‹ L'intelligence des animauxChapitre 28 sur 38 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

Nous avons trop aimé les ânes dans notre jeunesse, nous serons peut-être encore trop heureux dans nos vieux jours d'être traîné par ce pacifique animal, pour ne pas rendre justice à une intelligence méconnue, à un cœur excellent, au compagnon si dévoué dn pauvre travailleur. Prolétaire aussi par nature, l'âne est haï, méprisé, calomnié, mal nourri, tiré à droite, tiré à gauche, bousculé, battu par tous les enfants ; il ne recueille que les chardons de la vie. Âussf combien ce patient animal a-t-il perdu de la taille dont il jouit à Télat sauvage! Son caractère est également tout changé : ce n'est |)lus un animal vif et indomptablement farouche, c'est un pauvre esclave abruti par les coups d'un maître sans pitié.

Toussenel, qui est toujours enclin à personnifier les animaux d'après l'idée vulgaire qu'on se fait d'eux.

^tlible avoir pris à la lettre la bêtise, Tânerie de

^ ^Be. Pour lui Tâne symbolise plus spécialement en

^ ï^ance le porteur d'eau, qui est son compagnon de

]?^ine. Lfe natif des monts d'Auvergne, dit-il, ne brille

pas précisément non plus par l'atticisme du langage,

*' élégance des manières et le purisme de la gastroso-

phie. 11 y aurait pour Toussenel parenté entre l'âne

et TAuvergnat, comme entre le gentilliomme et le

cheval arabe.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'âne et l'analogie se connaissent, ajoute spirituellement notre maître en zoologie passionnelle. 11 y a quelques millions d'années que r histoire et la fable les ont mis en rapport.

L'histoire sainte , entre autres, s'est fort occupée de la pauvre bête qui fut la monture du Sauveur. De ce que Fane porte sur le dos une croix emblème de tribulations, on Ta d'abord vénéré. De ce qu'il paraît aimer les chardons et les épines, on l'a comparé au philosophe qui supporte avec calme toutes les amertumes de l'existence , et au juste qui, pour gagner le ciel , renonce aux pompes et aux œuvres de Satan. De ce qu'on avait remarqué que la prudente bête ne traversait qu'avec répugnance les passages dangereux où elle avait trébuché, on en a fait un sage qui craint de retomber dans le piège où il a été pris, e^ fuit la récidive. Enfin parce que l'âne a peu de confiance aux eaux nouvelles, et se fait un peu prier pour boire aux abreuvoirs inconnus, on l'a fait passer longtemps, par forme de comparaison, pour un modèle de prudence et de fidélité à TËglise,

pour le beau idéal du croyant qui regmbe contre l'hérésie et les idées nouvelles et repousse le droit d'examen.

Après avoir comparé Tàne au porteur d'eau, Toussenel voit entre lui et le paysan grossier, une grande analogie. L'esprit d'obscurantisme, dit-il, et de répulsion systématique pour les idées nouvelles, est en effet, la dominante passionnelle du baudet, et il arrive à en faire parade; mais ajoute-t-il, l'esprit d'obscurantisme n'a jamais constitué la sagesse, au contraire. L'âne qui est l'emblème du paysan grossier et du conservateur bourru, pèche surtout par la paresse d'intelligence. Ce n'esL pas tant Tamour des anciens us et coutumes qui le retient dans l'ornière, que l'horreur du nouveau. Toussenel admire volontiers l'âne et le paysan son image, en ce que tous deux ont d'admirable en leur sobriété, leur constance au travail, leur résignation dans l'indigence ; mais il ne veut pas leur faire des vertus de leurs vices, parce qu'il sait que c'est par défaut d'élévation Wans les idées, (|ue l'âne et le paysan supportent si patiemment le joug de la tyrannie.

Cela est très-facile à dire, mon cher professeur. Mais vous vous laissez aller trop facilement à vos sympathies ou antipathies passionnelles.

L'âne n'est n' un sale porteur d'eau, ni un grossier paysai^ ni un paresseux d'intelligence, ni un être sans élévrtion d'idées. L'âne, est au contraire, un animal excessivement propre et qui sans cesse reproche à l'homme de ne point l'étriller. Voyez-le se rouler sur le gazon, ^ur les cWvdous^ sur la fougère, il ne

.^ vautre pas comme le cheval dans la fange et dans ''^au; il craint même de se mouiller lès pieds, et se détourne pour éviter la boue.

L'àne dans sa première jeunesse est charmant, plein 4^ gaieté, de légèreté et de gentillesse. 11 ne perd toute ^^ grâce de ses formes que par les mauvais traite- ^ï^ents, la vie misérable qu'on le force à mener.

Aucun animal velu n'est plus propre que lui. Et, ï^ouvelle dissemblance avec le grossier paysan, l'àne n*a jamais de vermine.

L'àne n'est point un paresseux d'intelligence. Aucun être n'est plus réfléchi, plus prudent, ni plus sobre. La sobriété, on le sait , est la force des gens intelligents.

Regardez aussi sa forte tête, ses yeux pleins de réflexions retirés dans leur orbites et chargés de poils» larges et touffus. Mais écoutez Buffon qui n'est jamais si cloquent que lorsqu'il a bien vu ce qu'il décrit. « L'àne s'attache à son maître, quoiqu'il en soit maltraité. Il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes. Il reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés. Il a les yeux bons, l'odorat admirable ; l'oreille excellente, ce qui a encore contribué à le faire mettre au nombre des animaux timides qui ont tous, à ce qu'on prétend , l'ouïe très-fine et les oreilles longues. Lorsqu'on le tourmente trop, il ouvre la bouche et retire les lèvres d'une manière trèsdésagréable , ce qui lui donne l'air moqueur et dérisoire. »

L'àne est intelligent. En voici une preuve que je

'iSti lin: l/li\Tt;LI,IUE>'CK CHEZ LES AMSIAUX.

cite d'autant «lus volontiers qu'elle est relative à un

une beauceron .

Le docteur Franklin rapporte qu'un àne de Chartres avait coutume d'aller au château de Guerville, où l'on famait de la musique Le propriétaire de ce château était une dame qui avait une excellente voix Toute» les feis qu elle commençait a chanter, I âne ne man-

ijuait jamais de s'approcher tout près des fenêtres, el lii il écoutait avec une attention soutenue. Un jour, un morceau de musique ayant plu sans doute à notre dilettante mieux que tous ceux qu'il avait eutenilus jusque-là, l'animal quitta son poste ordinaire, entra, sans cérémonie, dans la chambre, et, pour ajouter ce qui manquait, selon lui, à l'agrémeul

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du concert, il se mit à braire de toutes ses forces.

Ce trait dément Fopinion d'Érasme, qui déclare que ce quadrupède porte-croix a peu de dispositions pour la musique ; mais il est vrai qu'il essaye de faire valoir, en faveur de son protégé, cette circonstance atténuante : que si l'âne contribue peu à Fharmonie pendant sa vie, il la sert généreusement après sa mort, lui fournissant les meilleures peaux qui existent pour faire les grosses caisses et les meilleurs tibias pour fabriquer les clarinettes (tibiss),

La mémoire de l'âne est remarquable. En mars 1816, un âne qui était la propriété du capitaine Dundas, avait été chargé à Gibraltar, pour Tîle de Malte, sur la frégate Ister. Le vaisseau qui le portait ayant touché des bancs de sable, vers la pointe de Gat, à quelque distance du rivage. Fane fut jeté par-dessus le bord, pour lui fournir une chance de regagner la terre.* Le sort du pauvre animal était déplorable ; car la mer ^'enflait si terriblement et à une telle hauteur, qu'une barque qui avait quitté le navire fut perdue. Quelques jours après, lorsqu'on ouvrit le matin, les portes de Gibraltar, l'âne se présenta de lui-même pour être admis dans l'écurie de M. Wecks, un négociant de la ville. Valiante (c'était le nom de l'animal) avait déjà occupé ce local. Quelle fut la surprise de cet honnête marchand I II s'imagina que, pour une raison ou pour une autre, Tâne n'avait jamais été chargé à bord de VIster. Au retour du navire, le mystère s'éclaircit. Non-seulement Valiante avait nagé sain et sauf vers le rivage ; mais sans guide, sans compas, sans carte géographique, il avait trouvé sa route depuis la pointe de

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Gat jusqu'à Gibraltar, une distance de plus de deux cents milles, qu'il n'avait jamais parcourue avant cette aventure. C'était pourtant une contrée montagneuse, difficile, entrecoupée par des cours d'eau. La courte période de temps, dans laquelle ce voyage avait été accompli, montrait bien que Tanimal ne s'était point écarté du droit chemin.

L'auteur de la Vie des animaux^ à qui nous devons ce fait important, ajoute avec beaucoup de raisoni qu'il y a loin du mépris absurde que certains fabulistes, d'accord avec le vulgaire, ont répandu sur le caractère de Tàne, au respect que notre humoriste Sterne professait pour cette créature. « Je ne puis, disait ce philosophe, frapper cet animal. 11 y a une telle patience, une telle résignation écrites dans ses regards et dans son maintien ! tout cela plaide tellement pour lui, que cela me désarme. C'est au point que je n'aime pas à lui parler malhonnêtement. Au contraire, quand je le rencontre, n'importe où, dans la ville ou dans la campagne, attaché à une charrette ou sous des paniers, en liberté ou en servitude, j'ai toujours quelque chose de civil à lui dire, comme mon imagination travaille alors pour saisir ses réponses par les traits de sa contenance. »

Parmi les animaux, ceux que leur appétit porte à se tiourrir de chair ont un plus grand nombre de rapports que les autres avec les objets qui les environnent; aussi marquent-ils une plus grande étendue d'intelligence dans les détails ordinaires de la vie. La nature leur a donné, dit Georges Leroy, des sens exquis avec beaucoup de force et d'agilité, et cela était nécessaire parce qu'étant, pour se nourrir, en relation de guerre avec d'autres espèces, ils périraient bientôt de faim s'ils n'avaient que des moyens inférieurs ou même égaux. Nous admettons comme Georges Leroy le rôle des sens dans les manifestations intellectuelles. Nous avons même déjà déclaré qu'un plus grand développement des sens pouvait suppléer à une moindre perfection des hémisphères cérébraux, de même qu'un instinct plus vif peut parfaitement être plus sûr qu'une intelHgence médiocre ; mais les sens, source des instincts, ne sont que des messagers de Tin. telligence. Ils apportent les sensations, mais ne les transforment pas en actes intellectuels; cette propriété est, a-t-on dit, le privilège des hémisphères cérébraux.»

DE [.'INTELiniENCE CHEZ LES AN11HAIIX, cependant si l'on prenait à la loltre la loi d'intelligence tirée du développement des hémisphères cérébraux on y trouverait peut-être quelques contradic- — , lions, même chez les carnassiers, qnï se composrnL*^ d'animaux fort intelligeiils et aussi très-siupidcs. Le»^ cerveau n'en est pas moins l'organe de l'intelligence ?■=»

Georges Leroy a fait une étude tellement apprn g—^. fondie des facultés intellectuelles des carnassiers, q\mz-m nous ne résistons pas au désir de faire connaître =■ s lettre sur l'iatcUigence du loup et du renard.

Ce n'est pas, dit-il, uniquement à la Rnesse de let^^a» sens que les animaux doivent la mesure de leur inl«^v/. ligence. Ce sont les intérêts vifs, comme les ditlicui^Kg; à vaincre et les périls à éviter, qui tiennent sans ce^=sse en exercice la faculté de sentir, et impriment dan^ h mémoire de l'animal des faits multipliés, dont l'^Jisemble constitue la science qui doit présider à sa conduite. Ainsi, dans les lieux éloignés de toute hahitalion, et où en même temps le gibier est abondani, la vie des hètes carnassières est bornée à un petit nombre d'actes simples et assez uniformes. Elles passent successivement d'une rapine aisée au sommril. Mais.lorsque la concurrence de l'homme met des obslacles il la satisfaction de leurs appétits, lorsque c*llc rivalité de proie prépare des précipices sous les pus i des animaux, sème leur route d'embûches de toiitt J espèce et les tient éveillés par une crainte eoaù-l nuelle ; alors un intérêt puissant les force k rattentionj la mémoire se charge de tons les faits relatifs il objet, et les circonstances analogues ne se présenleJ pas sans les ra\>pé\eT\\Neinmt,.

LES CARNASSIERS. 26r

Ces obstacles multipliés donnent à Tanimal deux manières d'être qu'il est bon de considérer à part. L'une est purement naturelle, très-simple, bornée à un petit nombre de sensations ; telle est peut-être, à certains égards, la vie de l'homme sauvage. L'autre est factice, beaucoup plus active et pleine d'intérêt, de craintes et de mouvements, qui représentent, en quelque sorte, les agitations de l'homme civilisé. La première est plus également la même dans toutes les espèces carnassières. L'autre varie davantage d'une espèce à l'autre, en raison de l'organisation plus ou rfxoins heureuse. 11 faut en faire la comparaison.

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