TERRE-NEUVE ET MATIN
Voici encore une autre anecdote qui prouve Texcellent cœur du terre-neuvien. Un chien de cette race et un matin se détestaient. Chaque jour amenait entre eux de nouveaux combats. Or il advint que, dans une de ces batailles violentes et prolongées sur la jetée, de Donaghadee, ils tombèrent tous les deux à la mer. La jetée était longue et escarpée : ils n'avaient d'autre moyen de salut que de nager. Seulement, la distance qu'ils devaient parcourir à la nage était considérable. Le terre-neuve, étant un excellent nageur, se tira lestement d'affaire : il aborda tout mouillé sur la côte, où il fit quelques pas en se secouant. Puis, au même instant, témoin des efforts de son récent antagoniste, qui, n'étant point nageur, s'épuisait à lutter contre l'eau et était sur le point de s'engloutir, le terreneuve fut pris d'un généreux sentiment. Il se précipite de nouveau à la mer, prend le mâtin par le collier et lui tenant la tête hors de l'eau, le ramène sain et sauf sur le bord.
Cette heureuse délivrance fut suivie d'une scène
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de reconnaissance vraiment touchante entre les deux animaux. Désormais ils ne se battirent plus : on les voyait toujours ensemble ; enfin, le terre-neuve ayant été écrasé par un wagon chargé de pierres, Tautre chien se lamenta et fut longtemps inconsolable.
Dans son ouvrage sur l'éducation du chien, M. de Tarade rapporte le récit d'un drame récent raconté par M. Léonce Guine.
Deux enfants de douze à quinze ans (cet âge est sans pitié), venaient de jeter dans la Seine, au niveau de la rue de la Grande-Arche, un pauvre chien aveugle, à moitié mort de faim et de vieillesse. C'était un serviteur inutile, on lui donnait son congé dans la forme usitée... pour les chiens... On le noyait pour lui épargner les douleurs de l'abandon et de la faim ! Quoi de plus logique? N'est-ce pas ainsi (c'est triste à dire) que l'on traite généralement les animaux domestiques, quand ils ne sont plus bons à rien?
C'était donc avec un malin plaisir, je dirai même avec une joie cruelle, que les enfants avaient lancé la pauvre béte au milieu des flots. Non contents de cette exécution capitale, les petits bourreaux accablèrent leur victime d'une grêle de pierre ; ses cris plaintifs, ses aboiements désespérés, loin de les attendrir, ne faisaient qu'exciter leur joyeuse humeur.
Par instants, de sourds gémissements leur apprenaient, à leur grande satisfation, que le pauvre chien
venait d'être atteint par quelques-uns de leurs projectiles.
« J^allais, dit M. Guine, fermer ma fenêtre pour ne plus assister à ce drame des rues, cher encore à tant de désœuvrés, quoique si peu conforme à la douceur de nos mœurs parisiennes actuelles, lorsque, tout à coup, J'entendis la foule, qui prenait grand plaisir à voir ce divertissement barbare, battre bruyamment des mains et [)ousser de vives acclamations. Je retournai la tête et j'aperçus, non sans surprise, mon chien Vaillant qui, attiré par les aboiements lugubres de son camarade, venait de se jeter dans le fleuve et se dirigeait de son côté. Il fendait Teau avec une agilité incroyable, ses cris joyeux et la direction qu'il suivait me firent deviner ses intentions : Vaillant s'érigeait en sauveur !
« Le chien aveugle, en effet, devinant que des secours inespérés allaient lui arriver, sembla redoubler de force et de vie : en quelques bonds, il rejoignit Vaillant. Celui-ci comprenant tout le danger de la tache qu'il venait de s'imposer, souleva son train de derrière de manière que le naufragé pût y cramponner sûrement ses pattes de devant, sans pour cela gêner trop ses mouvements, et se remit bravement à nager de mon côté. Ses efforts furent couronnés de succès ; en (juelques secondes, il prit pied et se mit fièrement à secouer sa belle crinière, tandis que son camarade tombait épuisé à ses cotés. Son dévouement cependani ne devait pas s'arrêter là. Les enfants, qui avaiciil compté sans ce sauveur improvisé et voulaient à toute force se payer le spectacle d'une noyade, s'efforcèrent
loigDei a coups de bdton , mais en n'approchant
t de lui, lis virent deux jeu\ si brillants, ai terribles, ils
aperçurent deii\ laivee- f!e (icnis si IilauLlies, si loii-
f^ues, si serrées, qu'ils furent forcés de rebrousser (.-hemin et de renoncer à leur dessein.
u Ce triiit ne me surprit pas beaucoup de l;i piii'l de Vaillant, qui est une bêle aussi bonne qu'intelligente : in:us les spectateurs, qui n'avaient pas comme moi l'avantage de le cnnnaitre. l'accablèrent de tant de caresses, que je crus un iostaiit qu'il allait prendre le purli de se débarrasser des importuns, comme il s'était
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débarrassé des menaces des deux gamins. Je mis (in à Tenthousiasme général et préservai les mollets des plus empressés en rappelant Vaillant auprès de moi. Pour la première fois peut-être, Iç docile animal refusa de se rendre à mon appel : j'en compris bien vite le motif: Vaillant ne voulait pas laisser son protégea la merci de ses ennemis. Sur ma prière, un homme du peuple chargea sur ses épaules l'aveugle encore trop faible pour se traîner et alla le déposer dans la niche de mon chien ; ce fut à ce prix-là seulement que ce dernier consentit à se dérober à l'ovation de la foule, pour aller faire à son hôte les honneurs du logis. »