LE LOUP
Le loup est le plus robuste des animaux carnassiers des climats tempérés de l'Europe. La nature lui a donné aussi une voracité et des besoins proportionnées à sa force ; il a d'ailleurs des sens exquis, une "^e perçante et une excellente ouïe, il a un nez qui l*instruit encore pins sûrement de tout ce qui s'offre ^lir sa route. Il apprend par ce sens, lorsqu'il est bien exercé, une partie des relations que les objets peu- Vent avoir avec lui ; lorsqu'il est exercé, dis-je, car il y H une différence très-sensible entre les démarches du loup jeune et ignorant et celles du loup adulte et instruit.
Les jeunes loups, après avoir passé deux mois au liteau, où le père et la mère les nourrissent, suivent enfin leur mère qui ne pourrait plus fournir seule à Une yoracité qui s'accroît tous les jowts. )\^ àfeOàv\^\sîv.
avec elle des animaux Yi7ants, s'ess^iyentà la chass et parviennent, par degrés, à pourvoir avec elle leurs besoins communs. L'exercice habituel de 1 rapine, sous les yeux et à l'exemple d'une mère déj instruite, leur donne chaque jour quelques idées rela tives à cet objet. Ils apprennent à reconnaître U forts où se retire le gibier : leurs sens sont ouverte toutes les impressions ; ils s'accoutument à les dj tinguer entre elles et à rectifier par Todorat les juç ments que leur font porter les autres sens. Lorsqu** ont huit ou neuf mois, la louve quitte la portée de Vai née précédente ; elle fuit, ou chasse ses enfants qui n doivent plus avoir besoin d'elle; et les jeunes loups ^ trouvent abandonnés à leurs propres forces. La famill reste encore unie pendant quelque temps, et cetti association lui serait assez nécessaire; mais la voracit naturelle à ces animaux les sépare bientôt, parC qu'elle ne peut plus souffrir le partage de la proi^ Les plus forts restent maîtres du terrain, et ceux q» sont plus faibles vont ailleurs traîner une vie souve^ exposée à se terminer par la faim. D'ailleurs, lep^ d'expérience qu'ils ont encore les livre à tous le périls que les hommes leurs préparent. C'est AoT» surtout qu'ils vont chercher dans les campagnes les ciadavres d'animaux , parce qu'ils n'ont encore ni fa force, ni l'habileté qui y supplée. Lorsqu'ils résistent à ce temps de nécessité, leurs forces augmentées el l'instruction qu'ils ont acquise leur donnent plus de facilité pour vivre. Ils sont en état d'attaquer de grands animaux, dont un seul les nourrit pendant plusieurs jours : lorsqu'ils en ont abattu un, ils le dé-
vorent en partie et en cachent soigneusement les
^^stes ; mais cette précaution ne les ralentit point sur
** chasse, et ils n'ont recours à ce qu'ils ont caché
?^^ quand elle a été malheureuse. Le loup vit ainsi
^^Hs les alternatives de la chasse pendant la nuit, et
^ Vïn sommeil inquiet et léger pendant le jour. Voilà
^^ qui regarde sa vie purement naturelle ; mais dans
'^s lieux où ses besoins se trouvent en concurrence
^"Vcc les désirs de l'homme, la nécessité continuelle
4' éviter les pièges qu'on lui tend, et de pourvoir à sa
sûreté, le contraint d'étendre la sphère de son activité
f^t de ses idées à un bien plus' grand nombre d'objets.
Sa marche, naturellement libre et hardie, devient
Pï*€cautionnée et timide ; ses appétits sont souvent
suspendus par la crainte ; il distingue les sensations
^^i lui sont rappelées par la mémoire de celles qu'il
"^^^çoit par l'usage actuel de ses sens. Ainsi, en même
*^^nips qu'il évente un troupeau enfernié dans un parc,
^^ sensation du berger et du chien 'ui est rappelée
P^r la mémoire, et balance l'impression actuelle qu'il
^^Çoit par la présence des moutons ; il mesure la hau-
^^v du parc, il la compare avec ses forces, il juge
^e la difficulté de le franchir lorsqu'il sera chargé de
sa proie, et il en conclut l'inutilité ou le danger de la
tentative. Cependant au milieu d'un troupeau répandu
^ans la campagne, il saisira un mouton à la vue même
du berger, surtout si le voisinage du bois lui laisse
'espérance de s'y cacher avant d'être atteint. Il ne
faut pas beaucoup d'expérience à un loup adulte qui
vit dans le voisinage des habitations, pour apprendre
que l'homme est son ennemi. Dès que l'homme paraît,
le loup est poursuivi : rattroupcment et Téineute lui an^ noncent combien il est craint et tout ce que lui-même '^ ^ doit craindre. Aussi, toutes les fois que Todeur d'homn^ vient frapper son nez, elle réveille en lui les idées danger. La proie la plus séduisante lui est inutilem*^, présentée, tant qu'elle a un accessoire effrayant • ^^ même lorsqu'elle ne Ta plus, elle lui reste longteTi?^^?^ suspecte. Le loup ne peut alors avoir qu'une idéeaJïistraite du péril, puisqu'il n*a pas la connaissance particulière du piège qu'on lui tend : cependant il ne parvient à surmonter cette idée qu'en s'approchanl de l'objet par degrés presque sensibles; plusieurs nuits suffisent à peine à le rassurer. Le motif de sa défiance n'existe plus, mais il est rappelé parla mémoire, et la défiance dure encore. L'idée de rhomme réveille celle d'un piège qu'il ne connaît pas et rend suspecte les appâts les plus friands : Timeo Danno^ et dona fer entes.
C'est une science que lo loup est forcé d'acquérir ponr l'intérêt de sa conservation, qui ne manque jamaisau loup adulte qui a quelque expérience, et qui s'étend plus ou moins selon les circonstances qui l'obligent à revenir sur lui-même et à réfléchir. Sans argumenter comme nous, il est du moins nécessaire qu'il compare entre elles les sensations qu'il a éprouvées, qu'il juge des rapports que les objets ont entre eux. et de ceux qu'ils peuvent avoir avec lui ; sans quoi il lui serait impossible de prévoir ce qu'il doit craindre ou espérer de ces objets. Cependant le loup est le plus brut de nos animaux carnassiers, parce qu'il est le plus fort: naturellement plus grossier que défiant, l'expérience
1^ rend précautionné, et la nécessité, industrieux ; ^nciais il n'a ces qualités que par acquisition , et ce ne ^cnt point ses moyens naturels. Si on le chasse avec des chiens courants, il ne se dérobe à la poursuite que par la supériorité de sa vitesse et de son haleine : il n'a point recours aux retours et aux autres ruses des animaux plus faibles. La seule précaution qu'il prenne et qu'en effet il ait à prendre, c'est de fuir toujours le nez au vent : le rapport de ce sens l'instruit fidèlement des objets dangereux qui peuvent se rencontrer sur sa route. 11 a appris à comparer le degré de sensation que l'objet lui fait éprouver, avec la distance où il se trouve, et la distance avec le danger qu'il peut en craindre ; il s'en détourne assez pour l'éviter, mais sans perdre le vent qui est toujours sa boussole. Comme il est vigoureux et exercé et que souvent la chasse l'a forcé de parcourir une grande étendue de pays, il dirige sa course vers les lieux éloignés qu'il connaît, et on ne parvient à le dévoyer qu'en multipliant les embuscades avec beaucoup d'attirail et d'approt.
Le loup emploie, quant à la recherche de sa nourriture, toute l'industrie qui convient à sa force. Il prend des mesures pour s'assurer du lieu où il trouvera sa proie ; et si dans cette recherche il choisit un lieu plutôt qu'un autre, ce choix suppose des faits précédemment connus. 11 observe ensuite pendant longtemps les différents genres de périls auxquels il s'expose ; il les évalue, et ce calcul de prol)abilités le tient en suspens jusqu'à ce que l'appétit -vienne mettre un poids dans la balance et
le déterminer volontairement. Les précautions relatives à la sûreté exigent plus de prévoyance, c'està-dire, un plus grand nombre de faits gravés dans la mémoire. Il faut ensuite comparer tous ces faits avec la sensation actuelle que l'animal éprouve, juger du rapport qu'il y a entre ces faits et la sensation, enfin se déterminer d'après le jugement porté. Toutes ces opérations sont absolument nécessaires; et, par exemple, on aurait tort de croire que la crainte qu'excite un bruit soudain fût , pour la plupart des animaux carnassiers, une impression purement machinale. L'agitation d'une feuille n'excite dans un jeune loup qu'un mouvement de curiosité; mais le loup instruit, qui a vu le mouvement d'une feuille annoncer un homme, s'en effraye avec raison, parce qu'il juge du rapport qu'il y a entre ces deux phénomènes. Lorsque les jugements ont été souvent répétés , et que la répétition a rendu habituelles les actions qui on sont la suite, la promptitude avec laquelle l'action suit le jugement, la fait ))araître machinale; mais avec un peu de réflexion, il est impossible de méconnaître la gradation qui y a conduit, et de ne pas la rappeler à son origine. Il peut arriver que l'idée de ce rapport, entre le moiivomont d'une feuille et la présence d'un homme ou (]i\ tel autre objet, soit très-vive et réalisée par différentes occasions : alors elle s'élablira dans la mémoire comme idée générale. Le loup se trouvera sujet à la cliimère et à de faux jugements qui seront le fruit de l'imagination; et si ces faux jugements s'étendent h un certain nombre d'objets, il deviendra
le jouet d'un système illusoire qui le précipitera dans une infinité de démarches fausses, quoique conséquentes aux principes qui se seront établis dans sa mémoire. Il verra des pièges où il n'y en a point ; la frayeur, déréglant son imagination, lui représentera, dans un autre ordre, les diflérentes sensations qu'il aura reçues, et elle en composera des formes trompeuses, auxquelles il attachera l'idée abstraite du péril. C'est, en effet, ce qu'il est aisé de remarquer dans les animaux carnassiers , partout où ils sont souvent chassés et continuellement assiégés d'embûches. Leurs démarches n'ont plus l'assurance ni la liberté de la nature. Le chasseur, en suivant les pas do l'animal, ne cherche qu'à découvrir le lieu de son rembuchement; mais le philosophe y lit l'histoire de ses pensées; il démêle ses inquiétudes, ses frayeurs, ses espérances; il voit les motifs qui ont rendu sa marche précautionnée, qui l'ont suspendue, qui l'ont accélérée; et ces motifs sont certains, ou, comme je l'ai déjà dit, il faudrait supposer des effets sans cause.
Les loups unis chassent ensemble, et le secours qu'ils se prêtent rend leur chasse plus facile et plus sûre. S'il est question d'attaquer un troupeau, la louve va se présenter au chien, qu'elle éloigne en se faisant poursuivre, pendant que le mâle envahit le parc et emporte un mouton que le chien n'est plus à portée de défendre. S'il faut attaquer quelque bête fauve, les rôles se partagent en raison des forces : le loup se met en quête, attaque l'animal, le poursuit et le met hors d'haleine; puis la louve, qui d'avance s'était
2Q8 DE L'INTELLIGENCE CHEZ LES \RIMAIIX. ^J placée à quelque détroit, le reprend avec des forces fraîches, et rend en peu de temps le combat trop inégal.
Il est aisé de voir combien de telles actions suppo-
sent de connaissances, de jugements et d'inductions; il parait même difficile que des conventions de cctlf nature puissent s'exécuter sann un langage arlicuiy, cl c'est ce que nous examinerons ailleurs. Cependant, comme nous l'avons dit, le loup est un des animaux carnassiers qui, attendu sa force, a le moins besoin d'avoir beaucoup d'idées factices, c'est-à-dire, de celles qui se forment par la réHcxion qu'on fait sur les sensations qu'on a éprouvées. La nécessité de h rapine, l'habitude du meurtre et la joui.ss3nce joui^ nalIpTV de membres A'amman^. AfecVwés et sanglagh
ne paraissent pas .devoir former au loup uu caractère moral bien intéressant : cependant, excepté le cas de rivalité, cas privilégié pour tous les animaux, on ne voit pas qae les loups exercent de cruauté directe les uns contre les autres. Tant que la société subsiste entre eux, ils se défendent mutuellement, et la tendresse maternelle est portée dans les louves jusqu'à l'excès de fureur qui méconnaît entièrement le péril. On dit qu'un loup blessé est suivi au sang et enfin achevé et dévoré par ses semblables : mais c'est un fait peu constaté, qui sûrement n'est pas ordinaire, et qui peut avoir été quelquefois l'effet du dernier terme de la nécessité qui n'a plus de loi. Les relations morales ne peuvent pas être fort étendues entre des animaux qui n'ont nul besoin de société : tout être qui mène une vie dure et isolée, partagée entre un travail solitaire et le sommeil, doit être très-peu sensible aux tendres mouvements de compassion.