LE RENARD
Le renard a les mêmes besoins que le loup, et la même inclination pour la rapine : il a les sens aussi fins, plus d'agilité et de souplesse ; mais la force lui manque ; et il est contraint de la remplacer par l'adresse, la ruse et la patience. Un des premiers effets de l'industrie par laquelle il est supérieur au loup, c'est de se creuser un terrier qui le met à l'abri des injures de l'air et lui sert en même temps de retraite. Pour s'épargner de la peine, il s'empare ordinairement
de ceux qu'habitent les lapins ; il les en chasse et V établit. Lorsque quelque raison le détermine changer de pays, son premier soin est d'aller visit •^ tous les terriers dont la position peut lui convenu surtout ceux qui ont été anciennement habités [^ 5 des renards. Illes nettoie successivement ; et cen'^5, qu'après les avoir tous parcourus, qu'il se fixe à h fin: mais s'il est troublé, même légèrement, dstns celui qu'il a choisi, il en change bientôt, et il ne souffre pas que l'inquiétude approche du lieu qu'il destine è sa demeure. Le renard ainsi établi parcourt en peu de temps tous les entours de son terrier à une assez grande distance ; il prend connaissance des villages, des hameaux, des maisons isolées, et il évente les volailles ; il s'assure des cours où l'on entend des chiens et du mouvement, et de celles où le repos règne ; il reconnaît les haies et les lieux couverts qui pourraient, en cas de péril, favoriser son évasion. Cet attirail de précautions, tant de possibilités prévues, supposent nécessairement beaucoup de faits déjà connus : toujours guidé dans sa marche par une défiance raisonnée, il se laisse rarement emporter à l'ardeur de poursuivre une proie qui fuit ; il arrive près d'elle en se traînant, et s'en saisit en sautant légèrement dessus. Lorsqu'il est bien assuré que la tranquillité règne dans une basse-cour où il a éventé des volailles, il tâche d'y pénétrer, et son agilité naturelle lui en donne aisément les moyens. Alors, s'il n'est point troublé, il en profite pour multiplier les meurtres, et il emporte ce qu'il a tué, jusqu'à ce que les approches du jo\ir \w\ t^^^eiwt craindre moins
d'assurance pour sa retraite. Il amasse ainsi des vivres pour plusieurs jours, et cache avec soin tous ses restes, pour les retrouver au besoin.
Si le renard est établi dans un pays giboyeux, son industrie a d'autres formes à prendre pour suffire à sa voracité : tantôt il parcourt les campagnes, marche le nez au vent, prend connaissance ou de quelque Uèvre au gîte, ou de perdrix couchées dans un sillon ; il en approche en silence ; ses pas, marqués à peine sur la terre molle, annoncent sa légèreté et l'intention qu'il a de surprendre ; il réussit souvent. Quelquefois sa ressource est dans la patience ; il se glisse le long des bois, observe le passage d'un lapin, se cache, attend, et le saisit lorsqu'il rentre d'assurance. Mais la chasse n'est pas toujours immédiatement Vobjet des courses du renard : quoique déjà rassasié, sa prévoyance active le fait marcher encore, moins dans l'intention de chercher une nouvelle proie, que pour prendre des connaissances plus sûres et plus détaillées du pays qui lui fournit à vivre. 11 revient souvent aux différents terriers qu'il a nettoyés d'abord, il en fait le tour avec beaucoup de précaution, il y entre et en examine avec soin les différentes gueules ; il s'approche par degrés des objets qui lui sont nouveaux : toute nouveauté lui est d'abord suspecte, et chacun de ses pas vers l'objet indique la défiance et l'examen. Cependant, avec des appâts dont les renards sont friands, on les fait aisément donner dans les pièges, lorsqu'ils ne leur sont pas encore connus; mais sitôt qu'ils sont instruits, les mêmes moyens deviennent inutiles. 11 n'est point d'appât
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qui puisse alors faire braver au renard le danger qu'il reconnaît ou qu'il soupçonne. Il évente le fer du piège; et cette sensation, devenue terrible pow lui, remporte sur toute autre impression. S'il aperçoit que les embûches soient multipliées autour de lui, il quitte le pays pour en chercher un plus sûr, Quelquefois cependant, enhardi par des approches graduelles et réitérées, guidé par le sentiment sût de son nez, il trouvera le moyen de dérober légèrement, et sans s'exposer, un appât de dtôsuis nn piège. . .
On voit que cette action suppose, avec ses circonstances, une quantité de vues fines et de combinaisons assez compliquées. On ne finirait point si Ton voulait détailler toutes les intentions qui lui font changer ses refuites, les motifs qui balancent en lui le pouvoir de l'habitude, «i puissant sur tous les animaux, et toutes les variétés que les circonstances nouvelles jettent dans sa conduite. Tout cela est nécessaire à un animal faible qui se trouve en concurrence avec l'homme, et qui nuit à ses besoins ou à ses plaisirs. Si c'est pour lui un avantage naturel d'avoir une retraite et d'être domicilié, c'est aussi un moyen de plus qu'a son ennemi pour l'attaquer : il découvre aisément sa demeure et vient l'y surprendre ; mais l'homme, avec ses machines, a besoin lui-même de beaucoup d'expérience pour n'être pas mis en défaut par la prudence et les ruses du renard. Si toutes les gueules du terrier sont masquées par des pièges, l'animal les évente, les reconnaît, et plutôt que d'y donner, il a'exçose à la faim la plus cruelle.
J'en ai vu s'obstiner ainsi à rester jusqu'à quinze jours dans le terrier, et ne se déterminer à sortir fue quand l'excès de la faim ne leur laissait plus de îhoix que celui du genre de mort. Cette frayeur, [uî retient le renard, n'est alors ni machinale, ni aactive: il n'est point de tentative qu'il ne fasse onr 8*arracher au péril; tant qu'il lui reste des ngles, il travaille à se faire une nouvelle issue, par (quelle il échappe souvent aux embûches du chas- 5ur. Si quelque lapin enfermé avec lui dans le tcrier vient à se prendre à l'un des pièges, ou si quel- Vie autre hasard le détend, l'animal juge que la Càachine a fait son effet, et il y passe hardiment et Arement.
La seule passion qui fasse oublier au renard une Partie de ses précautions ordinaires, c'est la tendresse pour sa famille : la nécessité de la nourrir, lorsîu'elle est enfermée dans le terrier, rend le père et la ^he^ mais surtout celle-ci^ plus hardis qu'ils ne le *^nt pour eux-mêmes^ et cet intérêt pressant leur *ït souvent braver le péril* Les chasseurs savent bien ?^o(iter de cette tendresse du renard pour sa famille. ^ communauté de soins et d'intéréls suppose des Sections qui s'étendent au delà des besoins phy- ^^qiies proprement dits. Ces animaux ^ familiarisés *^ec les scènes de sang, n'entendent pas sans être ^ïïius les cris de leurs petits souffrants. Les poules ^ût sans doute le droit de ne pas les regarder comme ^^ animaux compatissants ; mais leurs femelles, leurs ^Ofants et même tous ceux de leur espèce n'ont pas iu moins à s'en plaindre. Cette tendre inquiétude,
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qui j)orte la renarde à s'oublier elle-mêoie, la rend infiniment attentive à tous les dangers qui peuvent menacer ses petits. Si quelque homme approche du terrier, elle les transporte pendant la nuit suivante ; et elle est souvent exposée à déloger ainsi, parce que dans ces temps les renards signalent leur voisinage par des ravages plus grands, et qu'on est plus intéressé à s'en défaire.
Outre l'intérêt qu'a Thomme de détruire le renard, il a fait encore de la chasse de cet animal un objet d'amusement. On le chasse avec des bassets ou de petits chiens courants. D'abord l'animal ne s'écarte pas beaucoup de sa retraite, et il fait plusieurs randonnées ; mais comme on garde ordinairement son terrier, et que souvent il y est tiré, il prend enfin le parti de s'éloigner; et pour retarder la poursuite des chiens, il passe dans les plus épais halliers dont il a la connaissance et l'habitude. Si quelques chasseurs cherchent à prendre les devants pour .le tirer au passage, il les évite et tente tout plutôt que de passera côté d'un homme. J'en ai vu un sauter alle^ nativement jusqu'à trois fois un mur de neuf pieds de haut, pour éviter les embuscades qu'on lui préparait. Mais enfin, comme il n'a que la fuite pour défense, et qu'il n'a qu'une vigueur moindre que celle des chiens (jui le poursuivent, après avoir épuiî^i' tout ce (jue la liiite peut CGm))orter dhabileté et do variétés, la lassitude le force à se retirer dans quelque terrier où souvent il périt.
On a pu remarquer (pie la manière de vivre habituelle du renard, et le détail de ses actions journa-
lîères, supposent un plan mieux réglé, un ensemble de rétlexioiis plus conij>liquécs, el de vues plus étendues el plus fines que ne le sont celles du loup. La prudence est la ressource de la faiblesse, et souvent elle la j^uidc mieux que l'audace ne conduit la force. Montnignc indique comment les habitants de Thracc, quand ils veulent entreprendre de passer par-dessus la glace de cjnelque rivière gelée, sesei-vent de l'intelligence du renard. « Ils le lascbent devant eux pour cet
effecl.Quand nous le verrions au borddc l'eau approcher son oreille bien près d» la glace pour .sentir s'il orra, d'une longue ou d'une voisine disbuce, bruire l'eau
courant au-dessous, et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'cspesseur en la glace se recider, ou s'avancer; puis n'aurions-nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce même discours qu'il ieroit en la nostre : et que c'est une ratiocination et conséquence tirée sans naturel. Ce qui fait bruit, se remue, ce qui se remue, ij'est pas gelé, ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie sous le faix. Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouïe, sans discours et sans conséquence, c'est une chimère et ne peut entrer en nostre imagination. » Georges Leroy ajoute qu'on remarque également dans ces animaux une aptitude à se perfectionner qui leur est commune, malgré la différence que rorganisatîoo et les besoins mettent dans les résultats : ignorants, grossiers et presque imbéciles dans les lieux où l'on ne leur fait pas une guerre ouverte, ils deviennent habiles, pénétrants et rusés lorsque la crainte de la douleur ou de la mort, présentée sous mille formes, leur a fait éprouver des sensations multipliées ; ces sensations se sont établies dans leur mémoire ; elles ont produit des jugements ; ensuite, rappelées par des circonstances intéressantes, l'attention les a combinées avec d'autres et en a tiré des inductiens nouvelles. Ces jugements, qui sont le produit de l'induclion, ne sont pas toujours sûrs; mais l'expérience les rectifie, et il est aisé de reconnaître dans les différents âges de ces animaux leurs progrès dans Tart Jo juger. Dans la jeunesse, l'imprudence et l'élourderie leur font faire beaucoup de fausses démarches ; ensuite les périls auxquels ils sont exposés leur causent une
frayeur qui souvent égare leur jugement, leur l'ait regarder comme dangereuses toutes les formes inconnues, attache l'idée abstraite du péril à tout ce qui est nouveau, et les jette par conséquent dans la chimère.
Les vieux loups et les vieux renards, que la nécessité a mis souvent dans le cas de vérifier leurs jugements, sont moins sujets à se laisser frapper par de fausses apparences, mais plus précautionnés contre les dangers réels. Comme une crainte déplacée peut leur faire manquer leur nuit et les réduire à une diète incommode, ils ont un grand intérêt à observer. L'intérêt produit Tattention, l'attention fait démêler les circonstances qui caractérisent un objet et le distinguent d'un autre ; la répétition des actes rend ensuite les jugements aussi prompts et aussi faciles qu'ils ^ont sûrs. Ainsi, les animaux sont perfectibles; et si la différence de l'organisation met les limites à la perfectibilité des espèces, il est sûr que toutes jouissent jusqu'à un certain degré de cet avantage, qui doit nécessairement appartenir à tous les êtres qui ont des sensations et de la mémoire.
Ce qu'il y a de mieux daus l'homme, c'est le chien.
Charlst.
Connaissez-vous un ami plus intelligent et plus dévoué quelle chien? Connaissez-vous aussi un meilleur cœur? Jeune, vous avez fait de lui ce que vous avez voulu , vous vous en êtes servi comme d'un cheval, vous montiez dessus, vous Tatteliez à votre brouette. Vous lui tiriez la queue, les oreilles, quelquefois même il vous est arrivé de le battre. Jamais il ne s'^est plaint, il semblait au contraire heureux de recevoir vos mauvais traitements, il criait bien un peu, mais aussitôt il vous léchait la main, il vous regardait de Tœil le plus doux et semblait tendre son dos pour avoir l'honneur de vous porter. Plus tard, quand vous êtes parti au collège, quelle est la dernière caresse que vous avez reçue, le dernier cri que vous avez entendu ? c'est celui de votre chien qui a suivi bien longtemps l'affreuse voiture qui vous entraînait loin de votre famille. Et quand vous êtes revenu, sans le moindre accessit, qui vous a reçu avec le plus de joie, d'enthousiasme, de sincère amitié? Votre
chien. Pauvre bêle! on eût dit qu'il voulait faire savoir à tout le village que vous arriviez, il aboyait à tue-tête, il tombait de joie à vos pieds, il se jetait sur vous avec frénésie et semblait vouloir écarter toutes les personnes qui vous approchaient.
Ah pauvre chien I il a été votre protecteur, votre consolateur, le voilà votre compagnon, votre ami, il partage vos joies, vos passions. Il vous accompagne à la chasse, il ne fait plus qu'un avec vous, il devient votre guide, vous ne faites plus que suivre ses pas, ses moindres mouvements. C'est lui qui vous apprend votre métier de chasseur, qui semble vous dire : cherchez et vous trouverez. C'est lui qui trouve, c'est vous qui tuez, qui profitez. Pour ses fatigues, pour ses pattes saignantes, il vous demande, non pas de partager le butin, mais seulement un peu d'eau, un morceau de pain, et surtout un regard affectueux, une bonne parole. 11 ne réclame rien de plus. Et si vous vous voulez le rendre bien heureux, mettez-le coucher sur votre tapis à côté de vous. Alors il ne se possédera plus de bonheur. Toute la nuit il rêvera de chasse, il se lèvera, il quêtera, fera des arrêts, aboiera. Il ne s'en tiendra pas là ; ce bon animal fera tant, par ses caresses, ses amitiés, cju'il deviendra votre confident, votre messager d'amour. C'est lui qui vous annoncera, lorsqu'on vous irez voir votre fiancée. Il aura de la gaieté, de l'entrain ou de la discrétion selon que vous le voudrez. Il aimera ceux que vous aimerez, il sera aussi votre meilleur conseiller. A'ous pourrez juger à sa manière de traiter les gens ceux qui vous sont amis ou ennemis. Mais c'est surtout
quand viendront les mauvais jours, quand le malheur aura fait le vide autour de vous, que vous compiiendrez toute la tendresse , la fidélité , le dévouement, Texcellent cœur du chien. Lui seul vous consolera, vous caressera, vous léchera les mains, vous regardera de son œil plus qu'humain ; alors vous comprendrez que l'intelligence n'est rien sans l'excellence du cœur.
Tout peut être utilisé dans l'esprit du chien, parce que tout est bon dans son cœur. Et une des études que je me propose de faire, c'est de rechercher les rapports qui existent entre ce dernier organe et le cerveau. On admet généralement, en physiologie, que les hommes et les animaux à long cou sont lents, sots et sans baucoup de cœur, parce que cet organe, étant plus éloigné du cerveau, ne lui porte que faiblement ses impressions. Les chiens ont, la plupart, le cou peu développé, ils sont ardents dans leurs sentiments, dans leurs passions et pleins d'activité intellectuelle. Mais cette activité on ne l'obtient qu'en sachant gagner leur cœur, et il faut bien le dire, aussi en flattant un peu leurs passions, leur gourmandise, par exemple; il est vrai de dire qu'elle est le défaut des grands esprits. A côté du bon cœur il faut placer Texcellence de l'odorat du chien. On comprend qu'un sens plus développé puisse venir beaucoup en aide au cerveau et par suite, aux manifestations intellectuelles. Plus le sens est vif, plus les impressions qu'il reçoit sont profondes, plus le cerveau en est frappé. Aussi estil facile de concevoir, qu'avec un cerveau moindre, un animal, merveilleusement doué sous le rapport
de tel ou tel sens, pourra néanmoins se montrer très-intelligent.
Il n'est pas besoin pour cela d'invoquer le système de Gall. Le célèbre phrénologiste possédait un chien qui avait, disait-il, l'organe de la mémoire des mots. « J'ai fait à ce sujet, raconte cet illustre phrénologiste, les observations les plus suivies. J'ai parlé souvent avec intention d'objets qui pouvaient intéresser mon chien, en évitant de le nommer lui-même et, sans laisser échapper aucun geste qui pût éveiller son attention : il n'en témoigna pas moins du plaisir ou du chagrin, suivant l'occasion ; il manifestait ensuite, par sa conduite, qu'il avait très-bien compris, quand la conversation le concernait. »
Lorsque Gall quitta l'Allemagne et vint s'établir à Paris, il emmena avec lui son chien. Dans les commencements, le pauvre animal parut étonné et malheureux de ne plus rien comprendre à la conversation. Peu à peu, cependant, il apprit le français et devint également fort dans les deux langues. « Je m'en suis assuré, affirmait Gall, en disant devant lui des périodes en français et en allemand. »
Une femme très-connue, à Chaillot, sous le nom de
la mère aux chiens, a prouvé ce fait assez curieux que
le chien comprend parfaitement la conversation que
Ton tient devant lui. M. Louis Noir rapporte, qu'un
jour elle fit une expérience décisive en sa présence. Elle
eut l'air de conclure un marché concernant son caniche
de prédilection ; sans affectation, sans élever la voix,
elle débattait ses conditions. Son chien vint aussitôt
gémir et se rouler à ses pieds, la supplier à sa façon de ne pas le vendre.
Elle fit ainsi vingt autres épreuves concluantes. De même que ses chiens comprennent sa langue, elle comprend la leur, elle a parfaitement remarqué qu'ùo chien ne demande pas à boire de la même façon qu'il demande à manger. C'est qu'en effet le chien est peutêtre le meilleur exemple que l'on puisse prendre pour prouver que les animaux ont un langage. Il est évident que chaque espèce animale possède un langage en rapport avec sa manière d'être et avec ses instincts. Ce langage se compose de la voix et du geste. Le langage du geste est bien plus étendu chez les animaux que celui de la voix surtout chez les animaux supérieurs; le chien est l'animal qui sait le mieux unir le geste à la voix dans la manifestation de ses impressions. Examinez le chien. On frappe à la porte du logis, sa voix est forte, menaçante et pleine de colère. Son regard brille, sa queue est tendue ; gare si vous entrez! Quelques instants après la porte s'ouvre, c'est le maître qui rentre, quels bonds, quels frétillements de queue, quel regard tendre, quelle joie éclate dans ses cris, dans sa voix douce, entrecoupée, émue de bonheur. Voyez aussi quelle attitude pleine de douleur : sa tête est inclinée, son œil fixé à terre, sa queue basse, sa marche lente, sa voix éteinte, il suit le convoi de son maître.
Chaque animal, a donc un langage suffisant pour exprimer les idées que comporte sa nature et les faire comprendre des animaux de la même espèce et même (Jes animaux d'une autre espèce. Ceux qui n ont pas
Torgane de la voix y suppléent par la mimique et font encore très-bien comprendre ce qu'ils sentent. Ils suppléent au défaut d'un sens par le développement d'un autre. Si les animaux n'avaient pas un langage, comment pourraient-ils faire l'éducation de leurs petits? On a observé dans les pays où les renards sont chassés et traqués par l'homme que les petits de ces animaux ont plus de finesse et de prudence que n'en ont les vieux renards dans les pays sauvages. Comment cela peut-il s'expliquer, si Ton n'admet pas que les petits renards ont reçu des leçons de leurs parents et que ceux-ci ont pu leur transmettre les fruits do leur expérience acquise ?
Le chien est un des animaux les mieux doués sous le rapport de Tcxpression de ses sentiments par la voix et le geste. Plus le geste est énergique, plus l'animal a de volonté et d'intelligence. Comme l'a très-bien dit Gratiolet, l'absence de mouvement dans un appareil extérieur, la placidité de ses muscles, indiquent le repos et mieux encore un état absolu d'indifférence. Un mouvement faible exprime une volonté nonchalente ; un mouvement énergique correspond à une volonté forte; un mouvement contrarié, continu, indiquera avec plus d'évidence encore la volonté commandant à rinstinct et se dominant elle-même.
Les causes qui déterminent ces mouvements appartiennent toutes à Tordre de la sensibilité. Mais un fait remarquable, c'est que toute impression produite sur un sens déterminent surtout des attitudes symétriques et des mouvements en ligne droite. Tout le monde a vu chez les chiens en colère, les oreilles se dresser,
s'étaler, s'agrandir et se disposer de la manière la plus favorable pour recueillir les impressions sonores. Souvent les pavillons de Toreille* chez les chiens sont dirigés dans le même sens que les yeux lorsqu'ils chassent. Les organes des sens inférieurs ont des expressions non moins intelligibles. Voyez, dit Gratiolet, commeles narines se dilatent pour appeler un air pur et réjouissant; comme elles se froncent sur les côtés, comme elles se relèvent et se rétractent en soufflant brusquement pour repousser une odeur mauvaise; comme elles flairent avec délicatesse appelant à petits coups les effluves odorantes qu'elles veulent à loisir examiner ! Ces derniers mouvements sont un indice très-signilicatif d'une attention de l'esprit analysant une odeur. Ils sont faciles et francs, si, l'odeur est agréable; si au contraire, elle est mauvaise, ils sont plus continus.
Le nez se recourbe alors plus fortement; la lèvre supérieure, légèrement soulevée et gonflée à sa base, s'apprête à s'appliquer aux ouvertures des narines comme un véritable opercule. Ces mouvements sont accompagnés de défiance, d'un sentiment de doute sur un aliment qu'on a intérêt à connaître, mais à l'égard duquel on se tient en garde.
De même que l'œil et l'oreille, le nez est, chez le chien, un directeur du corps tout entier. L'expression du geste, le jeu de la physionomie sont des signes d'intelligence, et si l'homme a seul le pouvoir de rire comme celui de pleurer, on a vu le griffon et le chien de chasse sourire.
On a souvent dit du chien qu'il ne lui manque que la parole. Si l'on en croit Leibnitz, la parole elle-
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• même ne lui manque pas toujours. Cette illustre philosophe rapporte qu'il a rencontré, en Saxe, un chien qui prononçait distinctement vingt mots.
BufTon, rincomparable écrivain, n'a pu s'empêcher de reconnaître l'intelligence du chien :
. « Pour rintelligence et la sagacité, l'attachement et la reconnaissance, en un mot, pour tout ce qui, dans les effets de Finstinct, imite l'esprit, et dans le sentiment ressemble à des vertus, le chien, entre tous les animaux, est le chef-d'œuvre de la nature, c'est un ami que Thomme a trouvé parmi eux, et pour lui souvent plus fidèle que les amis qu'il cherche et croit rencontrer parmi ses semblables.
« Le chien, fidèle à Thomme, conservera toujours une portion de Tempire, un degré de supériorité sur les autres animaux ; il leur commande, il règne luimême à la tête d'un troupeau, il s'y fait mieux entendre que la voix du berger; la sûreté, l'ordre et la discipHne sont le fruit de sa vigilance et de son activité sur un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage et que son intelligence se déploie tout entière. Les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises.
a Dès que le bruit des armes se fait entendre , dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine, brûlant d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus vifs transports ; il annonce par ses mouvements et par ses
cris rimpalience de combattre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaître le pays, à découvrir, à surprendre Tennemi dans son fort , il recherche ses traces, il les suit pas à pas, et par des accents différents indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit. En vain l'ennemi oppose la ruse à sa sagacité, et déploie toutes les ressources de son instinct pour faire perdre sa trace ; en vain il cherche à en substituer un autre à sa mauvaise fortune, le chien ne perd pas l'objet de sa poursuite ; il voit de l'odorat tous les détours du labyrinthe, et, loin d'abandonner l'ennemi pour un indifférent, après avoir triomphé de la ruse, il s'indigne, il redouble d'ardeur, arrive enfin, lattaque, et, le mettant à mort, étanche dans le sang sa soif et sa haine.
« Lorsque l'éducation a perfectionné ce talent naturel dans le chien domestique, lorsqu'on lui a appris à modérer son ardeur, à mesurer ses mouvements, qu'on l'a accoutumé à une marche régulière et à l'espèce de discipline nécessaire à l'art de la chasse, le chien chasse avec méthode, et toujours avec succès.
c( Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire , rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire ; il vient
en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage, il le consulte, il l'interroge, il le supplie ; un coup d'œil suffit, il entend les signes de sa volonté : sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment ; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance ; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements ; il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage ; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves ; il lèche celte main, instrument de douleur qui vient de le frapper ; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et par*la soumission.
a Plus docile que l'homme, plus souple qu'aucun des animaux, non-seulement le chien s'instruit en peu de temps, mais' même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent ; il prend le ton de la maison qu'il habite ; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne ; toujours empressé pour son maître, et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare conire ceux qui, par état, ne sont faits que pour importuner; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié,
pendant la nuit, la garde de la maison, il devient plus fier et quelquefois féroce ; il veille, il fait la ronde ; il sent de loin les étrangers, et pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et par des aboiements réitérés, des efforts ou des cris de colère, il donne Talanne, avertit et combat: aussi furieux. contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforçaient d'enlever ; mais non content, d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.
« On sentira de quelle importance cette espèce est dans la nature, en supposant un instant quelle n'eût jamais existé. Comment l'homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? Comment pourrait-il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire le» bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté et pour se rendre maître de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de riionime a donc été l'éducation du chien, et le fruit de cet art, la conquête et la possession paisible de la terre. »
A cette magnifique description, nous ajouterons quelques observations, fort intéressantes, de Georges Leroy.
Cet animal, dit-il, est tellement connu, que son exemple seul aurait dû faire rejeter bien loin toute idée de l'automatisme des bêtes. Comment, en effet, pourraiton rapporter à un instinct privé de rétlexion les mouvements variés de cet intelligent animal, que l'homme plie à un si grand nombre d'usages, et qui, conservant jusque dans son assujettissement une liberté sensible, excite dans son maître de tendres mouvements d'intérêt et d'amitié par sa docilité volontaire? Suivant les différents usages auxquels on emploie le chien, on voit son intelligence faire des progrès de deux espèces. Les uns sont dus à l'instruction qu'on lui donne, c'est-à-dire aux habitudes qu'on lui fait prendre par l'alternative de la douleur et du plaisir ; les autres doivent s'attribuer à l'expérience propre de l'animal, c'est-à-dire ses réflexions personnelles sur les faits qu'il remarque et les sensations qu'il éprouve. Mais les uns et les autres de ces progrès se font toujours en proportion des besoins et de rintérét qui le forcent à l'attention. Le chien de basse-cour, presque toujours à l'attache, chargé seulement de la fonction d'aboyer les inconnus, reste dans un état de stupidité qui serait à peu près le même dans tout autre animal dont Tintelligencc n'aurait pas plus d'exercice. Le chien de berger, continuellement occupé d'un office qu'excite la voix de son maître, montre beaucoup plus d'esprit et de discernement. Tous les faits relatifs à son objet s'établissent dans sa mémoire. Il en résulte pour lui un ensemble de connaissances qui le guident dans le
détail et qui modifient ses actions et ses mouvements.
Si le troupeau passe auprès d un blé, vous verrez le vigilant gardien rassembler sa troupe, Técarter du grain qui doit être ménagé, avoir l'œil sur ceux qui voudraient enfreindre la défense, en imposer aux téméraires par des mouvements qui les épouvantent, et châtier les obstinés auxquels Tavertissement ne suffit pas. Si Ton ne reconnaît pas que la réflexion seule peut être l'origine de cette variété de mouvements faits avec discernement, c'est-à-dire en raison des circonstances, ils deviennent absolument inexplicables. Car si le chien n'apprenait pas de son maître à distinguer le grain d'avec la pâture ordinaire du troupeau, s'il ne savait pas que ce grain ne doit pas être mangé, s'il ignorait que la vivacité de ses mouvements doit être proportionnée à la disposition des moutons qui composent le troupeau, s'il ne reconnaissait pas cette disposition, sa conduite n'aurait point de motif, et il n'aurait point de raison suffisante pour agir.
Mais c'est à la chasse qu'il faut principalemeiil suivre cet animal, pour voir le développement de son intelligence. La chasse est naturelle au chien, qui est un animal carnassier. Ainsi l'homme, en l'appliquant à cet exercice, ne fait que modifier et tourner à son usage une aptitude et un goût (|ue la nature avait donnés à l'animal pour sa conservation personnelle. De là résulte, dans les actions du chien, un mélan|;o (le la docilité acquise par les coups de fouet et du sentiment qui lui est naturel. L'un ou l'autre de ces deux éléments se fait plus ou moins apercevoir, selon leî* circonstances qui lui donnent plus ou moins d'activité. La nature est plus abandonnée à elle-même et
plus libre dans le chien courant que dans les autres. L'habitude de Tassujettissement le rend attentif jusqu'à un certain point à la voix et aux mouvements de ceux qui le mènent ; mais, comme il n'est pas toujours sous leur main, il faut que son intelligence agisse d'elle-même, et que son expérience personnelle rectifie souvent le jugement des chasseurs. L'attention qu'on apporte à chasser, autant qu'on peut, l'animal qu'on a lancé d'abord, à rompre les chiens et les châtier lorsqu'ils sont sur des voies nouvelles, les accoutume peu à peu à distinguer par Todorat le cerf qu'ils ont devant eux d'avec tous les autres. Mais le cerf, importuné de la poursuite, cherche à s'accompagner de bêtes de son espèce, et alors un discernement plus exquis devient nécessaire au chien. Dans ce cas-là, il ne faut rien attendre de ceux qui sont jeunes. Il n'appartient qu'à l'expérience consommée de porter un jugement prompt et sûr dans cet embarras, 11 n'y a que les vieux chiens qui soient ce qu'on appelle hardis dans le change, c'est-à-dire qui démêlent sans hésiter la voie de leur cerf à travers celles de tous les animaux dont il est accompagné. Ceux qui n'ont encore qu'une expérience commencée donnent au chasseur attentif un spectacle d'incertitude, de recherche et d'activité qui mérite d'être observé. On les voit balancer et donner toutes les marques de l'hésitation* Ils mettent le nez à terre avec beaucoup d'attention, ou bien ils s'élancent aux branches où le contact du corps de l'animal laisse un sentiment plus vif de son passage, et ils ne sont déterminés que par la voix du chasseur.
qui les appuie sur la confiance qu'il a lui-même dans les chiens plus confirmés et plus sûrs. Si les chiens, emportés un moment par l'ardeur , outre-passent la voie et viennent à la perdre, les chefs de meute prennent d'eux-mêmes pour la retrouver le seul moyen que les hommes puissent employer. Ils retournent sur les derrières, ils prennent les devants pour rechercher dans Tenceinte qu'ils parcourent la trace qui leur est échappée. L'industrie du chasseur ne peu! pas aller plus loin, et à cet égard le chien expérimenté paraît arriver au dernier terme du savoir, c'est-àdire prendre tous les moyens qui peuvent le conduire au succès. -^'
Le chien couchant a des relations plus intimes et plus continuelles avec l'homme. 11 chasse toujours sous ses yeux et presque sous sa main. Son maître le rend heureux ; car c'est un vrai bonheur pour lui que de prendre le gibier dans sa gueule. Il lui rapporte ce gibier; il en est caressé s'il fait bien, gournrmndéou châtié s'il fait mal; sa douleur ou sa joie éclate dans l'un ou l'autre cas, et il s'établit entre eux un commerce de services, de reconnaissance et d'attachement réciproque. Lorsque le chien couchant est jeune encore, mais cependant que les coups de fouet l'ont déjà rendu docile, il n'écoute que la voix du maître et suit ses ordres avec précision. Mais comme il est guidé, pour la chose dont il s'agit, par un sentiment plus lin et plus sûr que l'homme, quand l'âge lui a donné une expérience suffisante, il ne montre pas toujours la même docilité, quoiqu'il en ait, en général, une plus grande habitude. Si, par exemple, une pièce
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(le gibier est blessée, et que le chien vieux et expérimenté en rencontre sûrement la trace, il ne se laissera pas dévoyer par son maître, dont la voix et les menaces le rappelleront en vain. Il sait qu'il le sert en lui désobéissant; et les caresses qui suivent le succès lui apprennent en effet bientôt qu'il a dû désobéir. Aussi Tusage des chasseurs intelligents est-il de conduire les jeunes chiens et de laisser faire les vieux. Chacun peut faire soi-même des expériences sur cet animal, dont l'homme dispose à son gré par Talternative du plaisir et de la douleur, qui s'attache a l'homme, qui reçoit ses leçons, mais qui, dans le cas où il sent que son expérience personnelle le guide plus sûrement, en donne lui-même à son maître, et résiste avec assurance à la crainte des coups et au pouvoir de l'habitude. Il est vraisemblable que nous devons en partie l'extrême docihté du chien et la position que nous lui voyons à l'assujettissement, à une sorte de dégénération très-ancienne. Du moins il est sûr par le fait que plusieurs qualités acquises se transmettent parla nais^hice. L'habitude de certaines manières d'être ou d'agir modifie sans doute Torganisation même, et perpétue ainsi les dispositions, qui alors deviennent naturelles. Mais il n'est guère d'animaux qu'on n'apprivoise, jusqu'à un certain point, par l'alternative du plaisir et de la douleur. Ceux même que la nature paraît avoir le plus éloignés de la contrainte, ceux qu'elle a doués des instruments les plus sûrs de la liberté, comme sont les oiseaux de proie, subissent le joug que le besoin impose à tout être qui sent, et même ils acquièrent en fort peu de
temps une docilité qui étonne. On les voit au plus haut (les airs écouler la voix du chasseur, se laisser guider par ses mouvements, lorsqu'une expérience répétée leur a appris que la docilité les conduit sûrement à la proie. Il est impossible de rapporter au pur instinct, c'est-à-dire à une impulsion aveugle et sans réflexion, ces actions des bêtes, dans lesquelles leur instinct est en quelque façon dénatui;é. On ne peut assigner aucune cause de leurs mouvements, sans supposer la réflexion sur des faits précédents. L'éducation des bétes, sans réflexion de leur part, serait aussi incompréhensible que celle des hommes sans liberté. Toute éducation, quelque simple qu'elle soit, suppose nécessairement le pouvoir de délibérer et de choisir.
Adrien Léonard, auteur d'un ouvrage sur l'éducation des animaux, a étudié Tintelligence des chiens relativement à la conformation de leur crâne et il est arrivé à établir les trois classes suivantes :
1*^ Dans la première classe, il range les chiens à front large, à tête renflée aux tempes, de manière à faire préjuger un grand développement du cerveau et des sinus. Tels sont les épagneuls, les barbets, les chiens courants, les bassets et les braques ; tous ces chiens ont les oreilles tombantes ;
2*^ La deuxième classe comprend les mâtins et les lévriers, doués de moins d'intelhgence, et dont lodorat est moins développé ; leur front est étroit , leurs tempes rapprochées, leur museau allongé, leurs oreilles sont à demi pendantes ;
5"* Dans la troisième classe sont les chiens à mu-
seau raccourci, à crâne court en remontant ; leur intelligence est peu développée : telles sont les différentes variétés de dogues ou de doguins.
Adrien Léonard affirme, d'après ses propres expériences, que les chiens chez lesquels il lui a été le plus facile de développer Tintelligence, sont les braques, dont les yeux sont plus expressifs, les mouvements plus vifs sans brusquerie, et les allures plus gracieuses et plus fermes.
Cet auteur ajoute qu'il est parvenu, au moyen d'une espèce de formulaire, à tirer de ces chiens tout ce qu'il veut leur faire exécuter, au simple commandement des choses les plus opposées. Il pouvait leur dire : Allez vous coucher ; puis les arrêtant tout à coup dans leur impulsion, leur commander de venir à lui ; leur dire : Soyez gais ; puis un instant après : Soyez tristes ; mettre un morceau de pain devant Braque et dire : Voilà pour Phylax ; un second morceau devant Phylax et dire : Voilà pour Braque, sans que l'un prît le morceau destiné à l'autre ; bien plus, les laisser un temps indéfini devant ces deux morceaux de pain et leur dire ensuite : Mangez, sans que l'un ni l'autre se trompât sur le morceau qui lui avait été destiné, bien que ce morceau ne fût pas placé devant lui. Dans tous les cas, il y a bien évidemment exercice de l'intelligence.
L'animal à qui l'on commande une chose tout opposée doit nécessairement comparer. Dans le dernier cas, par exemple, il doit se faire à peu près le raisonnement que voici : Ce n'est pas ce morceau placé devant moi qui m'est destiné, c'est celui placé
devant mou compagnou. On me dit : Mangez : il ne faut pas que je me trompe, sinon je risque de recevoir un châtiment. Évidemment ranimai se dit tout cela. Il fait donc un raisonnement qui implique Texercice et la combinaison de la fonction intellectuelle.
M. Emile de Tarade a été tellement convaincu des aptitudes intellectuelles du chien, qu'il vient d'écrire un volume sur les moyens à Taide desquels on peut cultiver l'intelligence de cet animal. Pour cet auteur, un chien n'est véritablement instruit que lorsqu'il fait tout ce qu'on lui commande, même en Tabsence de son maître. Autrement, on tombe dans le cas de Munito qui, malgré sa science apparente en réalité, ne savait rien.
« J'ai suivi, dit M. de Tarade, ses expériences jusqu'au moment où j'ai découvert le nœud de l'énigme. Munito était placé dans un cercle formé de grands cartons sur lesquels étaient tracés, ou des lettres, ou des chiffres peints de couleurs différentes; Munito avait l'ouïe excessivement fine et exercée à saisir le léger bruit que son maître (un Italien) produisait avec Tonglc ou un cure-dent, quoique la main qui donnait ce signal fût cachée dans sa poche. Et le chien soidisant savant se promenait dans le cercle, ayant l'air de réfléchir, et s'arrêtait devant le carton voulu par le maître. »
Munito était fréquemment récompensé, il recevail une petite boulette de pain et de viande hachée. Cr procédé est pour M. de Tarade de la pure jonglerie.
Il |)rotesle contre cette manière de développer
r intelligence, qui n'est en effet qu*un mode d'obéissance, d'asservissement, et non un développement des facultés intellectuelles ; il indique les moyens rapides et positifs de faire savoir au chien la valeur des mots et leur application aux différents objets usuels. Un chien suffisamment exercé doit connaître les lettres, les chiffres, les couleurs, les meubles, etc. Il doit être fixé sur la valeur des prépositions dessus, dessous, devant, derrière, à côté. Il doit savoir comparer.
11 est clair que le choix du chien dépendra de Tusage auquel on le destine. Si c'est un chien de garde que vous voulez, prenez un mâtin, vous trouverez on lui la force, le courage, un grand attachement et une intelligence suffisante.
Le chien braque convient pour la chasse en plaine ; Tépagneul pour le gibier d'eau; ces deux chiens sont les plus intelligents et les plus susceptibles d'éducation. Le basset à jambes torses, dont l'allure dépourvue de vitesse permet au lapin de nombreux temps d'.arrét, est excellent pour chasser ce gibier. La chasse à courre nécessite l'emploi du chien courant, mais il y a peu de fond à faire sur lui sous le rapport de l'éducation. 11 en est de même pour le lévrier, dont généralement l'intelligence est fort restreinte. La conformation du cerveau , de forme allongée et déprimée à la partie antérieure, pourrait bien, physiologiquement, être cause de cette inaptitude du lévrier à une éducation suivie. Ce dernier ne peut être employé avec succès qu'à la chasse pour coiffer le cerf, le loup et le sanglier ; pour chasser le
lièvre et encore dans les pays de plaine. La vue chez
lui est excellente, mais son odorat est relativement très-mauvais, en sorte que le moindre bois qui lui dérobe la vue de sa proie la lui fait perdre aussitôt. J'ajouterai aux conseils donnés par M. de Tarade pour le choix du chien dont on veut faire l'éducation, le passage suivant que j'emprunte encore à Montaigne :
« Les chasseurs nous asseurent que pour choisir d'un nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mère au propre de choisir elle-même ; comme si on les emporte de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera toujours le meilleur; ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste de toutes parts, celui des petits au secours duquel elle courra premièrement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas : ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits autre et plus vive que la nostre. » — Qu'on vienne nous soutenir encore que les bêtes n'ont pas d'esprit !
L'histoire est pleine de faits qui attestent Pintelligence et le dévouement des chiens. L'illustre auteur des Essais j en parlant d'eux, dit : « Quant à Tamitié, ils Tout sans comparaison plus vive et plus constante que n'ont pas les hommes. » Il rapporte, à l'appui de celte opinion , l'histoire d'Hyrcanus, le chien du roi Lysimachus. « Son maître mort, il demeura obstiné sur son lict sans vouloir boire ni manger, et le jour qu'on en brusia son corps, il prinst sa course et se jesta dans le feu où il fust bruslé. Comme fist aussi le chien d'un nommé Pyrrhus, car il ne bougea pas de dessus ]e Jict (le son maître depuis qu'il fut mort, et quand
on l'emporta il se laissa enlever quant et luy et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maître. »
L'illustre auteur des Essais cite encore plusieurs exemples de la fidélité des chiens, entre autres celui d'un chien qui gardait un temple à Athènes. Cet animal ayant aperçu un larron qui emportait les plus beaux joyaux, il aboya contre lui tant qu'il put sans pouvoir éveiller les marguilliers. Désespérant de faire prendre le voleur, il se mit à le suivre pendant toute la nuit ; le jour étant venu, il se tint un peu plus éloigné de lui sans le perdre jamais de vue ; s'il lui offrait à manger, il n'en voulait pas , tandis qu'aux passants qu'il rencontrait dans son chemin il leur faisait fête de la queue et prenait de leurs mains ce qu'ils lui donnaient à manger ; si son larron s'arrêtait pour dormir, il s'arrêtait près de lui.
Ce fait étant venu aux oreilles des marguilliers, ils allèrent à la recherche du chien, demandant quels chemins il avait suivis. Ils finirent par le rencontrer en la ville de Cromyon, ainsi que le larron qu'ils ramenèrent à Athènes où il fut puni. Les juges, par reconnaissance pour le chien, ordonnèrent que le public fournirait certaine mesure de blé pour le nourrir, et ils recommandèrent aux prêtres d'en avoir soin.
En 1805, une société s'était fondée en Angleterre pour supprimer le vol. Elle se procura et éleva un limier chargé de découvrir les malfaiteurs. Afin de montrer l'utilité de cette nouvelle application du chien, un voleur fut lâché, à peu près vers dix heures du matin, d'une place où il y avait un grand con-
cours de monde. Une heure après, le chien fut mis à la poursuite du fugitif. A la suite d'une chasse qui dura une heure et demie, le limier trouva l'homme caché à plusieurs milles de là dans uu arbre.
11 est évident que c'est à l'aide 'de retendue et do la sûreté de son flair , que le chien sait retrouver les traces d'un homme ou même d'un objet, mais il n'accomplit pas moins un acte de réflexion et d'intelligence, quand, la personne trouvée, il se met à aboyer et qu'il ne veut plus la quitter.
Un domestique destitué de sa charge par un gentleman du Nord se glissa dans les écuries de son maître pendant la nuit, et coupa par vengeance les oreilles et la queue d'un cheval de chasse favori. Les chiens donnèrent l'alarme pendant une heure, et un limier introduit dans les écuries prit aussitôt la piste.
Après avoir suivi les traces de l'homme pendant plus de 20 milles, il s'arrêta à la porte d'une certaine maison d'où il fut impossible de l'éloigner. Ayant réussi à se glisser dans la maison, il monta tout en haut et poussant avec fureur la porte du grenier, il trouva l'objet de ses recherchas ; le domestique était au lit, le chien le saisit aussitôt et il l'eiit mis en pièces si heureusement, le maître, qui n'avait pas perdu de vue les poursuites de l'animal, ne IVil accouru au secours du malfaiteur.
Après de si notables faits, il ne faut pas s'étonner qu'on ait songé en Angleterre à utiliser le chien pour la police des villes et des campagnes. Il remplacerait ou tout nu moins aiderait les recherches de la justice tontes les t'ois (jiril sngii de découvrir les auteurs diiii
crime. On a objecté qu'il serait dangereux de lui confier de telles fonctions à cause de la violence de son caractère, mais le lévrier anglais ne mord jamais celui qu'il poursuit. Il le chasse seulement vers un repaire, et alors par de sonores aboiements, il indique le lieu où la personne est cachée.
Ces faits nous prouvent surabondamment les titres qu'ont les chiens, aujourd'hui surtout qu'ils payent contribution, à demander des places de sergent de ville ou de policeman. Le docteur Franklin raconte à ce sujet Thistoire fort curieuse d'un chien connu sous le nom de Peeler.