LE CASTOR
Le castor est Tanimal sur l'iiistinct et l'intelligence duquel on a le plus discuté. « C'est, dit M. Flourens, un mammifère de Tordre des rongeurs, de l'ordre même qui a le moins d'intelligence, ainsi que nous l'avons vu; mais il a un instinct merveilleux, celui de se construire une cabane, de la bâtir dans l'eau, de faire des chaussées, d'établir des digues, et tout cela avec une industrie qui supposerait en effet une intelligence très-élevée dans cet animal^ si cette industrie dépendait de l'inteUigence. Le point essentiel, ajoute M. Flourens, était donc de prouver qu'elle n'en dé-
pend pas; et c'est, suivant Tillustre académicien, ce qu'a fait F. Cuvier. II a pris des castors très-jeunes ; et ces castors , élevés loin de leurs parents qui par conséquent n'en ont rien appris ; ces castors isolés, solitaires, qu'on avait placés dans une cage, tout exprès pour qu'ils n'eussent pas besoin de bâtir ; ces castors ont bâti, poussés par une force machinale et aveugle, en un mot par un pur instinct. Cette industrie si admirable que le castor met à bâtir sa cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane. »
Dans un autre endroit, M. Flourens revient encore sur l'instinct, qui rentre, dit-il , dans le naturel, et il ajoute que le castor, que F. Cuvier a étudié avec le plus de suite, avait été pris sur le bord du Rhône ; il avait été allaité artificiellement ; il n'avait donc pu rien apprendre, même de ses parents. On le nourrissait habituellement avec des branches de saule, dont il mangeait Técorce ; et Ton s'aperçut bientôt qu'après avoir dépouillé ces branches de leur écorce , il les coupait par morceaux et les entassait dans un coin de la cage. n rassemblait des matériaux pour bâtir.
On l'y aida, on lui fournit de la terre, de la paille, des branches d'arbres; et dès lors on le vit former de petites masses de cette terre avec ses pieds de devant, puis les pousser en avant avec son menton, ou les transporter avec sa bouche, les placer les unes sur les autres, les presser fortement avec sa queue jusqu'à ce qu'il en résultât une masse commune et solide, on le vit alors enfoncer un bâton avec sa gueule dans cette masse ; en un mot bâtir et construire.
« Or, dit M. Flourens, deux choses sont ici de toute
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évidence : Tune, que cet animal ne devait rien à la société des siens, source première, selon Buffon, de r industrie des castors; et l'autre que cet animal travaillait sans utilité, sans but, machinalement, poussé par un besoin aveugle ; il ne pouvait résulter aucun bien-être pour lui de toutes les peines qu'il se donnait. »
Buffon veut que les castors solitaires ne sachent rien entreprendre ni rien construire. Le castor de F. Cuvier entreprenait, construisait, bâtissait, et cependant il était solitaire.
« A en croire Buffon, ajoute le savant académicien, les castors sont peut-être le seul exemple qui subsite comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes qui, quoique infiniment inférieure par ses principes à celle de Thomme, suppose néanmoins des projets communs et des vues relatives.
« La société des castors n'étant point, dit-il, une réunion forcée, se faisant par une espèce de' choix, et supposant au moins un concours général et des vues communes dans ceux qui la composent, suppose, au moins aussi une lueur d'intelligence dans le castor, lequel lui paraît d'ailleurs très-inférieur au chien par les qualités relatives qui pourraient l'approcher de l'homme. »
A cela M. Flourens répond que Buffon prend le résultat d'un instinct pour un résultat de l'intelligence.
Buffon et M. Flourens ont tous deux raison, car un animal peut être poussé, par le fait même de sa nature, à faire un acte spontané, et cet acte
qui, dans le principe, n'est qu'instinctif, peut être ensuite exécuté avec intelligence. N'est-ce pas ce que nous voyons fréquemment parmi les hommes? Un enfant se sent porté vers un art quelconque, il l'exerce d'abord instinctivement, machinalement, plus tard il l'exerce avec intelligence. C'est ce qui nous est démontré par l'exemple suivant.
Un castor vivait, il y a un certain nombre d'annés, dans le Muséum d'histoire naturelle, à Paris. On lui jetait dans sa loge des légumes, des fruits et aussi des branches pour Tamuser pendant la nuit. C'était durant le cours d'un rigoureux hiver. Il n'avait qu'un peu de litière pour se défendre contre le froid, et la porte de sa cage fermait mal. Une nuit, il neigea à gros flocons et la neige, chassée par le vent, s'amassa dans un coin de la loge. Il fallut inventer un plan, afin de se mettre à couvert contre ce nouvel inconvénient. Les seuk matériaux qui se trouvassent à portée du pauvre castor, pour se défendre contre les intempéries de l'air, étaient les branches d'arbres qu'on lui avait données afin d'exercer sa faculté de rongeur. Il entrelaça ces branches dans les barreaux de sa cage, absolument comme eût fait un vannier. Dans les intervalles restés à jour, il plaça la litière, les carottes, les pommes, tout ce qu'il avait sous la main, façonnant ces diverses matériaux avec ses dents et les appropriant aux vides qu'il s'agissait de combler. Cette défense contre l'air froid ne lui paraissant pas encore suffisante, il maçonna le tout avec de la neige, qui gela pendant la nuit et, le lendemain matin on trouva qu'il avait bâti un mur, occupant les deux tiers
de la porte. Celte barricade élevée contre un ennemi — le froid — annonce d'abord un instinct de construction ; elle dénote aussi de la réflexion et de l'in-
telligence. Quel autre nom, comme le dit très-bien le docteur Franklin, donner en effet à une série d'actes ayant pour objet d'appliquer un instinct déterminé à des circonstances que la nature n'avait point prévues, au moins, sous cette forme-là!
On pourrait citer beaucoup d'autres exemples pour prouver que l'instinct est l'impulsion première d'un
acte qui pourra plus tard être réfléchi et deyenir un acte intelligent.
M. Flourens n'a peut être tant insisté contre l'intelligence du castor, que parce que cet animal mancpie de circonvolutions cérébrales.
Un dernier fait prouvera l'intelligence des castors. Nous l'empruntons à notre collègue à la Société d'anthropologie, M. Broca. Partout où les castors trouvent des conditions favorables, ils vivent en famille et en société, ils bâtissent des villages où chaque famille a sa hutte, chef-d'œuvre de construction où l'art du charpentier s'allie à celui du maçon. Le choix de l'emplacetHent, la préparation des matériaux, la disposition de la digue, l'édification des huttes, témoignent d'une intelligence vtaiment remarquable. On nous dit pourtant que le castor n'est pas l'inventeur de toutes ces (Choses, que la nature l'ayant créé sociable, ingénieur et maçon, il obéit aveuglément au vœu de la nature, qu'il a toujours vécu ainsi et qu'il ne peut pas vivre autrement. Cette opinion aurait pu se soutenir il y a trois ou quatre siècles. Elle n'est plus soutenable aujourd'hui que les castors de notre pays ont adopté un genre de vie entièrement différent.
Les sociétés de castors se sont maintenues sur notre sol jusqu'à la fin du moyen âge, malgré les attaques de l'homme. A mesure que celui-ci perfectionnait ses armes et ses procédés de chasse, les castors redoublaient de prudence, de ruse, de sagacité, mais ils durent céder devant les armes à feu. La vie en commun entraînait de trop grands dangers, il fallut renoncer aux douceurs de Tassociation. Les familles se disper-
sèrent^ et ne trouvant plus de sécurité dans leurs huttes, qui attiraient les regards de Thomme, les castors cherchèrent un refuge dans les crevasses des rochers escarpés qui bordaient les cours d'eau. En adoptant ainsi un genre de vie entièrement nouveau, cet animal intelligent a pu, sinon conjurer, du moins retarder la destruction de sa race. Il s'est maintenu dans les Vosges jusque vers la fin du dix-septième siècle, et il existe encore de nos jours dans les parties montagneuses du Dauphiné ; il vit aussi sur les bords du Rhône. 11 creuse ses habitations dans les digues du fleuve et il y trouve un asile où Thomme ne pourrait le poursuivre sans détruire son propre ouvrage.
Ainsi le castor n'a pas seulement renoncé à la vie sociale, mais encore il a adopté des mœurs, des habitudes toutes nouvelles, et il a créé une industrie qui lui était inconue lorsqu'il pouvait donner un libre essor à sa nature. Le maçon est devenu mineur. Comme il avait appris à construire, il a appris à creuser, à l'inverse de l'homme, qui d'abord se cachait dans des cavernes et qui, plus tard, n'ayant plus à craindre les bêtes féroces, se construisit des cabanes au grand jour.
Il faut donc avouer que si les castors primitifs, en adoptant la vie sociale et en bâtissant des villages, ne faisaient qu'obéir à des instincts aveugles ou irréfléchis, les castors des bords du Rhône n'ont pu puiser que dans leur intelligence les moyens de vivre aujourd'iiui contrairement à co qu'on appelle le vœu de la nature.
On appelle ruminants des animaux comme le bœuf et la vache, etc., qui ont l'habitude de remâcher ce qu'ils ont avalé.
D'après leur organisation cérébrale, ces mammifères sont supérieurs aux rongeurs. Ils sont les premiers animaux dont les hémisphères cérébraux aient des circonvolutions, deux lobes, et qui recouvrent ce qu'on appelle les tubercules quadrijumeaux.
Nous savons que le rongeur ne distingue pas individuellement rhomme qui le soigne de tout autre homme. Le ruminant distingue son maître, mais un Bimple changement d'habit suffit, d'après M. Flourens, pour qu'il le méconnaisse.
La tête des ruminants est, en général, allongée et amincie antérieurement ; tous ont les yeux grands et bien fendus, mais il faut le dire peu intelligents. Ces animaux sont trop bien organisés pour manger. Leur estomac a trop à ruminer pour que leur cerveau puisse beaucoup réfléchir. On leur suppose un caractère plus affectueux, plus traitable qu'aux carnivores. Cependant l'observation montre que tous les ruminants adultes,
surtout les mâles, sont des animaux grossiers, £&rouches, qu'aucun bienfait ne captive, reconnaissant à peine celui qui les nourrit, ne s'attachant point à lui et toujours prêts à le frapper dès qu'il cesse de les intimider.
Les ruminants, quand ils ont la force, sont donc au fond, d'une nature [plus intraitable que les carnivores; c'est que leur intelligence est beaucoup plus grossière, beaucoup plus bornéfe, et que, pour agir sur les qualités intérieures, nous n'avons qu'un moyen, l'intelligence.
Nous ne communiquons pas notre intelligence aux animaux, nous ne faisons que développer la leur, c'est-à-dire l'appliquer à un plus grand nombre d'objets. Beaucoup d'entre eux ont accepté la domesticité et nous rendent d'immenses services; mais, en devenant esclaves, sont-ils pas devenus plus intelligents? Certains auteurs pensent qu'ils ont perdu quelque chose de leurs facultés naturelles. Les sentiments affectifs pour la race sont très-faibles et ils durent peu ; les femelles seules montrent quelque sollicitude pour leurs petits. Les bêtes féroces dont ils sont la principale nourriture et les chasseurs qui les poursuivent sans relâche ni trêve les auraient, dit M. Fée, fait disparaître de la plus grande partie de la terre, s'ils n'étaient protégés par la perfection de l'ouïe et par l'agilité des mouvements.
On remarque que presque tous les animaux qui vivent d'herbe passent une partie de leur vie dans un état qui paraît être celui d'une torpeur habituelle. La vie des carnassiers est beaucoup plus occupée et plus
actWe, mais les uns et les autres trouvent leur bonheur dans Texercice de leurs facultés naturelles, et il n'y a que très-peu d'espèces qui paraissent éprouver çielque besoin d'agitation et de mouvement, indépendamment de leur simple appétit. Cette disposition au repos est peut-être ce qui empêche, dit G. Leroy, les ^pèces de se perfectionner autant que leur organisation pourrait le permettre. Quoi qu'il en îioit, <^rlains ruminants démontrent une véritable intelligence. Nous citerons d*abord*les suivants.