les arachnides, Tordre des aranéides peut être cité comme l'une des divisions les plus naturelles, et les mieux caractérisées du règne animal tout entier. Cette division est si parfaitement circonscrite qu'à aucune époque on ne s'est trompé sur ses limites. De tout temps ses divers représentants ont été quaUfiés du même nom, aranea^ araignée. Les espèces de ce groupe zoologique , étant devenues fort nombreuses, on a senti la nécessité d'établir des subdivisions parmi ces arachnides et de donner plus d'attention à leurs caractères qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. L'œuvre fut commencée par notre célèbre entomologiste Latreille, mais il fallait aussi classer ces animaux, d'après une certaine méthode pour rendre faciles les déterminations spécifiques. Ce fut Walckenaer, dont le nom est justement estimé par les entomologistes, comme par les érudits et les géographes, qui séduit par l'in-
LES ARAIGNEES. 19
térêt bien réel qu'offrent les habitudes curieuses et l'industrie de ces êtres, trouva dans la disposition de leurs yeux et dans la nature de leur toile, le moyen d'établir des divisions secondaires, pour la plupart, assez naturelles.
Dans la classiQcation de Walckenaer Tensemble des représentants du genre arena des anciens auteurs forma un grand groupe qu'il désigna sous le nom d'aranéides, adopté depuis dans tous les ouvrages de zoologie.
Parmi ce groupe des araignées, nous décrirons la mygale, dont l'industrie et l'intelligence sont si remarquables. La mygale, non-seulement possède un cerveau bien organisé, mais elle est aussi douée de certains organes des sens, vraiment merveilleux, qui servent admirablement son industrie et son intelligence.
Les yeux de la mygale sont au nombre de huit, formant quatre paires. Ils sont tous placés sur une éminence arrondie et assez élevée. L'utilité de l'espèce de mamelon sur lequel se trouvent les yeux est évidente. A l'aide de cette saillie, ils sont orientés dans diverses directions. Ces yeux n'ont pas tous la même grosseur ni la même forme. Il y en a deux médians, deux principaux sensiblement plus gros que les autres et presque arrondis ; ceux-ci occupant le sommet du mamelon, les autres sont rejetés sur les parties latérales. Dans chaque disposition particulière, il y a un but de la nature, une merveilleuse adaptation à des mœurs, à des habitudes spéciales, à un genre de vie propre.
Ainsi la soie que tous les bombyx ont la propriété de filer, n'est employée par eux que pour un seul usage, c'est-à-dire pour se constituer un abri, une protection, pendant le temps d'immobilité, le temps qu'ils passent sous la forme de chrysalide.
Au contraire, pour les araignées, la soie, dit M. Emile Blanchard, a les usages les plus variés. Celte délicate matière textile peut être employée à tapisser des demeui'es construites en maçonnerie; à former pour ranimai des retraites peu accessibles, à constituer des filets propres à saisir des proies vivantes, à servir de câble ou d'échelle pour descendre, sans danger, d'une grande hauteur, à envelopper les œufs et les défendre ainsi de la manière la plus efficace conlre les atteintes des animaux carnassiers.
Il y a, dans le midi de l'Europe, et même dans le midi de la France, des araignées d'assez forte taille qui n'ont pas beaucoup de soie à dépenser. Néanmoins elles savent se servir de leur modeste fortune. Elle ne sont pas assez riches pour se construire une habitation avec leurs seules ressources ; aussi ces araignées, ces mygales, ainsi qu'on les appelle, creusent dans le sol un tuyau d'un diamètre proportionné à celui de leurs corps et comme les parois resteraient rudes, elles garnissent ces parois d'une tenture de soie brillante et si douce au toucher que l'habitant n'a pas à redouter les frottements.
Ce n'est pas tout : si cette retraite restait ouverte au niveau du sol, la mygale pourrait être bientôt saisie par quelque animal carnassier ; mais cette mygale sait confectionner une porte solide avec la terre qu'elle a
LES ARAIGNEES. 21
rejetée au dehors en creusant son trou; cette porte est taillée un peu en cône, de façon à ne pouvoir être enfoncée par une pression venant du dehors. A l'extérieur, elle est inégale comme le sol qui Tentoure, mais en dedans elle est soigneusement tapissée. A une porte, il faut nécessairement une charnière, et une serrure ou un verrou peut devenir bien souvent nécessaire : la mygale sait pourvoir à toutes ces nécessités. La charnière est formée avec de la soie si serrée qu'elle peut offrir une incroyable résistance. Ce qui tient lieu de verrou, c'est un cercle de petits trous réguliers placés du côté opposé à la charnière. Et voyez quelle intelligence ! L'araignée s'aperçoitellc qu'on tente de soulever sa porte, vite, elle enfonce ses griffes dans les petits trous en s'arc-boutant dans sa rclraite, et défend ainsi toute violation de domicile. N'est-ce pas admirable ? Lorsque la mygale veut sortir pour aller à la chasse, elle soulève sa porte et la laisse retomber ; quand elle revient, elle la lire avec ses griffes et rentre dans sa demeure ; c'est quelque chose de tout à fait semblable à ce que l'on voit encore dans plusieurs villes du nord de la France, de la part des habitants de ces caves dont la porte se soulève sur le trottoir.
Une foule d'araignées emploient la soie pour se confectionner des tubes , des loges dans lesquelles elles se blottissent pour épier leur proie et aussi pour échapper aux atteintes de leurs ennemis.
M. Blanchard a indiqué un emploi merveilleux de la soie parmi les araignées, c'est celui d'une espèce qui habite dans l'eau. Cette araignée, peu différente
de celles que nous rencontrons journellement, leur ressemble par sa configuration générale et par son organisatien intérieure. Elle établit son domicile dans les petites rivièfes, et cependant elle a besoin de vivre constamment dans Pair. Eh bien I c*est à Taide de la soie qu'elle sécrète, qu'elle va se confectionner sa demeure, qui est une véritable cloche à plongeur. Cette cloche à plongeur, grande comme un dé à coudre, est attachée entre les herbages près de la rive du cours dVau où s'est installée l'araignée. La paroi en est d'une entière blancheur, et la cloche, vue à travers l'eau, semble élre toute d'argent. De là le nom d'argyronète que l'on donne à l'habitant, ce qui veut dire : qui file d'argent.
Tout le monde remarque et peu de personnes ne peuvent se défendre d'admirer cette magnifique toile de l'espèce ordinaire de nos jardins. L'art avec lequel est formée cette trame est merveilleux; les anciens, qui l'avaient véritablement examinée, en avaient compris toute la beauté, puisqu'elle avait donné lieu à la jolie fable d'Arachné. Le travail était si parfait que son auteur leur avait semblé capable de défier même une déesse.
L'araignée qui va commencer à construire sa toile, tend un fil transversal entre deux branches ; elle dispose intérieurement d'autres fils, comme si l'on traçait un cadre. Du fil horizontal elle fait descendre un fil vertical, puis le centre étant ainsi déterminé, elle tend des rayons. Les rayons tendus, elle dévide alors un autre fil et forme ces cercles concentriques, si réguliers, si admirablement disposés.
Ces iils ne sont pas tous de même nature. Les fils (jui constituent la grande corde transversale, la corde verticale et les rayons sont d'une soie qui est sèche dès qu'elle sort de la filière de raraigiiée. Au contraire ceux qui constituent les cercles sont d'une soie qui reste assez longtemps agglutinante ; propriété précieuse, car elle permet au fil de contracter une adhérence complète avec les rayons.
Enfin ces mêmes araignées produisent encore une soie destinée à former des cocons pour envelopper les œufs. Cette soie est, quelquefois, toute différente de celle dont la toile est composée. Tandis que les fils de la toile sont blancs, cette soie des cocons , où reposent les œufs, sera d'une magnifique couleur d'or. Les trois sortes de soie sont sécrétées par trois sortes de glandes séricipares, et chacune sécrète une soie spéciale.
Ces toiles de l'araignée de nos jardins ne donnent qu une idée incomplète de quelques-uns des filets qui sont tendus par d'autres espèces appartenant au même genre. Dans les contrées les plus chaudes du monde, à Madagascar, à l'île de la Réunion, à l'île Maurice, dans l'Inde, dans la plupart des îles de la Polynésie, il y a des araignées qui construisent des toiles d'une dimension gigantesque. Elles jettent leur toile au-dessus des cours d'eau, les accrochant aux arbres des deux côtés de la rive. Tous les voyageurs assurent que^ lorsque ces animaux sont en grand nombre, leurs toiles ainsi jetées sur les rivières y font un charmant effet dans le paysage.
Dès le siècle dernier, des voyageurs explorant Ma-
2i DE ItMEl.l.lGEMIIK CME/ LES AMJIA
dagasuar ou l'ile Bourbon, avaient remarqué une espèce d araigneetqui construit des liâmes absez sem blableii auv toiles de 1 araignée des jardins main dans ces toiles il ^ a%ait (juelque dio e de plus On y
\ojiit au centre un gros lil d un blanc d trient, plie en /ig^Sr, Le fait avait ete signale, et personne n avait pu se douter de 1 usa^'L de te gros Gl
Il y a quelquLS aunét'i, un jeune naturaliste, le doLteur \uison, attache i la mission envojte i Madagascar pour y nouer des relations avec le gouver nemenl de ce pajs, fit i te «ujetune intcretisanle observation
Plusieurs lois, il avait passe des heures entières a examiner l'araignée dont le mode de construction est si singulier, se demandant quel pouvait être l'usage de ce gros 61, véritable câble, si on le compare aux autres fils. Chaque jour il se rendait au|)rès de quelques-unes de ces araignées pour les étudier. Des mouches ve-
LES ARAIGNEES. L>j
naient se jeter dans le filet. Vite Taraignée se précipitait sur cette proie, jetant au hasard quelques-uns deces fils légers, et enveloppait les mouches. Le câble ne bougeait pas. L'observateur le détacha à trois ou quatre reprises différentes ; l'araignée, chaque fois, en fit un nouveau. Enfin, un jour, au milieu de cette toile se précipita unegrosse sauterelle. Les fils légers eussent été impuissants à retenir une pareille proie. Mais remarquez ce trait d'intelligence I Aussitôt l'araignée s* élança sur son gros câble et se mit à enrouler la sauterelle avec la plus grande rapidité. Pour qu'il ne restât aucune incertitude, noire observateur retourna les jours suivants au même lieu, décidé à renouveler l'expérience ; il avait eu soin de se munir de trèsgros insectes pour les jeter dans la toile de l'araignée. La même manœuvre fut répétée, Tusage du fil fut découvert.
On a songé, il y a fort longtemps, a utiliser la matière textile de l'araignée, mais il est difficile d'en obtenir une quantité suffisante. Le fil ordinaire de l'araignée est quatre-vingt-dix fois plus mince que celui du ver à soie et il faudrait bien dix-huit mille fils d'araignée, selon Réaumur, pour en faire un fil.
Cette circonstance empêche de prévoir un emploi industriel un peu considérable de la soie des araignées. Cependant, M. Lebon, président du parlement de Montpellier, parvint en 1709, à en faire fabriquer des bas et des gants d'une jolie couleur grise pour Louis XIY. Mais on dit que le grand roi ne tarda pas à se décourager.
Aie. d'Orbigny se fit confectionner avec des toiles
26 UE [.'[.MELl.lUENCE EllEZ LUS ANIMAIS-
de quelques espèces d'araignées d'Amérique pantalon qui du a fo t lo mp L ja eurs rapportent que da 1 f e q t I on rencontre des ioil I a n q o ni d l'orce, qu'elles arrête II o eaux m u l mm le ferait
un iilet.On dit mem que 1 1 on ne ne les ompt qu'avec dilïicuUé.
Mais revenons à l'intelligence de nos bétes. C'est dans les moyens de saisir leur proie, que les araignées emploient toutes leurs ressources intelleclnelles. L'sraigiiée des murailles se tapit dans une fente, et là,
guettant une mouche, elle fond sur elle d'un seul bondy et la manque rarement, tant le saut est preste et le coup d'œil rapide. Une autre espèce guette, sur un arbre, des chenilles près de Touverture de leur nid, et, à mesure qu'il en sort une, l'araignée lasaisit, lasuce avidement et la rejette. Mais le moyen le plus généra-lement employé par les araignées, celui qui dénote le plus leur intelligence, c'est la confection de leurs toiles. Certaines araignées tendent un réseau circulaire à mailles lâches pour des moucherons ; d'autres fonnent des tissus plus serrés et d'une trame plus solide, pour enlacer de plus grosses mouches. Dans le premier réseau, les fils de trame sont plus forts, et tordus en cordes. Ils rayonnent tous d'un centre à la circonférence. D'autres filets plus déliés sont placés circulairement. Parles lois de cette disposition géométrique, l'insecte en se tenant au ceiitre, sentira, mieux que partout ailleurs, le moindre mouvement à la circonférence. C'est, au dire de Virey, ce qu'a prouvé Schmidius , savant mathématicien allemand , qui a publié un ouvrage dans lequel il démontre, que les araignées, comme les abeilles, déploient la géométrie la plus transcendante.
Mais ce que présente de plus ingénieux cet engin destructeur, c'est le gîte dans lequel Taraignée se tient à l'aflut. C'est un véritable tunnel circulaire à double issue et à double usage. L'entrée donne sur la toile et est horizontale ; la sortie aboutit au-dessous et est perpendiculaire. C'est de la première que l'insecte chasseur s'élance sur sa proie ; l'autre remplit l'office d'oubliettes.
28 DE I/lNTEllTGEKCE CHEZ LES ANIMAUX.
L araignée prend le plus grand soin de ne jamais laisser sur sa toile les cadavres dont elle a sucé le sang : ce charnier épouvanterait sa pâture vivante ; chaque fois qu'une mouche a été immolée, l'insecte la prend, l'entraîne dans son canal et la précipite par Touverture inférieure. Aussi, lorsque les regards s'abaissent vers le parquet situé au-dessous, on est surpris du nombre de victimes de l'araignée. Parfois celte issue dérobée lui sert aussi pour s'évader, quand un grand danger la menace. Mais c'est un cas fort rare ; son usage spécial, son unique destination, dit M. Pouchet, qui revendique l'honneur de cette découverte, c'est de recevoir les débris des repas de l'araignée.
L'tiboille maconno.
L'habitude de vivre en sociélé est chez les animaux un signe do civihsation et d'intelHgence. Nous avons déjà observé ce fait chez les fourmis. Les abeilles vont nous en fournir de nouvelles preuves. Ces petites créatures forment, comme l'homme, des sociétés régulières permanentes, construisent des cités, établissent des ordres divers dans l'État, font des émi- £rrations et fondent même des colonies.
Nous sommes étonnés quand nous voyons de petits animaux ^1^^.,,^
exécuterde si magnifiques travaux, parce que nous oublions toujours que le petit ou le grand ne sont que des quantités Relatives à Thomme qui se fait le centr/î de tous les mondes et l'unité de mesure de tous les êtres.
La nature nous étonne, dit Swammerdam, par la grandeur des ouvrages qu'elle a produits, en déployant, pour ainsi dire, toute sa puissance sur la
matière,... mais elle ne nous est pas moins incompréhensible, lorsque travaillant à la formation du plus petit insecte, elle concentre toutes ses forces dans un seul point. On n'admire jamais plus les animaux appelés parfaits (c'est-à-dire que l'homme a jugés les plus semblables à lui) que lorsque, en les décomposant dans leurs plus petites parties, l'on découvre que, dans une masse vivante, tout est organisé, tout est vivant, et dans ce sens le petit est l'élément du grand, il est partout, il pénètre la nature entière, et devient un objet digne de la philosophie.
Après les travaux de Swammerdam et de Maraldi, Réaumur s'excuse d'écrire encore sur les abeilles. A plus forte raison devrions-nous aussi nous abstenir surtout après les magnifiques découvertes de Schirach, de lluber, de Wilhelmi, de John Hunter, et de Dzierzon. Nous ne dirons rien des merveilles de l'architecture de ces animaux, tant de fois décrites, non plus que des soins des ouvrières pour les petites larves. Ce que nous chercherons uniquement pour ne pas tomber dans des redites, ce sont leurs véritablesmanifestations intellectuelles. .
Les abeilles, dit Fée, dont les actes sont plus réguliers se rapprochent beaucoup des fourmis par Tintelligence. Ce qu'on sait de la conduite d'une ruche a depuis longtemps excité l'admiration. Les résultats obtenus parles mouches à miel, avec des instruments d'une simplicité extrême atteignent à un degré de perfection incroyable. Appellera-t-on seulement instinct cette sollicitude de tous les instants ! cette singulière distribution du travail ! cette police admirable qui
soumet tout à la règle et obvie à Tinstant à une foule d'éventualités que ne pouvaient, en particulier, prévoir ces animaux I
Les abeilles connaissent Tinquiétude, la haine, la colère. Elles modifient leurs actes, suivant les circonstances, savent user de stratagèmes contre les ennemis plus forts qu'elles et proportionnent la défense à l'attaque.
Parmi les mellifères, les Chalicodermes ne construisent de nids que quand ils n*en ont pas trouvé de vieux. En ont-ils rencontré un, ils le remettent en état. Les Xylocopes ne se creusent des demeures dans le bois qu'après avoir exploré les vieux trous qui sont dans le voisinage afin de se loger dans les trous faits par des générations antérieures d'insectes de leur espèce ; ce qui les dispensé de tout travail inutile.
Voici d'autres preuves d'intelligence encore plus concluantes. On sait que les gâteaux des abeilles ne se touchent pas ; huit ou dix millimètres de distance les séparent les uns des autres; ce sont les rues de la cité : deux abeilles peuvent y passer à la fois, outre ces grandes voies de communication, d'autres ouvertures à peu près rondes, espèces de portes toujours ouvertes traversent les rayons de part en part et évitent aux abeilles de longs circuits pour se rendre d'un gâteau à un autre ou sur d'autres points de la ruche. Ces passages, du reste, ainsi que les rayons, ne sont pas tous modelés sur une forme absolue; les abeilles s'accomodent aux lieux et aux circonstances. On trouve des ruches dont les gâteaux sont tous parallèles les uns aux autres, c'est le cas le plus ordinaire*^
32 DE L'IIN'TELLIGENCE CHEZ LES ANIMAUX.
dans d'autres, les gâteaux qui occupent, de haut en bas, une partie de la ruche sont encore parallèles entre eux, mais ceux qui remplissent le reste de rhabitation sont obliques aux premiers. Les abeilles, en commençant un second gâteau, s'attachent souvent au bout opposé à celui auquel le premier gâteau est assujetti : ce second gâteau doit être parallèle au premier, et il ne doit rester entre eux qu'un intervalle limité. Ontelles, par aventure, mal pris leurs mesures, et le second gâteau s'écarte-t-il trop du premier? Les abeilles pour regagner une partie du vide, provenant de leur mauvaise disposition, se dirigent obliquement ; à mesure qu'elles l'étendent, elles lui donnent une inclinaison qui le rapproche de l'autre ; elles font plus quelquefois, elles remplissent certains espaces de gâteaux tous pa< rallèlcs entre eux, mais inclinés ou même perpendiculaires aux rayons précédemment construits. Est-ce là dé l'automatisme? Il faudrait être vraiment plus sot que les bêtes pour ne pas voir qu'il y a dans ces actes, du calcul, de la comparaison, de la réflexion, de Tin* telligence enfin.
Yoici un autre acte d'intelligence non moins saisissant. Dans une ruche, un grand nombre de cellules sont réservées uniquement pour, les provisions, les abeilles les font plus creuses que les autres ; elles ont parfois jusqu'à vingt-deux millimètres de profondeur sur un diamètre qui n'en excède jamais cinq. Lorsque la récolte du miel est si abondante que les vaisseaux manquent pour la loger, les ouvrières sortent de leur voie accoutumée; elles allongent les anciennes cellules, ou bien elles donnent aux nouvelles des dimensions
LES AIIEILIES. 7C,
plus considérables que celles des alvéoles ordinaires. Leurs ressources, en Tart de bâtir, sont toujours au niveau de leur besoin. On ne peut donc pas dire que ces insectes font ce qu'ils ont toujours fait sans réflexion, sans calcul, sans intelligence.
Niera-t-on encore que ce n'est pas par un fait d'intelligence que l'abeille ouvrière juge si les cellules, où sont contenues les larves, sont bien approvisionnées? L'ouvrière visite d'abord un certain nombre de cellules à la fois, elle ne s'arrête que lorsque cette revue générale est faite. Après avoir bien tout vu, tout examiné, elle revient alors sur ses pas, entre dans l'une des cellules qui ne lui semble pas suffisamment approvisionnée et y dégorge la bouillie sur laquelle le corps de la larve demeure couchée.
Que d'autres actes intelligents encore à citer ! On sait que la mère abeille part toujours avec le premier essaim que jette une ruche au printemps. Tandis que la nouvelle colonie fait acte de premier occupant, prépare ses logements, bâtit, butine et travaille à l'accroissement de la population par les soins qu'elle prend de la descendance de son chef, les abeilles restées dans l'ancienne ruche font une garde sévère autour des alvéoles royaux où se trouvent de jeunes femelles à l'état de larves, de nymphes et même d'insectes parfaits, mais emprisonnés. Aucune de ces dernières ne sera retenue ca>ptive au delà du temps précis où elle doit jouir de sa liberté, mais aucune d'elles, non plus, ne sera délivrée avant son tour; toutes ne sortiront de leurs cellules que successivement à quelques jours d'intervalle, les unes des autres, suivant la
dale de leur âge. La consigne sur ce point est inflexible. Plus elles feront d'efforts pour s'affranchir, plus leurs gardiennes les surveilleront de près, rétablissant leur couvercle au fur et à mesure qu'elles le détruisent, et le refermant chaque fois qu'elles ont pris leur repas au bout de la trompe de leur nourrice. Ces abeilles ont le levier puissant de l'intelligence, la volonté.
On se rappelle qu'au moment de l'essaimage, les alvéoles royaux renferment un certain nombre de femelles, sous la forme de larves et de nymphes; plusieurs n'attendent que le moment de leur délivrance, pour s'emparer à leur tour du gouvernement. Une seule reine doit régner, la première femelle sortie de prison n'a pas plus tôt été fécondée, qu'elle va détruire les autres femelles retenues dans leurs cellules royales; les ouvrières ont reconnu sa qualité de mère, elles la laissent faire ; elle attaque ses rivales toutes l'une après l'autre, et les tue avec son dard. Huber fut un jour témoin de cette exécution , dans laquelle la mère abeille développa une grande intelligence.
La reine, dit-il, se jeta avec fureur sur la première cellule royale qu'elle rencontra. A force de travail, elle parvint à en ouvrir la pointe. Nous la vîmes tirailler avec ses mandibules, la soie de la coque qui y était renfermée, mais, probablement, ses efforts ne réussissaient pas à son gré, car elle abandonna ce bout de la grande cellule et alla travailler à l'extrémité opposée, où elle parvint à faire une plus grande ouverture. Quand elle l'eut assez agrandie, elle se retourna pour y introduire son ventre ; elle fit différents mouvements en tous sens, jusqu'à ce que enfin elle réussit à frap-
per sa rivale d'un coup d'aiguillon. Alors, elle s'éloigna de cette cellule, et les ouvrières qui, jusqu'à ce moment, étaient restées simples spectatrices de son travail, se mirent, après qu'elle eut quitté la cellule, à agrandir la brèche qu'elle y avait faite et en tirèrent le cadavre d'une reine à peine sortie de son enveloppe de nymphe. Pendant ce temps, la reine se jeta sur une grande cellule et y lit également une large ouverture, mais elle ne chercha pas à y introduire l'extrémité de son ventre; cette seconde cellule ne contenait pas comme la première, une reine déjà développée, elle ne renfermait qu'une nymphe de reine,
M. Maurice Girard, qui vient de faire un excellent livre sur lesmétamorphoses des insectes ^ , cite plusieurs exemples de la grande mémoire des abeilles. Elles reconnaissent, dit-il, leur ruche au milieu d'une foule d'autres ; si un champ est couvert de fleurs qui leur plaisent, elles retournent l'année d'après au même endroit, lors même que sa culture est toute changée et qu'elles n'y font plus qu'un maigre butin. tJn essaim égaré avait été se loger sous les poutres d'un toit et là avait commencé ses gâteaux dorés. Le maître le prend et le met dans une ruche. Le lieu précédemment choisi avait plu singulièrement auï abeilles, car^ pendant huit années, tous les essaims de cette ruche (et aucune des autres ruches voisines) envoyèrent quelques éclaireurs le reconnaître. Le souvenir en fut donc, nonseulement conservé dans la petite nation, mais transmis à plusieurs générations de descendants.
^ C'est l'un des livres de la Bibliothèquip des merveilles.
jti IIK l/INTEM-IdE^CK i:ilE7. LES ANIMAUX.
Voici un dernier traJt de l'înlclli^ence des abeilles. En \ aOlj, lluber [lùre constatait que le sphinx à tète du mort aboiidait,etque,;^oi]rnjanddemiel, il entrait dans les ruches et cassait Ions les gâteaux en promenant son énorme corps, dont le Tolume est plus de cent fois celui d'une abeille. Les ab^illps riirenl épouvantées, elles
nt aci\ lient (|u hite JamaisellisiiLs lLjiiiiI liouve(.r< tn tace d un pareil ennuini Aple^ mainti ^ reflexions, jUi^uant de imr faiblesse, elks imaginèrent d'employer la m e suivante, qui leur réussit Un épais bastion de cire s'éleva à l'entrée de toutes les ruches du pays; une petite poterne ne laissait passer qu'une abeille à lit fois: les spliiux ^jluutons, mai:; dépourvus d'à;
reils tranchants, volèrent en frémissant contre Tobstacle, mais ils ne purent entrer. Ap boutde deux ou trois ans, l'ennemi redevient plus nombreux, et immédiatement les abeilles fermèrent les orifices des ruches. ' Un dernier trait des mœurs des abeilles va nous montrer comment ces faibles insectes sont arrivés à résoudre un problème qui peut exciter la jalousie de l'homme. Je ne sais par quel raisonnement physiologique, les animaux ont pu comprendre l'importance de la nutrition dans le développement des forces physiques, et même dans les modifications profondes qu'elle peut apporter dans l'organisme, au point de rendre féconds des êtres qui ne le sont pas. Cette transformation que nos plus grands médecins, nos plus profonds observateurs, depuis Aristote jusqu'aux micrographes de nos jours, n'ont pu tenir sous leur volonté, de pauvres petits êtres qui ne sont ni de TAcadémie des sciences, ni de l'Académie de médecine, l'ont découvert et pratiqué depuis les temps les plus reculés, bien avant Tépoque où nous n'étions encore que des Gaulois barbares, dégagés de toute science.
Au lieu de la simple bouillie, distribuée aux mâles et aux ouvrières, quand les abeilles ont perdu leur reine et qu'elles veulent en créer une autre, elles choisissent des vers d'ouvrières , qu'elles nourrissent avec une substance plus épaisse, plus sucrée, plus stimulante, connue sous le nom de G^/(/^ royale. Les abeilles leur en donnent en si grande quantité, que, au moment où l'on ne trouve plus de bouillie dans les cellules des mâles ou des ouvrières, qui viennent de passer à Tétat de nymphes, les cellules
royales contiennent encore, à ce moment, un volume de gelée égal à celui (\e la larve, tant l'éducation des mères abeilles s'écarte des règles ordinaires !
Les abeilles comprennent très-bien que, pour une plus grande alimentation, il faut une plus grande quantité d'air, autrement les digestions seraientmauvaises,la nutrition nullement réparatrice ; ce n'est pas ce qu'on mange qui profite, mais ce qu'on digère* Elles le savent, aussi ont-elles soin d'agrandir les cellules de ces larves, en proportion de la nourriture qu'elles leur donnent. Elles font plus, elles les ornementent d'un autre style d'architecture, elle les agrandissent aussi, au fur et à mesure que la larve prend son accroissement, et, lorsque celle-ci est sur le point de se changer en nymphe, quand la vie de nutrition est suspendue, alors elles réduisent la cellule en la fermant avec un couvercle, mais ce rétrécissement de la demeure se fait peu à peu jusqu'à la métamorphose suprême.
C'est à cette gelée spéciale, amsi qu'à la dimension des alvéoles royaux, que les larves de mères abeilles doivent le principe de leur fécondité. Aussi, quand dae abeilles ont perdu leur femelle, elles peuvent la remplacer à volonté, si toutefois la ruche contient des larves, Agées de moins de trois jours. Plus tard, la transformation ne saurait avoir lieu. Mais, à ce moment, une larve d'ouvrière peut parfaitement, par l'influence de l'air et de la nourriture, devenir une femelle féconde.
Telle est l'influence de la gelée royale, que, si quelques parcelles de cette nourriture, tombent par mé-
garde dans les petites cellules qui environnent les alvéoles royaux, les larves d'ouvrières reçoivent une portion de fécondité, mais elles ne pondent jamais que des œufs de faux bourdons.
La Chalicodome, ou abeille maçonne, montre dans la construction de son' nid maintes preuves d'intelligence. Les travaux de cet insecte, dit M. Emile Blanchard, commencent au mois de mai, c'est-à-dire peu de temps après sa naissance. Une femelle explore une muraille et fait choix d'un emplacement. Fixée sur ce point, elle va à la recherche des matériaux, et, si vous la suivez avec patience, vous la verrez s'arrctant sur un terrain rempli de graviers. Avec ses mandibules, notre insecte saisit de petits graviers d'une certaine dimension, il dégorge un peu de salive, y réunit des grains de terre, et agglutine ainsi terre et gravier, pour en former le mortier qu'il doit employer à bâtir. Une petite masse se trouvant bien pétrie, il s'envole avec son fardeau, et retourne à son mur applique^ cette première quantité de ciment. Le même luanége se renouvelle nombre de fois ; enfin la masse dé mortier étant jugée suffisante pour commencer le travail, la Chalicodome se met à gâcher sa terre, et si bien elle la pétrit en Thumectant de salive, que, dans Fespace d'une journée, une première cellule est construite. Mais cette cellule reste ouverte sur une certaine étendue, THyménoptère y a pénétré plusieurs fois pour en lisser les parois. A ce moment, un autre soin doit l'occuper, il s'agit de procéder à l'approvisionnement de cette loge. La Chalicodome va récolter sur les fleurs miel et pollen: l'un avec l'autre est
mêlé, et il en résulte la pâte siicrée qui constitue la nourriture de toutes les larves d'Apides. La provision étant complète et remplissant presque en entier la cellule, un œuf est déposé. Notre Hyménoptère mure cette loge, et aussitôt il se met à en construire une seconde tout auprès, puis une troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il y en ait 'huit, dix, douze ou même davantage. Ces loges sont^placées assez irrégulièrement et ne sont pas en même nombre dans tous les nids. Toutes les cellules construites, approvisionnées et hermétiquement closes, le travail n'est pas encore achevé; THyménoplère façonne une couverture générale, une sorte de toit pour lequel il recueille des graviers plus gros que ceux qui sont entrés dans la composition du mortier destiné à la fabrication d^s cellules. La paroi extérieure du nid se trouve avoir une épaisseur énorme et la dureté prodigieuse dont nous avons parlé, ce qui n'est pas le caractère le moins curieux de ce genre de construction. Les larves vont vivre dans Tabondance, et, autant qu'il est possible de l'imaginer, à l'abri du danger. Au terme de leur croissance, elles s'emprisonnent encore dans une coque d'un tissu papyrr.cé et comme vernissé. Leur transformation en nymphe s'effectue et les Insectes adultes éclosent. Comment pourront sortir de leur demeure les nouvelles Chalicodomes ? Parviendrontelles à percer ce ciment plus dur que la pierre, et que les coups de marteau ne brisent pas toujours? On la* cru, et Réaumur tout le premier; .mais c'est une erreur. Tout est prévu pour ne pas donner de peines infinies aux Abeilles maçonnes voulant venir à la
lumière. Quand la voûte du nid a été construite, une échancrure a été ménagée au bord inférieur, au voisinage d'une cellule, de celle dont Thabitant est destiné à sortir le premier : c'est une sorte de porte simplement masquée par une^terre assez friable. L'instinct de l'architecte confond notre raison, et cet architecte n'obéit-il ert toutes circonstances qu'à un instinct aveugle? Lui,* si attentif à choisir et son emplacement et ses matériaux, paraissant à chaque instant examiner l'état de son travail, agit-il comme la machine montée, exécutant son mouvement uniforme? Que l'on en juge par plusieurs faits de l'histoire de notre Chalicodome. Possédant exclusivement des facultés instinctives, elle devrait accomplir toujours le même travail, le commencer et le finir de la même façon. Ce n'est pas ce qui a lieu. Des nids plus ou moins délabrés, contenant à l'intérieur des coques abandonnées, des dépouilles de nymphes, ayant les parois des cellules plus ou moins brisées, restent attachés aux murailles. Des Chalicodomes, dans leurs explorations, reconnaissent ces vieux nids, et ne manquent pas alors de s'épargner leur besogne habituelle en en prenant possession. Elles ont donc compris qu'elles s'éviteraient beaucoup de fatigues. Un pareil sentiment ne saurait être mis au compte de l'instinct. Ce n'est pas tout, cependant. Lorsqu'une Abeille maçonne s'empare ainsi de ce que nous appellerions une masure, s'il s'agissait d'une habitation construite par la main des hommes, elle est obligée de se mettre à un genre de travail bien différent de celui de l'insecte qui bâtit son nid de toutes pièces. 11 lui faut procéder à un
42 DE 1/INTELLir.ENCE CHEZ LES ANIMAUX.
nettoyage intérieur, enlever les débris de coques, les dépouilles de larves et de nymphes et de toutes les saletés possibles. II lui faut ensuite réparer les brèches, boucher les ouvertures ; en un mot, se rendre compte de la situation des détails et de Tensemblc. Peut-on estimer qu'aucun raisonnement n'est néces-. saire en telle occurrence ?
Il y a mieux encore ; il arrive parfois qu'une Abeille maçonne paresseuse songe à voler autrui; elle pénètre dans le nid en construction d'un autre individu, et, trouvant l'endroit à son gré, cherche à s'y maintenir par la force.
Réaumur a bien tracé d'après l'étude d'un autre naturaliste ce côté curieux dos mœurs de la Chalit^odome des murs.
« Ces observations, dit-il, nous apprennent de plus « que Vesprit d'iiijustice ne nous est pas aussi parti- « culier qu'on lo croit ; qu'on le trouve chez les plus « petits animaux comme chez les hommes ; que, parmi « les insectes comme parmi nous, on veut usurper le « bien d'autrui et s'approprier ses travaux. Pendant « qu'une mouche étoit allée se charger de matériaux « pour ajouter ce qui manquoit à une cellule, M. du « Hamel a vu plus d'une fois une aulre mouche entrer « sans façon dans cette cellule, s'y tourner et retourner « en tous sens, la visiter de tous côtés, travailler à la « ragréer comme si elle lui apparlenoit. La preuve . « qu'elle le faisoit à mauvaise intention, c'est que « quand la vraye maîtresse arrivoit chargée de maté- « riaux, la place qui lui étoit nécessaire pour les met- « tre en œuvre ne lui étoit point cédée i)ar l'autre ;
LES ABKILLES. 47»
« elle étoit obligée de recourir aux voyes violentes « pour se conserver la possession de son bien ; elle « étoit forcée de livrer un combat à Tusurpatrice, qui « étoit prête à le soutenir. »
Avec un peu de patience chacun peut voir aisément les faits que nous venons de rapporter an sujet des Chalicodomes, et se procurer un agrément fort instructif. Rien n'est plus digne des méditations du philosophe que ces manifestations de l'instinct et de l'intelligence des petits animaux, que ces actes de leur part, qui, parmi les hommes, seraient jugés les uns louables et les autres méprisables. Des individus d'une même espèce, chez les Hyménoptères industrieux, semblent n'avoir pas tous les mêmes penchants : les uns, courageux, travaillent honnêtement ; les autres, paresseux, préfèrent ne pas travailler, et accaparer, soit par la ruse, soit par la force, la propriété d'autrui. Resterat-il longtemps encore des gens aussi ignorants pour voir dans les animaux de véritables machines, et ne rien comprendre à la grandeur de la création? — Ces réflexions faites par M. Emile Blanchard, l'un des naturalistes les plus distingués de notre époque, sont un précieux témoignage en faveur de l'intelligence des insectes.
Fouri(5TisTnft. — Tndiislpifi et intelligence développées en raison dirocle
du nombre des ci (oyons. •
Les voilà, ces gros ventrus, ces insectes obèses et ronds, ces personnages pleins crciix-mcmes qui font plus de bruit que de besogne. Les voyez-vous avec leurs yeux saillants à fleur de tête, leurs petites ailes qui se donnent des airs d'importance. Ce n'est certainement pas à lécher les murs qu'ils ont pris un pareil embonpoint. Heureux mortels, la nature les a doués d'un bon naturel ; ni ambitieux, ni méchants, ils digèrent à merveille. Ils travaillent et se nourrissent en chantant au milieu des fleurs qui profitent elles-mêmes de leurs joies, pour se livrer à leurs plaisirs. Les bourdons sont de vrais fouriéristes : ils réalisent le travail attrayant. Ils savent se grouper, s'associer et accomplir doucement leur tâche avec amour. Leurs sociétés sont beaucoup moins nombreuses que celles des abeilles. Cette sociabilité moins développée, indique une civilisation moins avancée, une industrie moins grande, une intelligence enfin moins étendue. Aussi l'architecture de leurs nids est-elle moins remarquable que celle
des abeilles et des guêpes ; néanmoins ils sont capables d'une certaine intelligence. Voici le jour venu de choisir son nid,* ne croyez pas que ce choix se fasse à la légère, sans réflexion. Dès le premier jour du printemps, nous dit M. Rendu, on voit les bourdons femelles voler çà et là dans les prairies et les collines sèches, visiter toutes les cavités qu'elles rencontrent, trous de mulots, gîtes de musaraignes, retraite de campagnols; elles y entrent tour à tour, en font l'inspection, et finalement se décident en faveur de ceux qui leur paraissent le mieux répondre à leur but.
L'époque de la ponte arrivée, la femelle y prélude en essayant de faire entrer l'extrémité de son abdomen dans les cellules. Si elle ne peut y parvenir, elle quitte sa place, va chercher de la cire, et revient élargirl'alvéole en évasant ses bords. La rectification n'est pas plutôt achevée, qu'elle s'assure par un second essai, que ses dimensions sont bien prises ; elle insère de nouveau l'extrémité de son abdomen dans la cellule et, si elle en remplit exactement l'orifice, elle y prend position.
Les larves d'une même cellule, sont-elles écloses, elles vivent en commun, à la même table, sous la même tente ; elles s'y nourrissent ensemble de la pâtée préparée au fond de leur berceau et y prennent tout leur développement. Cette cellule n'excède pas la grosseur d'un pois, quand la femelle y dépose ses œufs; mais, à mesure que les larves grossissent, l'espace devient plus étroit ; bientôt il ne peut plus suffire à l'accroissement progressif des jeunes insectes ., V^V-
id DE L'INTELLIGENCE CHEZ LES ANIMAUX.
véole se fend dans sa longueur. C'est alors que la mère va développer toute son intelligence. Aussitôt, elle prend des fragments de cire et les applique entre les bords de l'ouverture; elle va, vient, retourne à la provision de cire, et répète son travail de calfatage, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus trace de rupture ; après trois ou quatre manœuvres de ce genre, la cellule est complètement l'ermée et se trouve agrandie de toute la pièce ajoutée. Grâce à ces additions renouvelées, chaque fois que Talvéole éclate sous la pression intérieure des larves, celles-ci acquièrent dans leur prison commune, sans cesse élargie, le volume normal qu'elles doivent avoir, treize millimètres de longueur. M. Emile Blanchard nous rapporle une autre preuve de Tinlelligence des bourdons, lorsqu'ils veulent puiser le miel sur des fleurs à corolle infundibulée ; ils ne peuvent souvent parvenir, à cause de leur grosseur, à s'enfoncer suffisamment pour atteindre le fond avec leur trompe. Cette difficulté ne les déconcerte pas; avec leurs mandibules, ils entaillent la corolle dans sa partie inférieure et passent leur trompe par l'ouverture .
L'accroissement delà population, chez les bourdons, a cela de remarquable, que l'industrie etrintelligence de la cité se développent en raison directe du nombre d(>s habitants ; elles déclinent, au contraire, là où les sociétés se réduisent à quelques individus; c'est ainsi que les plus petites peuplades ne doublent pas de cire leur toit de mousse et n'allongent pas leurs pots à miel, elles se bornent au strict nécessaire. 11 n'en est pas ùe même dans les sociétés nombreuses. L'intelli-
gence s'excite alors au contact de tous, une sorti) d'émulation entraine toutes les volontés au travail, à la défense commune et aux soins des petits.
Parmi les insectes hyménoptères intelligents, nous citerons encore le Clilorion comprimé. Souvent, nous dit M. Emile Blanchard, on est témoin de l'attaque d'un Kakerlac par un Chlorion, et de Tintelligence que ce dernier déploie pour amener à son nid et faire entrer dans son trou, assez étroit, un corps aussi volumineux que celui de la Blatte. Le Chlorion se montre rôdant de divers cotés, en quête de la découverte d'une proie. Il aperçoit un Kakerlac ; celui-ci reconnaît l'ennemi et s'arrête sous l'impression de la frayeur. Alors le Chlorion s'élance sur lui, le saisit avec ses mandibules entre la tête et le corselet, et lui perce l'abdomen de son aiguillon. L'acte accompb, il s'éloigne uji moment, attendant la fin des convulsions de sa victime. Dès que les mouvements ont cessé, il vient la saisir et la traîne, jusqu'à son nid souvent avec des efforts inouïs, car le fardeau est pesant. Il s'agit de la faire entrer dans une cellule, mais l'ouverture est trop étroite, les pattes, les ailes de l'Orthoptère sont un obstacle insurmontable à son introduction dans l'espace resserré. Le Chlorion a compris la situation, la difficulté ne l'étonné pas. A la Blatte trop volumineuse, il coupe pattes et ailes, et ainsi diminuée, il cherche à la pousser dans son trou, mais elle est encore trop large, THyménoptère sent qu'il a mieux à faire : entrant lui-même à reculons dans son étroite galerie, il saisit le Kakerlac avec ses mandibules et le lire de toutes ses forces ; les téguments de l'Or-
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thoplère ne manquant pas d'une certaine flexibilité, le corps de Tinsecte finit par passer dans le tube où Ton n'aurait jamais cru qu'il pût être introduit.
De tels actes de la part du Chlorion sont-ils du seul domaine de Tinstinct? Qui pourrait le croire, en présence de ces manœuvres si intelligentes, variables selon les circonstances, et comme, au reste, une foule d'Hyménoptères nidifiants nous en offrent des exemples*?
.* ï^s Métamorphoses j les Mœurs, les Instincts des insectes^ chez Gormer Baillière.