IV PRÉFACE
Ta soutenue dans Tantiquité; Leibnitz, Réaumur, Bonnet, Pierre et François Huber, l'ont reprise contre Descartes , Buffon et Condillac. De quel côté se trouve la vérité? On le saura le jour où Thistoire naturelle, sans délaisser ni l'observation anatomi* que, ni la classification , portera ses forces, de la partie scientifique, maintenant si avancée, sur l'étude des mœurs des animaux qui laisse encore tant à désirer.
Partisan des idées de Réaumur et des deux Huber sur l'intelligence des animaux, j'ai puisé ma convie* tion dans leurs immortels ouvrages ; les nombreux emprunts que je leur ai faits, montrent jusqu'où peut s'élever le génie de l'observation ; peut-être aussi, contribueront-ils à populariser la science de ces grands maîtres : tel est le but de ce livre. Dans cette étude toute spéciale , l'auteur n'a fait intervenir que les insectes, et, parmi eux, quelques-uns seulement des plus industrieux : les guêpes et les bourdons, les abeilles et les fourmis. Guêpes et bourdons montrent la part qui revient à l'instinct agissant presque seul; abeilles et fourmis forment le fond du tableau, et revendiquent le degré d'in-^ telligence qu'on ne peut leur refuser après l'examen attentif des faits.
Aux Berruôres, le 15 octobre 1M2.
PlQrioift mortit Imago.
Virgile.
Les guêpes ont une réputation détestable , à quoi bon le nier? Tout le monde ne sait-il pas qu'elles forment une race de brigands , toujours armés en course» sans cesse rapinant, pillant, tuant, ne reconnaissant d'autre mobile que celui de l'appétit , ni d'autre droit que le droit du plus fort. Le dard empoisonné qu'elles portent avec elles, n'est pas, comme chez l'abeille, un simple moyen de défense, protecteur du foyer et de la sûreté personnelle ; c*est une arme offensive qu'elles sont toi^gours prêtes à dégaineri un instrument de tyrannie et de mort dont elles font un continuel abus. Leurs mœurs belli* queuses sont féroces, odieuses. Elles dépeuplent les
ruchers, ravagent les jardins, entament nos fruits, choisissent, de préférence, les plus mûrs et les plus savoureux, et viennent effrontément jusque sur nos tables prélever la dime de nos mets : elles semblent n'exister que pour nuire. Cependant tout n'est pas mauvais en elles. Quoique fort irritables par tempérament, elles ont rarement les premiers torts vis-à-vis de nous, n'attaquent jamais sans avoir été provoquées , et ne font usage de leurs armes que par voie de représailles. Quelques bonnes qualités plaident même en leur faveur. C'est ainsi qu'on ne peut s'empêcher d'admirer leurs républiques si bien organisées, et leur architecture, modèle de patience^ d'industrie et de fantaisie artistique; il y a plus, leur instinct de chasseurs, l'harmonie qui règne entre elles , les soins et la tendresse qu'elles déploient dans l'éducation de leurs petits, l'affection pour leur nid qu'elles n'abandonnent jamais, quelque désordre qu'on y apporte , en font une tribu à part d'insectes dignes, par certains côtés, d'entrer en parallèle avec la nation ingénieuse des abeilles, et qui méritent toute l'attention du naturaliste.
Les guêpes proprement dites, auxquelles il faut aussi rapporter les polistes, vivent en sociétés plus ou moins nombreuses , composées de femelles , de mâles et de neutres ou ouvrières : ces dernières, examen fait, ne sont que des femelles privées d'o*
vaires ; leur nombre, dans chaque guêpier, excède, de beaucoup , celui des mâles et des femelles pris ensemble. De même que chez les abeilles, les neutres sont chargés des principaux travaux; mais des occupations différentes distinguent les deux genres d'insectes. La guêpe femelle, moins privilégiée que la mère abeille, ne passe pas sa vie en reine, uniquement occupée à pondre et à recevoir les hommages de ses sujets ; toujours elle a le soin des larves ; elle doit même, pendant un certain temps, travailler seule à la construction de l'édifice, et pourvoir à sa nourriture ainsi qu'à l'entretien de sa lignée. Il n'est pas jusqu'aux mâles qui n'aient aussi leur tâche à remplir. Ils ne sont ni maçons ni corsaires; mais, indépendamment de leur rôle essentiel de reproducteurs, ils ont les menus emplois dans leurs attributions : ils veillent à la propreté intérieure de l'habitation, en enlèvent tous les débris et les immondices , et la débarrassent des cadavres qui s'y trouvent: ce sont les croque-morts de la cité. Si le cadavre est trop lourd pour les forces d'un seul mâle , plusieurs se joignent à lui pour ce convoi funèbre ; s'il n'a pas d'aide sous la main, il coupe la tête du défunt et l'emporte , en deux voyages , hors du guêpier.
Les guêpes sont aisées à reconnaître à leur corps ellipsoïde , oblong , tronqué* en devant , élégam-
ment suspendu au corselet comme par un fil :
leurs yeux échancrés, leurs antennes coudées, plus grosses vers le bout, et leurs ailes supérieures doublées , achèvent de les caractériser. Une lèvre charnue et très-flexible, tantôt s'évasant au point de devenir plate , tantôt s'infléchissant de diverses façons ou se pliant en deux dans le sens de la longueur, leur sert à lécher les fruits et les liqueurs ; elle fait l'office d'une main propre à détacher des parcelles des corps solides , et tient lieu , en même temps , d'une langue pour conduire les aliments à leur destination. Deux mandibules, presque aussi larges que longues, obliquement tronquées à l'extrémité et garnies de dentelures, les aident à vaincre la résistance des matières trop dures pour céder à l'action de la lèvre supérieure; un aiguillon, analogue à celui des abeilles, mais beaucoup plus grand, puisant pareillement un liquide empoisonné dans une poche placée à sa base, complète Tarmure formidable des femelles et des ouvrières : les mâles en sont dépourvus.
Les guêpes, d'une nature irritable et d'un mauvais caractère, prennent feu d'autant plus vite, que la température est plus élevée. Elles ne se contentent pas d'infliger une piqûre à celui qui les moleste , elles s'acharnent après l'agresseur et le poursuivent à de longues distances, sans se laisser détourner
de leur vengeance: les mains, les jambes, la tête, les différentes parties du corps, tout leur est bon, pourvu qu'elles assouvissent leur colère. A la pointe du jour et à l'entrée de la nuit, par une température basse, elles sont moins redoutables qu'en plein jour et par un temps chaud ; la pluie les plonge dans un en* gourdissement voisin de la torpeur, et les premiers froids de l'automne, en leur enlevant toute leur énergie , les rendent à peu près inoffensives : de simples mouches entrent alors impunément dans leur domicile. C'est sans doute à l'aide de ces circonstances que certains insectes se faufilent dans leurs repaires, et déposent dans leurs cellules le germe d'un parasite qui croîtra côte à côte avec les petits, vivra de leur propre substance, dévorera les larves, et servira ainsi de contre-poids providentiel pour contenir, dans de justes limites, ces effroyables légions de malfaiteurs.
Tant qu'elles trouvent des fruits à ronger et sucer, les guêpes , naturellement omnivores, montrent un grand faible pour toute substance sucrée; elles se
nourrissent comme les mellifères , choisissent les
fleurs les plus petites et les moins profondes, et en
lèchent le nectar. Mais, quand cette ressource vient
à manquer , elles vivent de proie vivante et de
chairs mortes. La nécessité éveille en elles l'instinct
carnassier qui sommeillait, circonstance atténuante
dont il faut leur tenir compte, sous peine d'injustice. « Ventre affamé n'a point d'oreilles, »» a dit la Fontaine ; quoi d'étonnant que les guêpes, poussées par la faim , fassent une guerre acharnée aux insectes? les humains ne se la font-ils pas souvent pour de moindres prétextes? Par un beau soleil, elles volent, de fleur en fleur, en quête d'abeilles, de mouches ou de papillons. Elles leur donnent aussi la chasse au vol ; chacun, alors, de chercher à échapper au pirate par une adroite manœuvre. Le papillon poursuivi se laisse choir de côté , la guêpe qui l'a manqué ne revient pas à la charge ; abeilles et mouches forcent de voiles, mais beaucoup succombent dans cette lutte inégale. Si la bestiole est minime, la guêpe la mâche tout entière et en fait une boule avec laquelle elle s'envole ; la pièce est-elle volumineuse? en un clin d'oeil, du tranchant de ses mandibules, elle la décapite, coupe ailes et pattes, emporte le tronc, s'arrête sur une plante, se pend par les pattes postérieures, triture le corps de sa victime, en fait une espèce de maillot, le loge entre ses jambes et gagne son nid à tire-d'ailes : que d'insectes ne détruit-elle pas ainsi chaque année ! Quelquefois les guêpes assiègent les boucheries, se jettent sur les viandes étalées, particulièrement sur le foie et les autres glandes , se gorgent de leurs sucs, puis, détachent des lambeaux de chair; arrivés
au guêpier, ces déprédateurs si cruels font acte d'entente fraternelle édifiante; ils distribuent leur butin aux mâles, aux femelles et même aux ouvrières qui n'ont pu faire campagne : la répartition a lieu à l'amiable, sans querelles ni combats.
L'instinct social et l'amour pour la progéniture, qui retiennent les abeilles dans leur ruche, fixent aussi les guêpes au fond de leur retraite. Toutes les espèces vivant en société , se construisent des nids de forme et de grandeur variables, mais présentant beaucoup d'analogie quant à la matière première dont ils sont fabriqués. Celle-ci consiste en fibrilles ligneuses. La guêpe les détache fort habilement avec ses mandibules des bois en train de se décomposer ; elle les divise, les met en charpie, et les pétrit en une pâte semblable à celle du papier ou du carton : sa couleur dominante est gris cendré. Des cellules de même substance, plus petites pour les ouvrières, plus grandes et plus profondes pour les mâles et les femelles, en nombre plus ou moins considérable, suivant l'importance des sociétés, s'étagent par gâteaux, et remplissent l'intérieur de chaque nid; une enveloppe commune, également papyracée, le protège, ordinairement, à l'extérieur.
Avant de construire, les guêpes disposent d'abord une certaine quantité de pâte près de l'endroit qu'elles ont choisi pour leur domicile. Celle qui a
trouvé une bonne pièce de bois à déchiqueter ne s'y installe pas seule, d'autres se joignent à elle; Texploitation se fait en commun , bien que chacune travaille de son côté. La couleur de la matière employée détermine celle de chaque bande de Tenveloppe ; la même guêpe n'apporte pas toujours de la pâte de même couleur, mais toujours elle l'applique à la suite des matériaux de couleur semblable, de sorte qu'une même bande n'est jamais panachée; souvent, au contraire, on rencontre des guêpiers de diverses couleurs quand leurs bandes proviennent de différentes espèces de bois, plusieurs même semblent zébrés lorsque Talternance de coloration est fréquente.
Chaque espèce de guêpe choisit un emplacement particulier pour son nid. Les unes , sans souci des injures de l'air, le suspendent aux branches des arbres; d'autres le mettent à Tabri sous un toit; plusieurs l'attachent aux poutres des greniers peu fréquentés ou le cachent dans de vieux murs, dans des troncs d'arbres cariés; quelques-unes, enfin, l'enfouissent sous terre.
L'accouplement s'opère sur le nid même où mâles et femelles sont nés ; une seule fécondation paraît suffire pour toute la vie des femelles : à partir de ce moment, et pendant toute la saison rigoureuse, les œufs dorment d'un sommeil hibernal dans leur corps.
liES GUÊPES. 11
La ponte commence au printemps et se continue jusqu'à la fin de Tété. Chaque cellule ne reçoit qu'un seul œuf; il est blanc, transparent, de forme oblongue, d'inégale grosseur à ses extrémités, et de volume .différent, selon qu'il doit en sortir un mâle, une femelle ou une ouvrière. Les œufs d'ouvrières sont les premiers pondus, attendu que les neutres constituent, comme chez les abeilles, la partie agissante de la société , et, qu'à peine parvenus à l'état d'insectes parfaits, ils auront à aider la mère guôpe dans ses travaux de construction et de chasse, qui lui incombent seulement alors qu'elle fonde un établissement. Ces œufs occupent des gâteaux distincts, et ne se trouvent jamais parmi ceux de mâles et de femelles qu'on rencontre souvent entremêlés sur le même rayon, bien que toujours placés, chacun, dans des cellules séparées.
Huit jours après la ponte, l'œuf donne passage à une larve apode beaucoup plus grosse que sa coque, et dont la tête laisse déjà apercevoir deux tnandibules bien accusées. L'insecte passe environ trois semaines sous ce premier état. Les aliments destinés à son entretien sont triturés et moulés ensuite en boule, la guêpe les passe et repasse entre ses mandibules et les présente sous cette forme arrondie aux larves, qui s'en emparent avidement ; la mère et les neutres les nourrissent comme les oiseaux
leurs petits, en leur donnant la becquée. Le même manège se répète à chaque alvéole. Au fur et à mesure de son développement, la larve circonscrit de plus en plus le vide de sa cellule; quand elle en remplit toute la cavité, l'époque de son second changement est arrivée. Elle n'a plus besoin de nourriture, elle y renonce, se cloître, tapisse les parois internes de son logis d'une membrane soyeuse , et ferme l'orifice de sa cellule d'une calotte sphérique, blanchâtre , faisant corps avec le tissu même dont elle s'est doublée, et qui déborde à Tune de ses extrémités : quelques heures suffisent à sa confection ; elle est bombée pour les cellules d*ouvrières et de femelles, plate dans les alvéoles de m&les.
La réclusion à laquelle se condamnent les larves, et les précautions dont elles s'enveloppent, en prévision d'un danger extérieur, ne durent pas plus de huit ou neuf jours. Au bout de ce temps, elles sortent de leur état de nymphes, se dépouillent, ainsi que les abeilles, de la membrane qui tenait leurs organes emmaillottés, et se montrent sous leur dernière forme, celle d'insecte parfait. Cependant, elles ne jouissent pas encore de leur liberté. Il est vrai, l'œuvre la plus difficile est faite, la tunique gît au fond de la cellule, mais les barreaux de la prison subsistent encore ; il s'agit de les enlever. La guêpe, suivant l'espèce à laquelle elle appartient, tantôt
LES GUÉPKS. 13
ronge avec ses dents les bords du couvercle de la cellule qui la tient renfermée, et, cette opération une fois achevée, fait sauter l'opercule d'un seul coup de tête ; tantôt, ainsi que le pratiquent les frelons, elle lime son couvercle par le milieu, y fait un trou et l'agrandit jusqu'à ce que son corps puisse y passer; libre et radieuse, elle se lance dans la vie active, la société possède un travailleur de plus.
Dans les premiers moments de cette espèce de seconde naissance, la guêpe est un peu plus pâle que ses compagnes; elle reste d'abord au guêpier et profite du butin qu'y apportent les chasseurs ; mais son tour arrive de prendre part aux excursions et aux courses aventureuses du dehors ; le grand air, l'exercice, une nourriture substantielle, ne tardent pas à effacer les traces de sa première apparition au soleil, ses couleurs prennent plus d'intensité : il est bientôt impossible de la distinguer des anciennes habitantes du nid.
Les berceaux d'où les jeunes guêpes ont pris leur essor ne restent pas longtemps à l'état de logements vacants. Ils ne sont pas plutôt abandonnés, qu'une ouvrière visite la cellule, enlève tous les débris qu'elle contient, la nettoie de fond en comble et la met en état de recevoir une nouvelle génération: la mère y pond presque aussitôt après que ces dispositions préliminaires sont terminées.
Depuis le mois de juin jusqu'à la fin d'août, c'està-dire pendant presque tout Tété, saison de la grande ponte et de l'éducation des larves, la guêpe femelle, en bonne mère qu'elle est, ne quitte guère l'intérieur du nid. On ne la voit au dehors que dans les mois de septembre et d'octobre, et, quelque peu aussi, au printemps ; le reste du temps, les soins de la famille l'absorbent tout entière, et, certes, il ne lui est guère permis de chômer. On la nourrit, il est vrai, aux frais du trésor public, c'est-à-dire que les pourvoyeuses lui font part généreusement de leurs captures ; mais, tandis qu'elle dépose ses œufs dans chaque cellule respective, il n'en faut pas moins, dans les nids bien peuplés de certaines espèces, donner, plusieurs fois par jour, la becquée à dix ou douze mille affamés. Comment répondre, à la fois, à tant de bouches béantes, réclamant leur nourriture par le jeu expressif de leurs mandibules? A coup sûr, la mère n'y suffirait jamais , malgré son activité et son dévouement, si les neutres ne lui venaient en aide : de violents chasseurs qu'ils sont par tempérament, ils se font nourrices tendres et zélées pour soulager, dans sa tâche, la mère de tout ce peuple. C'est ainsi que chacun, concourant à la prospérité commune selon la mesure de ses forces et de ses attributions, la cité s'élève, se remplit d'habitants et se prépare des successeurs qui, sous l'im-
pulsion du même instinct» en agiront un jour de même à l'égard des individus d'une autre société.
L'ordre le plus parfait et l'entente la plus cordiale, à part quelques incidents de peu d'importance, ne sont jamais troublés dans les nids de guêpes. Si la guerre, et la guerre la plus brutale, semble l'état habituel et comme l'élément naturel de ce peuple belliqueux, s'il a sans cesse maille à partir, au dehors, avec les étrangers, en revanche, dans l'intérieur du logis, tout est travail paisible et affection mu^ituelle. Un guêpier serait presque l'emblème de la paix et de la concorde, si, de temps en temps, et pour des causes encore inconnues,, des disputes, suivies de combats, ne s'élevaient, soit de mâle h mâle, soit entre les ouvrières qui, vraiment, ont bien autre chose à faire que de se chamailler; heu-^ reusement, lelirs combats ne sont jamais meurtriers, jamais on n'y voit de ces attaques, de royaume à royaume, comme il en existe ailleurs ; la famine n'entratne pas les guêpes au désordre; chez elles, on meurt bravement de faim, on ne pille jamais.
Leur gouvernement, du reste, explique très-bien la douceur de leurs mœurs publiques.
Parmi les guêpes, point de despotes ; personne ne règne ni ne gouverne; chacun vit librement dans une cité libre, sousia seule condition de n'être jamais à charge à TÉtat. Tous agissent de concert,
sans privilèges ni monopoles, sous l'influence d'une loi commune, la grande loi du bien public, dont nul n'est dispensé : à coup sûr, ce gouvernement-là vaut bien celui des humains; n'est-ce pas la meilleure des républiques ?
Et cependant, comme tous les empires, même les plus prospères, et qui semblaient les mieux assis, la république des guêpes doit finir : sa décadence et sa chute sont rapides. L'automne renverse ce peuple au moment de son apogée, lorsque la gent ouvrière est florissante, que les mâles, en nombre à peu près égal à celui des femelles, ont pris leurs ailes et travaillent à la propagation de l'espèce. A peine les premiers froids se sont-ils fait sentir, les guêpes ne songent plus à nourrir leurs petits; toutes les larves qui, à cette époque fatale, n'ont pas encore fermé leurs cellules, sont vouées à l'extermination; les ouvrières et les mâles, érigés en grands justiciers, les arrachent de leurs berceaux, sans distinction d'âge ni de sexe, ils les tuent, les rongent près de la tête et les jettent hors du guêpier : les nymphes ne sont pas plus épargnées. On dirait que les guêpes pressentent que, bientôt, la saison rigoureuse ne leur permettra plus de les nourrir, elles les massacrent pour qu'elles n'aient pas à périr de misère et de faim. En cela, du reste, elles ne font que devancer, de peu de jours, le terme naturel de leur exis-
tence ; elles-mêmes ne tarderont pas à périr. Les guêpes, en effet, confinées dans leur gîte par le mauvais temps, n'ayant aucune provision chez elles, sont d'abord obligées de faire diète ; bientôt la diète devient jeûne et jeûne atroce, car, se prolongeant pendant des semaines, et même des mois entiers, il épargne à peine quelques estomacs, parmi les plus robustes; la gelée leur évite une longue et cruelle agonie.
Les ouvrières périssent les premières et meurent toutes, sans exception, ainsi que les mâles, dès que ' le thermomètre descend à plusieurs degrés au-dessous de zéro; quelques femelles, seules, résistent et traversent l'hiver dans un état voisin de l'engourdissement, et sans prendre la moindre nourriture. Au printemps, de tout cet édifice qui a coûté tant dé peine à construire, de toute cette population, naguère si nombreuse, si animée, il ne reste plus qu'une habitation déserte; le froid, la faim, la mort en ont fait une solitude silencieuse. Le guêpier, entièrement abandonné, n'a servi qu'une année. On n'y voit plus une seule guêpe; tout ce qui a échappé à la ruine , s'est séparé et a dit un dernier adieu à la commune patrie ; fuit Ilium ! Chacun s'en est allé, nouvel Énée, à la recherche d'un lieu propice, pour jeter les fondements d'une autre république qui passera, à son tour, par les mêmes vicissitudes.
Ces mœurs des guêpes, considérées d'un point de vue général, se retrouvent, sauf de légères varian- XeSy dans toutes les espèces de cette famille ; plusieurs, cependant, telles que le frelon, le polistc français, la guêpe cartonnière de Gayenne et notrq guêpe germanique, présentent certaines particula-» rites curieuses h, signaler.
Les frelons (vespa crabro), de couleur fort tarmèe^ suivant la Fontaine qui leur applique cette enseigne, ne peuvent, à cause de leur taille gigantesque, être confondus avec aucune autre espèce de notre pays. Us vivent en sociétés peu nombreuses et logent leur nid à l'abri du vent et de la pluie, tantôt dans un grenier, tantôt dans le trou d'un vieux mur, 1g plus souvent dans le creux d'un arbre vermoulu. Leur instinct à découvrir l'arbre ruiné sous lesappa* rances de la vie ne se trompe jamais; ils perforent le bois sain pour arriver dans l'intérieur en voie de décon^position, et se contentent, jusque-là, d'y ménager un simple trou donnant passage à un seul frelon à la fois. A force de détacher des parcelles du bois prêt de tomber en poussière, ils achèvent l'œuvre de destruction commencée par le temps, vident le tronc carié par le trou dont ils l'ont percé, pratiquent une grande cavité dans ses flancs et y fixent leur domicile. L'écorce sèche des menues branches du frêne, du peuplier, du bouleau, du
saule, leur fournit les matériaux de leur nid ; ils en broient la partie fibreuse avec leurs mandibules, l'imbibent d'un suc visqueux et en composent une pâte qui se durcit après sa mise en œuvre. Le bois pourri qu'ils ont rongé entre aussi dans la composition du guêpier et sert à tapisser les vides; le trou d'entrée est toujours obstrué de couches papyracées qui réduisent sa circonférence au strict nécessaire, sans gêner néanmoins la sorlie. Un premier pilier, très-solide, constitue la base de l'édifice ; il occupe la partie la plus élevée de la voûte du nid et sert de support à une espèce de calotte qui fait office d'ea-> veloppe.
En dedans de cette voûte, à l'endroit même où descend le premier pilier, la guêpe frelon en pose un autre qui semble, n'être que la continuation du pretfiier et forme le point d'attache ou la base du premier gâteau de cellules. Celles-^i, à les envisager chacune isolément, forment autant d'étuis, concaves en dedans, convexes en dehors, enveloppant la larve de toutes parts ; leur ouverture est tournée en bas, ainsi que dans tous les guêpiers.
Le rudiment du nid est à peine ébauché, que la femelle vient y pondre des œufs de neutres; elle continue ses constructions, mais l'édifice ne prend une véritable extension que lorsque les ouvrières, devenues insectes parfaits, aident la mère fondatrice
à bâtir d'autres cellules : de nouveaux œufs y sont déposés ainsi que dans les alvéoles vides qui ont servi de premiers berceaux. La fécondité de la femelle change à chaque instant la physionomie du guêpier; la population s'accroit rapidement; bientôt l'habitation devient trop étroite, il faut multiplier les logements ; les neutres, alors, agrandissent l'enveloppe générale du nid et le gâteau. Ce dernier est conduit jusque près de Tenceinte du guêpier; dès qu'il longe cette limite, les ouvrières se remettent à l'œuvre, un autre gâteau est en chantier, elles l'attachent au premier à l'aide d'un ou de plusieurs piliers. La construction de tout l'édifice ne se poursuit pas autrement. A la fin, l'enveloppe est terminée, de nouveaux gâteaux la remplissent; le guêpier, dès lors, mesure environ trente-deux centimètres de diamètre et ne communique plus, à l'extérieur, que par une seule ouverture correspondant à un trou unique : c'est la porte par laquelle les guêpes entrent dans leur nid. Les guêpiers logés sous des toîts ont souvent la forme d'une poire allongée, leur enveloppe très-celluleuse est, parfois, garnie de goulots.
En automne , il n'est pas rare de rencontrer des frelons, mâles et femelles, sur les arbres d'où suintent des liqueurs acides ou sucrées ; c'est leur dernier banquet, leurs jours sont comptés; ils ne
retourneront plus au nid et erreront à Taventure, comme de malheureux proscrits, jusqu'à ce que les premiers froids les achèvent : leur société n'y résiste pas. La population entière de ces guêpiers n*excède pas deux cents individus.
Une espèce , beaucoup plus petite que le frelon , assez répandue en France , le poliste français (polistes gallicus)^ n'emploie pas tant de façons pour b&tir son nid. Celui-ci ressemble à un petit bouquet papyracé, d'un gris terne , et composé d'une vingtaine ou d'une trentaine de cellules groupées en cercle ou en éventail, dont les latérales, de moindre dimension que les autres , s'échelonnent en étages : c'est moins un gâteau qu'un faisceau d'alvéoles convergeant vers le pétiole, leur centre commun. L'insecte le fixe sur le rameau d'une plante ou l'applique contre un mur, au moyen d'un lien épais et presque horizontal. Aucune enveloppe ne le défend; la pluie, cependant, n'y pénètre pas. D'une part, le nid est enduit d'un vernis imperméable que la guêpe applique en frottant et refrottant ses différentes parties avec sa bouche; de l'autre, sa position est oblique ou verticale, et les cellules regardent le nord ou le nord-est, points de l'horizon d'où soufflent les vents secs; les cellules périphériques les plus élevées sont seules mouillées; mais il'est à noter, qu'en général , elles sont simplement ébau-
chées et ne contiennent jamais ni larves ni nymphes. D'après Lepelletier de Saint-Fafgeau, le poliste français fabriquerait du miel comme les abeilles ; ce naturaliste l'a trouvé, dit-il, excellent*
La guêpe cartonnière de Gayenne (polistes aujourd'hui chartœgus carthuarius) bâtit tout autrement que notre poliste; son travail est celui d'un artiste consommé, il n'a peut*étre pas son pareil dans la classe des hyménoptères» d'ailleurs si industrieuse.
Son nid a quelquefois plus de cinquante centimètres de longueur; il représente une sorte de botte I tantôt conique, tantôt cylindHque» le plus souvent arquée, fabriquée avec un carton d'une finesse > d'un poli et d'une blancheur extraordinaires. Il a la forme d'une cloche plus ou moins allongée , plus ou moins évasée , sans autre ouverture qu'un petit trou circulaire placé au centre du plan inférieur, lequel forme un couvercle convexe. Dans sa situation normale, il pend verticalement à une branche d'arbre et y adhère fortement et sans pivoter, au moyen d'un anneau de substance papy*racée situé à la partie supérieure. L'intérieur du nid est occupé par un certain nombre de gâteaux distribués par étages horizontaux, comme ceux des autres guêpiers , mais aucun pilier ne les soutient ; ils pendent directement aux parois de la botte : les reliefs circulaires qu'ils dessinent à sa surface , aux
points de réunion, permettent de les distinguer facilement. « L'union de chaque gâteau avec la boîte est si parfaite , dit Réaumur , qu'il semble que le guêpier entier ait été fait d'une pâte fluide jetée en moule, et que la botte et les gâteaux soient venus d'un seul jet. » Chaque gâteau figure une calotte dont la partie convexe esten-dessous^ mais s'allonge en pointe vers le sommet; au lieu d'être arrondie, sa forme est celle d'un entonnoir très-écrasé. Le sommet est percé d'un trou servant de porte extérieure et unique. Tous les trous ne se trouvent pas sur une même ligne verticale et centrale, immédiatement au-dessous les uns des autres; quelquefois le trou du gâteau le plus élevé est placé dans l'axe du guêpier ) et le dernier trou avôisine souvent les parois de la boite; dans te cas, les trous intermédiaires occupent une position médiane à celle des. deux trous des extrémités : les guêpes cartonnlères n'en ont pas moins toute facilité pour se rendre d'une extrémité à l'autre du nid ^ ou gagner l'un des rayons.
Tous les gâteaux sont fabriqués sur le même moule : leurs cellules occupent la partie bombée , c'est-à-dire la face inférieure ; l'insecte, avant d'entreprendre la construction des alvéoles , établit d'abord le plancher ou le fond du gâteau » qui les porte; il en résulte que chaque gâteau sert à la fois
de plancher et de plafond : tous ont la même convexité que le couvercle final qui ferme le guêpier. En voyant un travail si compliqué et si parfait , on se demande pourquoi la guêpe cartonnière de Cayenne n'est pas plus généralement connue, et pourquoi , dans Tart de bâtir, elle n'est pas placée au premier rang, ou, tout au moins, à côté de l'abeille. A ne comparer que l'excellence de l'œuvre des deux artistes et la somme des difficultés surmontées, on serait presque tenté de donner la préférence à la première, le miel et la cire, bien entendu f mis de côté dans cette question de préséance. «L'abeille, tout habile architecte qu'elle soit, ne bâtit pas sa demeure , elle ne fait que la meubler, » dit Latreille. Il faut que la nature ou la main de l'homme lui prépare l'édifice où elle établira ses ateliers ; les matériaux qu'elle met en œuvre sont faciles à rencontrer et se façonnent sans peine ; son ouvrage, enfin de compte, est fragile, de peu de durée et ne saurait braver les injures du temps. Quel contraste avec la guêpe ôartonnièrel Pour elle, ni rhomme ni la nature n'ont rien fait. Depuis la première assise de son édifice jusqu'au couronnement, tout est son œuvre personnelle. La matière première de sa construction , il la lui faut d'abord arracher aux arbres, à coups de mandibules; puis, elle doit la hacher, la broyer, la triturer et la pé-
trir pour en faire un carton imperméable, qui résiste au vent, à la pluie , au soleil. Que d'efforts et quelle peine I surtout quand on songe que le pauvre insecte n'a d'autre instrument que sa bouche; l'intérieur de son nid d'ailleurs ne le cède en rien aux merveilles de la ruche. Le parti que nous tirons des trésors de cette dernière , tandis que le Jabeur de l'autre est pour nous sans profit, serait donc, en définitive, le seul motif déterminant de notre prédilection pour les abeilles : qui vit au loin est souvent méconnu.
< La guêpe germanique {vespa germahica) est une des plus communes parmi nos espèces d'Europe. En France, elle se rencontre partout; elle pénètre jusque dans l'intérieur de nos maisons , et nous infeste surtout à l'époque de la maturité du raisin. Cette espèce fait son nid en terre. Ainsi que toutes ses congénères qui cachent leur forteresse dans le sol, ses yeux s'étendent jusqu'à la base des mandibules , tandis que les espèces qui placent leur nid au-dessus de terre, présentent toujours un espace libre entre ces organes. La guêpe germanique est une mineuse de premier ordre. Elle perce et remue la terre avec tant d'habileté et de prestesse , qu'une seule femelle déblaye des trous de quarante centimètres de profondeur sur un diamètre de plus de trente-trois centimètres. Perme-t-on avec de la terre
l'entrée de sa demeure? Quelques heures après elle Ta rouverte à l'aide seulement d& ses mandibules y ou bien elle s'échappe de prison par d'autres ouvertures pratiquées plus loin. Une galerie , presque toujours oblique, de deux à trois centimètres de diamètre y d'une longueur variable, selon que le nid est plus ou moins rapproché dû la surface , conduit au guêpier, véritable cité souterraine, bâtie avec art, percée de nombreuses voies de communication, fortement peuplée et défendue par un mur d'enceinte d'une grande épaisseur : ce mur n'est autre que l'enveloppe du guêpier où s'accomplissent mystérieusement les actes principaux de la nation.
Sa configuration la plus ordinaire est celle d'une boule ; toutefois , un guêpier qui remplit une cavité ne saurait avoir la régularité mathématique qu'affecte le nid des guêpes qui bâtissent en plein air. Tandis que celui-ci ne s'écarte jamais des principes d'une loi fixe et immuable, l'autre est subordonné à tous les accidents du trou qu'il occupe , sa forme se modèle en quelque sorte sur les contours du souterrain. La guêpe rencontre-t-elle un obstacle à son œuvre dans des pierres ou des racines? elle les contourne ^ sans plus s'en inquiéter ; la configuration extérieure de son nid présentera donc, selon les circonstances, tantôt une sphère plus ou moins
parfaite, tantôt des angles plus ou moins nombreux qu'on serait tenté de regarder comme un effet du caprice de l'insecte ou comme un jeu du hasard, mais qui , en réalité , répètent seulement les irrégularités du terrain excavé.
La couleur du nid de la guêpe germanique est grisâtre, sa consistance analogue à du papier, ou mieux, à du carton très-léger; son diamètre de trente-cinq à quarante centimètres. Sa surface moutonnée , semblable à un amas de coquilles bivalves posées les unes sur les autres et ne présen* tant que leur côté convexe, est percée de deux trous ronds ; l'un sert de porte d'entrée et l'autre de porte de sortie : tous deux ne laissent passer qu'une seule guêpe à la fois. Le nid proprement dit se compose de quinze ou seize gâteaux , de même substance que l'enveloppe, parallèles les uns aux autres et à peu près horizontaux ; ils forment comme autant de planchers distribués par étages , soutenus, dans l'intervalle qui les sépare, par de nombreux piliers , et portant un grand nombre de cellules papyracées assez lâches de tissu , où ne se trouvent jamais ni miel, ni cire, ni pollen : cellesci servent uniquement de berceau , les larves s'y tiennent presque droites.
L'épaisseur des gâteaux répond à la profondeur des cellules et est en rapport avec le volume des
trois sortes de guêpes logées dans le nid ; leur diamètre suit celui de l'enveloppe, en tenant compte, toutefois, de l'espace vide qui règne entre les gâteaux et l'enveloppe, et sert de voie circulaire de communication ou de chemin de ronde. Le premier gâteau, celui qui pend à la voûte, n'a souvent qu'un diamètre de quatre à cinq centimètres, tandis que les gâteaux du milieu dépassent trente centimètres; les derniers diminuent progressivement de largeur. Les uns et les autres se soutiennent mutuellement par un grand nombre de liens massifs, fabriqués avec la même matière que l'ensemble du guêpier, et semblables à des colonnettes arrondies, évasées à leurs extrémités : chacune d'elles tient, d'un côté, au rayon supérieur, et de l'autre, au rayon inférieur; dans certains endroits, les gâteaux sont parfois fixés aux parois de l'enveloppe : des feuillets ou prolongements se mettent alors en continuité de tissu avec eux et leur donnent ainsi plus de solidité.
Trois ouvrages principaux composent donc toute l'architecture de la guêpe germanique : une enveloppe générale, des gâteaux à cellules hexagones et'des liens ou pilastres, en guise de supports.
A l'exception du sommet où Ton trouve une masse celluleuse épaisse, l'enveloppe du guêpier n'est pas d'un seul bloc, elle résulte de la réunion
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de plusieurs pièces ; chacun des feuillets qui la composent ne forme pas un sac complet, ils sont limités, se soudent par place, et, en se recouvrant les uns les autres, englobent de grands espaces vides. Les points de soudure ont cela de particulier, qu'ils alternent; ceux de deux couches successives ne tombent jamais l'un sur Tautre, ils reposent toujours sur un espace rempli d'air : aussi, la surface extérieure du liid peut-elle être trempée, 3ans que l'intérieur se mouille , les aréoles empêchant tout contact : au reste, cette espèce de papier ne boit pas ; l'eau ne le décompose pas . il se ressuie et sèche en conservant toutes ses propriétés.
La construction de l'enveloppe > dont chaque pièce est aussi mince qu'une feuille de papier trèsfin, marche à la fois dans tous les sens; à mesure que des guêpes s'occupent de la prolonger, d'autres fortifient son épaisseur en ajoutant couches sur couches : il n'est pas rare d'en compter jusqu'à quinze et même davantage.
« Rien n'est plus amusant, dit Réaumur, que de voir les guêpes travailler à étendre et à épaissir la voûte de leur nid , il n'est pas d'ouvrage qu'elles conduisent plus vite ; un grand nombre de mouches y sont occupées, mais tout se fait sans confusion. Une seule guêpe entreprend une bande d'un cintre, et mène seule, plus d'un pouce d'ouvrage à la fois.
Elles vont chercher à la campagne les matières premières nécessaires : les vieux treillages , les vieux châssis, les vieilles portes et les vieux contrevents sont surtout de leur goût , car elles ne travaillent que sur du bois vieux et sec, depuis longtemps exposé aux injures de Fair. La guêpe qui a ramassé ces matériaux, les met elle-même en œuvre, elle ne se contente pas de les détacher et de les hacher. Avant de les couper en morceaux, elle presse leurs fibres entre ses mandibules, les tire en haut et les sépare ainsi les unes des autres, en d'autres termes, elle les réduit en charpie ; elle en fait ensuite une boule et l'emporte, entre ses jambes, à son nid. Voilà la matière à travailler, J'insecte la porte à l'endroit qu'il veut étendre. Supposons une voûte commencée que la guôpe veut prolonger. Elle se place à un des bouts de cette voûte contre lequel elle applique et presse sa petite boule : celle-ci, qui est faite d'une espèce de pâte molle, s'attache à la partie contre laquelle elle est pressée. Aussitôt, on voit la mouche marcher à reculons]; à mesure qu'elle marche, elle laisse devant elle une portion de sa boule. Cette portion est aplatie et n'est pourtant pas détachée du reste; la guêpe tient ce reste entre ses deux premières jambes, pendant que les deux serres allongent^ étendent et aplatissent ce qu'elle en veut laisser et
coller à chaque pas, contre le bord de la bande ou du cintre qu'elle se propose d'élargir.
« Cette bande qui ne vient que d'être appliquée par la guêpe, est trop épaisse, mal unie ; l'ouvrage n'est encore que dégrossi, il reste à Taniincir et à l'aplanir: elle va le reprendre où elle Ta commencé , et cela sans perdre nn Instant ; elle met l'épaisseur de la nouvelle bande entre ses deux dents et répète un manège assez semblable au pre« mier, c'est-à-dire, qu'elle s'en retourne à reculons avec vitesse, en donnant, sans discontinuer, des coups à la nouvelle bande avec les deux dents entre lesquelles elle se trouve, mais sans y rien ajouter ; ordinairement, toute la matière a été employée dès la première fois. Ses serres font les fonctions des palettes des potiers à creusets : en frappant la matière molle, elles retendent. L'effet de leurs coups est sensible. La guêpe retourne de la sorte quatre ou cinq fois, non comprise celle qui a été employée à appliquer la matière; après quoi, l'ouvrage est fini; la nouvelle bande est réduite à n'avoir que l'épaisseur du reste. Il est à remarquer que c'est toujours avec une extrême vitesse que la guêpe travaille, et toujours à reculons; par là, elle est en état de ju-^ ger continuellement du succès de son travail : le mouvenjent de ses dents est encore plus prompt que celui de ses jambes. On distingue facilement, du
reste, la nouvelle bande ; elle est plus brune, parce qu'elle est encore mouillée. Dans l'ancien ouvrage, on distingue aussi ce qui a été fait à la fois ou d'une même boule. Chaque feuille eât composée de petites bandes larges environ d'une ligne, chacune de différente nuance ; les unes sont plus blanches, les autres plus brunes , et les autres plus jaunâtres, selon la matière qui a été employée. Quoique les feuilles fassent un tout continu, leurs parties tiennent moins ensemble dans les endroits où le travail a été repris, que dans l'étendue de chaque bande. »
L'intérieur du nid rappelle la science géométrique des abeilles. Chaque cellule se compose d'un fond pyramidal sur lequel s'élève un tube prisma^ tique hexagone, disposition qui concilie merveilleusement l'économie de place et l'économie de matériaux, d'une part, en ne laissant aucun vide entre les cellules, de l'autre, en donnant la même paroi à deux cellules. Leurs cloisons , en effet, consistent en un double feuillet dont le prolongement va se souder avec le fond de l'alvéole auquel chacun d'eux appartient, de telle sorte que chaque cellule forme un logement parfaitement indépendant.
Ainsi que tous les, autres guêpiers , le nid de la guêpe germanique renferme, vers la fin.de Tété, des mâles, des femelles et des ouvrières , celles-ci
en nombre considérable par rapport aux autres ha* bitants. On y voit jusqu'à trois cents femelles à la fois ; cependant , elles vivent toutes en très-boune harmonie et prennent part aux travaux de leur mère. Les neutres, quoique les plus petits, sont les plus agiles, les plus actifs, les plus laborieux, mais aussi les plus féroces. Il en faut deux pour faire le poids d'un mâle ; une femelle pèse, à elle seule, autant que trois mâles , et représente le poids de six ouvrières.
A l'exception de celles dont la mission est de bàlir et de soigner les petits, toutes se livrent à une chasse continuelle, effrénée , car elles ne sont pas moins carnassières que les autres espèces du genre. Comme elles, elles tuent leurs victimes, leur tranehent la tête, ou les coupent en deux, et, après s'être repues sur place, soit de proie vivante ou de chair morle, soit du suc des fruits, elles vont généreusement faire part de leur butin aux compagnes restées dans le nid. Plusieurs guêpes s'assemblent alors autour de l'ouvrière qui revient de course ; celle-ci n'est-elle chargée que de liquide sucré ? elle fait sortir de sa bouche une gouttelette que les postulantes sucent avidement; ce manège se répète plusieurs fois de suite, et toujours avec la meilleure intelligence.
Cette vie de chasse et de rapine se continue jusqu'à l'automne, sans plus* de particularités que
34k LES GUÊPES.
celles dont les frelons et les autres guêpes offrent l'exemple. Les jeunes femelles , nées dans Tannée, reçoivent, sur la fin de Tété, un complément de vie par leur union avec les mâles ; le même massacre débarrrasse la société du couvain retardé dans sa dernière métamorphose; la même cause termine Texistence de la guêpe germanique quand la mauvaise saison est venue. Le froid, à son début, la surprend fort. A peine la bise a-t-elle soufflé, nos guêpes rentrent dans leur antre, s'y tiennent confinées le matin, et attendent que la chaleur ait réchauffé l'atmosphère pour se risquer au dehors ; dès que le soleil baisse, elles regagnent leur gîte. La faim, déjà, leur a fait sentir ^s cruelles étreintes. Fleurs et insectes sont devenus bien rares ; les fruits ont disparu; de l'abondance, les guêpes ont passé, presque sans transition, à la disette; la famine approche ; elles s'accrochent en désespérées aux branches des arbustes et les rongent par places, pour en extraire un reste de sève. Chose singulière I la faim, l'atroce faim, ne les rend pas égoïstes vis^ à-vis de leur espèce : une guêpe à jeun vient-elle se poser près de celle qui fait un si maigre repas î toutes deux mettent en jeu leurs antennes en les croisant ; la première guêpe, non-seulement invite le nouvel hôte à partager sa pitance, elle le conduit encore elle-même à ce triste brouet. La gelée arri-
vée, les femelles se hasardent à peine à montrer leur tête hors du trou ; pour si peu qu'il fasse de chaleur , quelques-unes s'enhardissent et viennent se promener sur Tenveloppe du nid ; d'autres les suivent et se groupent autour d'elles dans un . état de parfaite tranquillité : on dirait qu'elles cherchent à concentrer un reste de vie prêt de leur échapper. Mais cette station sur le guêpier n'est que momentanée: le froid refoule de nouveau les guêpes dans leur retraite; à mesure qu'il augmente, elles s'y blottissent déplus en plus, leurs sorties cessent bientôt tout à fait. Déjà, les ouvrières sont mortes ; les mâles les ont suivies de près, c'est maintenant le tour des femelles. Beaucoup périssent épuisées de souffrances et de misères; quelques-unes, mieux trempées , chargées de continuer l'espèce et portant en elles le principe d'une nombreuse descendance, résistent seules à ce jeûne excessif; elles survivent au désastre général, et, le printemps venu, s'en vont, chacune isolément, sans ouvrière qui les aide, jeter ailleurs les bases d'une nouvelle société : elles y remplissent le double rôle de fondatrices et de mères de tout un peuple.
Procul diâcordibtiil ami«.
YlRdlLB.
Après lé drame, l'idylle^ Dans l'histoire des gué» peS) tout est extrême t le travail âpre, sans trêve ni repos, l'énergie meurtrière, la vie au prix de la mort, la fin rapide etconvulsive, de telle sorte que» de la tombe au berceau, cette société, née pour dé* truire, se montre constamment passionnée, violentei sanguinaire. Rien de semblable che2 les pacifiques bourdons. Leurs mteUrs débonnaires ont toute l'apparence d*un roman, et forment un contraste absolu avec celles des guêpes. Amis des champs auxquels ils semblent avoir emprunté leur allure quelque peu rustique, s'ils travaillent, ils le font mollement , à loisir et sans fatigue ; ils vivent de
peu, contents de peu dans leurs simples demeures. Amants déclarés des fleurs, ils volent en chantonnant de Tune à l'autre, les caressent, les soulagent de leurs liqueurs miellées, se jouent dans leurs poussières végétales, et tout en favorisant leurs mariages par ces folâtres ébats, leur enlèvent leur pollen à titre de présent de noces : là- se bornent tous leurs larcins. Bien qu'ils portent Tépée comme les guêpes, ils vivent en paix avec la nature entière, n'attaquent jamais, se défendent à peine, et ont si fort horreur des contestations et des querelles, qu'ils préfèrent abandonner leur bien aux ravisseurs, plutôt que de le leur disputer les armes à la main. Leurs archives sont celles du village ; elles ne parlent ni de guerres ni de combats, ne relatent ni merveilles, ni faits extraordinaires: c'est le simple récit des mœurs pastorales de petites peuplades vivant paisiblement en communauté, dont l'existence annuelle commence et finit avec les fleurs, pour renaître avec chaque printemps.
Un corps trapu, tout velu, relevé de bandelettes de couleurs éclatantes, des jambes postérieures armées de deux éperons, un vol bourdonnant, font reconnaître, à première vue, les bourdons. Leurs sociétés sont peu nombreuses. Les plus peuplées se composent de trois cents habitants, les plus faibles n'en comptent guère qu'une cinquantaine. On y voit,
LES BOURbONS. 41
ainsi que chez les guêpes et les abeilles, trois sortes d'individus : des femelles, des mâles et des ouvrières, avec cette différence, cependant, qu'un certain nombre de ces dernières, nées au printemps, jouissent d'une fécondité particulière : elles s'accouplent comme les autres femelles, mais ne produisent jamais que des mâles.
En leur qualité de Mellifères, destinées à butiner, les femelles et les ouvrières sont munies d'une espèce de trompe propre à recueillir le miel des végétaux, leurs pattes sont façonnées en brosses et en œrbeilles pour ramasser et loger provisoirement le pollen. Leurs mandibules, en forme de cuiller et sillonnées sur le dos, portent trois ou quatre dentelures dont une beaucoup plus large: chez les mâles, cet organe est bidenté et barbu, l'aiguillon fait défaut,
La plupart des bourdons établissent leurs retraites sous terre, .principalement dans les endroits gazonnés, où les racines, par leur entre-croisement, retiennent les molécules terreuses comme dans un réseau et consolident la voûte du souterrain. Quelques espèces, néanmoins, placent leur nid à la surface du sol, dans des lieux herbus ou garnis de buissons ; d'autres le logent dans des tas de pierres ou dans les fissures des vieux murs : l'espace vide qu'ils recèlent à l'intérieur forme l'habitation, elle
est toujours précédée d'un chemin étroit qui y con-* duit.
Le choix de l'emplacement du pid ne se fait pas h la légère. Dès les premiers jours du printemps, on voit les bourdons femelles voler, çà et là, dans les prairies et les collines sèches, visiter toutes les ca« vités qu'elles rencontrent, trous de mulots, gîtes de musaraignes, retraites de campagnols ; elles y entrent tour à tour, en font Tinapeetion, et finale* ment se décident en faveur de ceux qui leur parais^ sent le mieux répondre à leur but : tout le mois d'avril se passe ordinairement à cette recherche, k peine interrompue par celle des vivres,
La construction du nid, à son origine, n'a d'autre architecte qu'une femelle solitaire ; seule, elle clxoisit le domicile, pose les fondements et fabriqua les premières cellules ; elle ne commence à se servir d'auxiliaires, que lorsque ses premiers œufs pondus ont donné naissance à des ouvrières devenues in« sect^ parfaits.
Suivant que les espèces nichent sous terre ou habitent à la surface du sol^ le mode de bfltir varie.
Les bourdons fouisseurs se logent à une profon* deur de trente-cinq à cinquante centimètres sous terre, dans une cavité arrondie, plus large que haute, tapissée de feuilles, et communiquant avec le
dehors par un boyau long et tortueux. Creusent-ils eux-mêmes leurs souterrains, se contentent-ils de les déblayer, ou bien profitent-ils du trou abandonné de quelque animal? on l'ignore. Quelquefois, dérogeant à leurs habitudes, ils s'établissent à la siurface dans une dépression dq terrain qu'ils gar-^ Hissent et recouvrent de mousse, mais cette indus<«' trie ne leur est pas familière, elle appartient au bourdon des mousses {Bombus muscorum).
Cette espèce, type de celles qui campent sur terre, s'établit au voisinage d'un tapis de mousses ; leur matelas élastique fait partie essentielle de son gtte, Déblayer l'emplacement, lui donner la forme d'une coupe, et n'y laisser aq fond que quelques feuilles sèches, constitue ses preniiers travaux. Gela, fait, le bourdon se met à charrier la inoussequirentoura, tâche longue et minutieuse, car il traîne tous ses matériaux et n'en transporte aucun au vol. Ses pattes et ses mandibules font toute la besogne, Posé à terre sur ses jambes et le dos tourné vers le nicl, il saisit avec ses mandibules un paquet de mousse. La première paire de pattes l'aide à trier chaque brin. Quand toute la matière première est suffisam^ment cardée , ces mêmes pattes la glissent sous le corps, les deux jambes mitoyennes la prennent alors et la refoulent de plus en plus vers l'extrémité de l'abdomen ; arrivée là, les deux dernières jambes se
kk LES BOURDONS.
débandent comme un ressort et l'expulsent aussi loin que possible dans la direction du nid.
Au fur et à mesure que l'ouvrage se débite, la mousse s'amoncelle derrière le bourdon; celui-ci change de place, se rapproche de son domicile, vient se poser au-devant des brins mis en charpie, la tête toujours tournée en sens inverse du nid ; il répète son premier manège, la mousse, divisée derechef, avance d'un second pas. Quand plusieurs travailleurs sont à l'œuvre, un autre bourdon reprend le cardage, mais si la femelle est seule, comme cela a toujours lieu dans le principe, elle le continue ellemême jusqu'à ce que toute la mousse nécessaire soit séparée, amenée au nid et montée à sa partie la plus élevée. Tant qu'il n'est question que de charroi, les choses se passent ainsi ; mais lorsqu'il s'agit de construire la voûte, les mandibules tantôt fonctionnent seules, tantôt s'aident de la première paire de jambes pour entrelacer la mousse et en fabriquer une sorte de feutre ; l'insecte veut-il faire prendre à la voûte la forme d'une demi-sphère sous laquelle elle se présente le plus souvent, il enfonce sa tête sous la mousse, la bat, la presse de dedans en dehors dans tout son contour et lui donne une convexité régulière: cette calotte, de trois à quatre centimètres d'épaisseur, à la fois solide et légère, est, plus tard, enduite intérieurement d'une
mince couche de cire enveloppant tous les brins de mousse du plafond qu'elle rend ainsi tout à fait imperméable.
A ne voir que l'extérieur du nid, on le prendrait pour une simple motte couverte de mousse, mais ce n'est là qu'une première enceinte qui défend l'habitation des injures du temps et oppose une barrière aux nàaraudeurs. Le véritable nid est en dessous ; il suffit, pour s'en convaincre, de soulever la calotte, l'intérieur du ménage des bourdons se montre alors sans mystère ; chacun peut l'examiner à son aise, au risque d'être assourdi par un concert plus menaçant que dangereux. En pareille circonstance, des guêpes, des abeilles ne manqueraient pas de punir, à coups de poignards, une telle indiS'^ crétion ; les pacifiques bourdons, eux, souffrent patiemment la violation de leur retraite; ils se bornent à voler en grommelant autour des curieux ; d'aucuns même, véritables philosophes, indifférents aux choses de ce monde, ne quittent pas leur nid pendant cette visite domiciliaire. Cesse-t-on de les inquiéter? ils se mettent à recouvrir leur habitation, sans même attendre que les fâcheux soient éloignés.
Les nids de tous les bourdons se ressemblent à peu de chose près, comme leurs mœurs, et sont fabriqués sur le même moule. Leur aspect est ce-
lui d'un gâteau assez grossier, irrégulier, de volume variable et revêtu d'une chemise de cire qui part verticalement de sa base, en côtoie les parois et vient s'arrondir en voûte au-dessus, à la distance de huit ou dix millimètres. C'est sous cette enceinte protectrice que se fait l'éducation des petits et que se trouvent le garde^manger, représenté par des pots de miel toujours ouverts, et quelques magasins de poussières végétales. Quand la société est récente, on ne rencontre qu'un seul rayon, mais si elle existe déjà depuis quelque temps^ on aperçoit dans le nid un certain nombre de corps ovoïdes, d'un jaune plus ou moins pâle, d'inégale grosseur, adossés les uns aux autres dans le sens de leur longueur et se superposant sur deux et trois étages, sans grande symétrie. Les corps ovoïdes du milieu surpassent ceux des ailes, lesquels, à leur tour, dominent ceux qui les flanquent ; donc, trois plans : leur réunion constitue de petits groupes d'environ quatre centimètres de haut sur six de large ; placés horizonta* lement les uns à côté des autres, et reliés ensemble par de petits cordons de cire ils forment une sorte de gâteau convexe en dessus et légèrement concave en dessous. Les gâteaux supérieurs s'appuient sur les corps ovoïdes les plus élevés de l'étage immédiatement au-dessous, et se rattachent au reste de l'édifice par des piliers en cire fortifiés à leurs extré-
mités. Au-dessus du gâteau terminal s'étendent des masses de cire brunâtres, arrondies, mais fort irrégulières, assez semblables à des truffes ; elles remplissent les interstices que laissent entre eux les corps ovoïdes supérieurs, et s'élèvent quelquefois comme des mamelons au-dessus des coques qui leur servent de base. Ces masses sont l'œuvro capitale des bourdons ; dans leur triple destination, elles servent de premier berceau aux bourdons à l'état d'œufs, tiennent en magasin la première nourriture des larves, et protègent, en même temps, les petits contre le froid et l'humidité.
Tel est le nid proprement dit ; les bourdons s'y prennent de la manière suivante pour le construire.
La cire est la première assise de leur édifice et le ciment de tous leurs gâteaux. Ils ne la trouvent pat^ toute faite sur les plantes, elle résulte d'une élaboration particulière que subit, dans leur corps, le miel dont ils se nourrissent; elle transsude à travers les intervalles des anneaux de leur abdomen , une demi-heure après qu'ils ont mangé. Pour l'extraire, le bourdon frotte son ventre et les sutures latérales^ de ses anneaux avec ses pattes mitoyennes. Cellesci, une fois chargées des lamelles de cire, s'engagent alternativement entre les deux pattes postérieures que l'insecte a soin de rapprocher Tune de
l'autre pour faire ofrice de pinces ; tandis qu'elles serrent une des pattes mitoyennes, le bourdon s'efforce de tirei" cette dernière, mais, en se dégageant, la jambe du milieu abandonne aux pattes postérieures la cire qui y était attachée : ce manège, répété plusieurs fois, apporte à la troisième paire de pattes tout son contingent. Dès qu'elle est suffisamment lestée, le bourdon fait glisser la charge de haut en bas par le frottement rapide de ces mêmes membres l'un sur l'autre; il l'amène ainsi près du tarse et n'a plus besoin que d'une dernière impulsion pour la faire tomber à terre.
La cire des bourdons diffère sensiblement de celle des abeilles; elle n'en a ni l'éclat, ni la fermeté, ni la fusibilité ; c'est une substance molle, tenace et de couleur brune : la mère bourdon en produit plus que les ouvrières.
C'est avec ses mandibules qu'elle la met en œuvre. Aussitôt qu'elle en a réuni une certaine quantité, elle la porte au point où elle veut nidifier, et en forme un petit tas. Cette masse doit être creusée pour devenir cellule; la femelle la ronge vers le milieu, un trou s'y forme; à mesure qu'il va s'approfondissant, elle fait passer dans sa bouche les débris de cire, les pétrit avec ses mandibules et les dépose à l'orifice de l'alvéole qu'elle a commencé de sculpter. Tout en le rendant de plus en plus
creux, elle s'occupe d'affiner ses bords; ce travail s'exécute à reculons ; l'insecte tourne tout autour de la cellule qui ne tarde pas à prendre la figure d'une cupule de gland: deux ou trois voyages au dépôt de cire lui fournissent tous les matériaux nécessaires pour élever de six ou huit millimètres les bords de la cellule. La construction avance, mais elle est encore à l'état d'ébauche dégrossie, il reste à lui donner le fini d'un dernier tour de main; la mère polit l'intérieur de la cellule, arrondit ses contours et fortifie ses parois : cette fois, Tceuvre est parfaite. D'une cellule, le bourdon passe à une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il s'en trouve un certain nombre de prêtes ; quand elles sont finies, la prévoyance maternelle se manifeste à son tour. Abandonnée à ses seules ressources, au début de la colonie, la mère ne saurait suffire à distribuer la pâture aux petits qui bientôt naîtront de ses pontes; son instinct pourvoit à cette difficulté. En attendant que la population soit en force, et que les ouvrières viennent l'aider à donner la becquée aux larves, elle va puiser dans l'entrepôt, pétrit une certaine quantité de pollen avec du miel qu'elle y dégorge,. et dépose cette pâtée au fond de chaque cellule en l'étalant par couches, afin que le petit être appelé à s'en nourrir jouisse du plus grand espace possible dans son berceau.
L'époque de la ponte arrivée, la femelle y prélude en essayant défaire entrer Textrémité de son abdomen dans les cellules. Si elle ne peut y parvenir, elle quitte sa place, va chercher de la cire, et revient élargir l'alvéole en évasant ses bords. La rectification n'est pas plutôt achevée, qu'elle s'assure , par un second essai, que ses dimensions sont bien prises ; elle insère de nouveau le bout de son abdomen dans la cellule, et s'il en remplit exactement l'orifice, elle y prend position.
La ponte chez les bourdons parait chose î)lus laborieuse que chez les autres insectes;. elle exige de tels efforts, que la femelle ne réussit presque jamais à se délivrer du premier coup. Afin d'aider à la nature, elle tire l'aiguillon de son étui, le rejette fortement en arrière et en perce de part en part le bord delà cellule; s'arc-boutant ensuite contre l'aiguillon, à l'aide de ses pattes postérieures, elle se cramponne de son mieux, laisse tomber, sans désemparer, six ou sept œufs dans l'alvéole, puis ferme aussitôt l'ouverture en rabattant ses bords : le vide qu'ils laissent est comblé avec des grains de cire.
Les œufs, de trois millimètres de long sur un diamètre d'un peu plus d'un tiers, sont d'un blanc laiteux, oblongs et légèrement courbés ; ils gisent sans aucun ordre dans la cellule, côte à côte, ou même les uns sur les autres. Au bout de quatre ou cinq
jourS) il en sort un ver apode, roulé sur lui-même, marqué latéralement de taches noires transversales, irrégulières, sur fond blanc; dès sa naissance, il laisse apercevoir distinctement la tête et la lèvre ioférieure qni fait saillie en avant.
Dans leur premier état, les larves d*une même cellule vivent en commun, à la même table, sous la même tente; elles s'y nourrissent ensemble de la pâtée préparée' au fond de leur berceau et y prennent tout leur développement. Cette cellule n'excède pas la grosseur d'un pois quand la femelle y dépose ses œufe ; mais à mesure que les larves grossissent, ' l'espace devient plus étroit; bientôt il ne peut plus suffire à l'accroissement progressif des jeunes in* sectes ; l'alvéole alors se fend dans sa longueur, la* mère aussitôt de prendre des fragments de cire et de les appliquer entre les bords de l'ouverture; elle va, vient, retourne à la provision de cire, et répète son travail de calfatage jusqu'à ce qu'il n'y ait plus trace de rupture: après trois ou quatre manœuvres de ce genre, la cellule est complètement fermée et se trouve agrandie de toute la pièce qui y a été coulée. Grâce à ces additions renouvelées chaque fois que l'alvéole éclate sous la pression intérieure des larves, celles-ci acquièrent dans leur prison commune sans cesse élargie le volume normal qu'elles doivent avoir, treize millimètres de longueur; aussi,
vers la fin de la première période, la tente arrivet-elle à la grosseur d'une noix. Sa forme varie nécessairement avec le développement successif des larves. Les vers, en effet, ne grandissent pas toujours dans les mêmes proportijpns, ni avec la même rapidité; il en est de précoces et de tardifs, la cellule se moule sur leurs diverses évolutions; c'est ainsi qu'elle se rompt en un point, tandis qu'elle reste encore intacte sur l'autre; les pièces qui ferment chaque fissure influencent forcément sa configuration: sa forme se trouve surtout altérée au moment où les vers se changent en nymphes. Avant de passer sous ce deuxième état, chacun d'eux se file, sous le toit commun, une coque de soie blanche extrêmement fine où il s'enferme solitairement. A partir de cette époque, la nourriture ne lui est plus nécessaire; il cesse de manger, se tient d'abord roulé en cercle dans sa prison ; mais peu à peu, il se relève, et finalement, s'y tient debout: la coque, originairement semblable à une boule déprimée, s'allonge alors en figure oblongue.
En général, trois jours après qu'elles ont été filées, les coques sont dépouillées de la cire qui les recouvre; chaque larve met bas sa tunique de ver: c'est son dernier acte d'insecte rampant; aussitôt après, elle se métamorphose en nymphe.
L'immobilité la plus complète est sa seule atti-
tude pendant cet état transitoire qui dure une quinzaine de jours. Ce temps expiré, le bourdon a une double opération à accomplir avant d'être rendu à la liberté; sa peau de nymphe se fend sur le dos, il en sort par la tête sans grande difficulté; maïs pour se tirer de la coque soyeuse, il lui faut jouer des mandibules et ronger ses barreaux aux deux tiers de leur hauteur: la femelle l'aide dans cette tâche que remplissent, plus tard, les ouvrières en déchirant horizontalement la coque, un peu au-dessus de son renflement. Un quart d'heure est employé à opérer cette délivrance; le bourdon paraît au grand jour le corps couvert d'un duvet grisâtre qui bientôt prendra de plus vives couleurs sous l'influence de la lumière: le premier acte du captif affranchi est une visite au buffet.
Jusqu'ici, la mère bourdon a travaillé seule à l'établissement de la colonie ; les éclosions successives vont mettre fin à son isolement et lui fournir d'utiles renforts. Les premiers œufs pondus lui envoient une escouade d'ouvrières qui, à peine devenues insectes parfaits, sont pourvues d'un complet outillage et d'un savoir instinctif à toute épreuve; la société en tirera bon parti; son développement ne se fait pas attendre. Naturellement, les filles commencent par aider leur mère. Elles s'occupent, d'abord, de la confection des cellules. Tantôt elles ne
5(à LES BOURDONS.
font que les ébaucher, tantôt elles les construisent de la base au sommet; mais, quelle que soit la part qu'elles prennent à la nidification, toujours la mère se réserve le soin de la revoir pour lui donner la dernière main. Tandis qu'elle-même pourvoit au logement et à la nourriture de ses petits, les auxi* liaires entreprennent une œuvre de premier ordre, la construction de l'enceinte intérieure qui doit envelopper toute la surface du nid. La cire seule entre dans cette bâtisse, qui part du sol même. Les ou-^ vrières n'entament d'abord qu'un seul côté; elles appliquent leurs premiers matériaux contre plusieurs coques contiguës et garnissent de cire les interstices que celleS'Ci laissent entre elles.Bientôt une ligne demi'^circulaire se dessine sur un des flancs du nid : la base de l'enceinte est posée. Sur ces pre-* mlers rudiments, elles appliquent de la cire prise dans les magasins, pétrie avec les mandibules et façonnée avec les dents; leurs pattes antérieures leur tiennent lieu de bras: chaque ouvrière dépose son ciment sur l'un des points de la ligne de circonvallation,"le mur s'élève à vue d'œil, le travail est en pleine activité. Déjà le rempart dépasse la hau* teur des coques, c'est le moment d'attaquer un autre côté : maçons et manœuvres édifient à qui mieux mieux ; la construction se poursuit maintenant sur les quatre points cardinaux à la fois, les intervalles
qui séparaient les pans de mur ont disparu : ceux-ci se rejoignent et ne forment plus qu'une enceinte continue qui n'attend plus que son couronnement. Pour cette opération dernière, les bourdons changent déposition. Jusqu'ici, ils avaient bâti verticalement, la première paire de pattes et Ja tôte posées sur le bord de la chemise, tandis que les jambes postérieures s'appuyaient sur les coques les plus rapprochées ; leur travail, à l'avenir, se fera hori»zontàlement. Ils enjambent la muraillei se campent à califourchon sur la crête, entaillent le mur sur divers points, maçonnent? de côté et élèvent, en peu de temps, une toiture plate au-dessus du nid ; de petits piliers, partant des coques supérieures et abou*tissant h h voûte, la soutiennent an plusieurs en*droits; elle esj; fermée de toutes parts, k l'exception de quelques ouvertures irréguUères ménagées pour servir de passages,
li'enveloppe intérieure de cire préserve le nid du froid et de l'humidité ;,mais, quelle que soit la solidité que lui donne une matière onctueuse et tenace, elle n'opposerait qu'une défense insuffisante au vent et à la pluie, si l'habitation n'était, en outre, protégée par un second ouvrage de défense plus grossier, il est vrai, mais aussi plus efficace; les ouvrières couvrent le nid de mousse ou de brins d'herbe, et relient les ditférentes pièces de cette ca-
lotte de sûreté au moyen d'une couche de cire dont elles enduisent sa face inférieure: Pergame est maintenant à l'abri des insultes de Tair.
La maçonnerie et les fortifications ne sont pas les seuls travaux des ouvrières, elles prennent aussi une part active à l'éducation de la progéniture. Les larves, comme on l'a vu, se nourrissent seules, dans les premiers temps de Téclosion, avec la pâtée déposée au fond de leurs berceaux ; mais vient un moment où elles veulent recevoir la becquée, comme les oiseaux la donnent à leurs petits; nos ouvrières deviennent des nourrices pleines de zèle et de sollicitude. Elles connaissent l'instant précis où les pupilles réclament leur intervention; pratiquant un petit trou dans le couvercle de leurs cellules, elles leur distribuent leur ration de pollen mélangé de miel, et referment aussitôt les alvéoles avec de la cire qui les clôt hermétiquement. Plus tard, quand les larves se sont filé des coques, ce sont elles encore qui enlèvent la cire dont elles sont enduites et qui aident les nymphes à se débarrasser de leur manteau: bref, il n'est sorte de services qu'elles ne rendent dans l'intérieur de la maison.
La mère bourdon, ainsi soulagée d'une partie de sa première tâche, ne tarde pas à reprendre son véritable rôle, la propagation de l'espèce. Tant qu'elle régnait seule, rien ne la dérangeait dans ses 'graves
fonctions de pondeuse ; elle y procédait librement et sans autre souci que celui d'une tendre prévoyance; mais l'arrivée des auxiliaires vient troubler son heureuse quiétude : il lui faut défendre ses œufe contre d'effrontées gourmandes. Ce morceau friand est, en effet, fort du goût des ouvrières. A peine la mère est-elle délivrée, à peine se metelle en devoir de fermer la cellule sur ses œufs, une troupe malicieuse, à l'affût, se précipite sur l'alvéole qui reçoit les œufs et essaye de lui en dérober quelques-uns; si grande est leur audace, et telle leur convoitise, qu'elles s'efforcent de les saisir au passage quand la femelle est en train de pondre. Mais, de ce côté, les précautions ont été bien prises: les proportions de la cellule sont tellement calculées sur le ventre de la mère, que les tentatives des pillardes demeurent sans résultat. Tant que la pauvre mère reste sur ses œufs, ils sont en sûreté; mais qui rapine, ruse : au moment où la femelle s'apprête à passer à une autre cellule, les friponnes deviennent plus hardies ; elles harcèlent alors la mère sans relâche et lui livrent assaut sur assaut: à bout de patience, celle-ci quitte brusquement sa position et poursuit à outrance les malfaitrices jusqu'au bas du nid, en agitant fortement ses ailes. Par cette sortie énergique, le péril est un instant écarté, mais il s'en faut qu'il soit dissipé. Pendant
^ue la, mère donne la chasse aux Voleuses^ leurs complices sont là, en observation, qui n'attendent que 3on départ pour satisfaire leur convoitise. Elle n'a pas plutôt quitté sa place, qu'elles se jettent sur la cellule ouverte, en tirent plusieurs œufs et les hument à longs traits.
La mère^ cependant^ après avoir mis en fuite la première troupe , revient sur ses pas pour clore sa cellule î quelle n'est pas sa stupéfaction en voyant sa nichée au pillage? Éperdue, furieuse, elle se jette sur les maraudeuses, tombe sur elles à coups de mandibules, leâ secoue d'importancOj et, avertie par son malheur^ chasse impitoyablement toute ouvrière qui tente de s'approcher de da cellule , mais rtdée de se servir de son dard ne lui vient pas un seul instant à l'esprit.
La fermeture de la cellule, indispensable pour la bonne venue des jeunes êtres qu'elle renferme^ n'est pas un préservatif absolu contre la rapacité des ouvrières; elles savent fort bien ouvrir les alvéoles, aussi, dans les premières vingt-quatre heures de la ponte, la mère fait-elle bonne garde audessus de ses œufs; elle y reste pendant des heures entières couchée sur le couvercle et agitant rapidement l'extrémité de son abdomen, à peu près comme la poule qui se trémousse sur les œufs qu'elle s'apprête à Couver. Paâsé le second jour, il est rare que
les ouvrières recommencent leurs attaques ; elles semblent n'en vouloir qu'aux œufs fraîchement pondus.
La ponte s'effectue à diverses reprises dont la date varie selon les différentes! espèces de bourdons. La ponte du printemps produit exclusivement des ouvrières; leur nombre est fort restreint dans lei» mois de mai et de juin ; à partir de cette époque» il s'accroît sensiblement et arrive à son chiffre le plus élevé en août et septembre. Les jeunes femelles, dans la plupart des nids, commencent à paraître vers la fin de juillet» les mâles les suivent de près ;• les plus grandes éclosions, cepiandant, n'ont lieu qu'en août et septembre : à Vwtxèe de l'automne, les peuplades se trouvent au gtand complet; A me>* sure que la population augmente^ le nid prend plus de développement; les bourdons l'agrandissent suc* cessivement, ils y multiplient les cellules et les ma* gasinS) car, bien qu'ils ne fassent pas de grandes provisions, ils onttoujouru du pollen et du miel en jréserve pour les besoins du jour. Chaque espèce de bourdons loge ses approvisionnements dans des entrepôts particuliers. Les uns ont leurs pots à miel cylindriques, les autres les façonnent en amphores à long col, quelques-uns entourent leurs vases d'un anneau de cire , plusieurs ajoutent des goulots à leurs cellules, puis, les évasent à leur ouverture; il
en est d'autres, au contraire, qui les ferment par un col très-étroit : ces magasins occupent ordinairement le gâteau supérieur, ils font saillie à sa partie la plus élevée et sur ses bords.
Ainsi que tous les mellifères, les bourdons butinent sur les fleurs ; ils s'y délectent avec un tel abandon, que souvent, séduits par leurs charmes, ils font l'école buissonnière ; au lieu de rentrer, chaque soir, au logis, ils s'oublient sur une tête de chardon ou au fond d'une corolle : dans les soirées fraîches du mois de septembre, on les surprend sur ces sofas improvisés, tout engourdis et comme plongés dans une sorte d'ivresse ; ils se laissent prendre alors sans résistance et trahissent, par un bourdonnement aigu, leur médbntentement d'un repos- troublé. La manière dont ils ramassent le pollen et le miel est exactement la même que celle des abeilles.
De retour des champs, ils n'ont rien de plus pressé
que de se décharger de leur butin. Le bourdon qui revient delà picorée visite les pots à miel, y fait entrer sa tête ainsi qu'une partie de son corselet, contracte . son abdomen, ramène à la bouche, par un effort musculaire, la liqueur sucrée contenue dans l'estomac et la dégorge dans le vase : ce miel, aussi doux que celui des abeilles, est plus coulant et plus clair, il a un arôme spécial et ne prend point à la gorge. Les pelotes végétales que les bourdons transpor-
tentdans leur corbeille ressemblent, sur leurs jambes, à un petit grain de poivre aplati. Pour s'en débarrasser, l'insecte se hisse sur une cellule et s*y cramponne au moyen de sa première paire de pattes. En même temps, il y plonge ses autres jambes, engage, dans les pattes qui sont libres, les pattes chargées de poussières végétales, et, en cherchant à dégager ces dernières de leurs entraves, détache, par un mouvement de bas en haut, les pelotes pollinîques et les fait tomber dans le vase destiné à les emmagasiner : cette opération terminée, le bourdon retire ses pattes de la cellule, se retourne, descend, la tête la première, dans le réservoir, y dispose le pollen par couches et Tarrose d'un peu de miel.
L'époque de l'accouplement n'est pas la même dans toutes les espèces. D'après le Pelletier de Saint-Pargeau, il aurait lieu du 15 septembre au 15 octobre, non dans le nid, mais en plein soleil, sur un mur, sur un tronc d'arbre ou sur les fleurs. Quand la fécondation est opéiée, la femelle saisit le mâle avec ses pattes postérieures, et le repousse avec force : le malheureux tombe à terre sans mouvement : c'en est fait de lui, il a aimé, il naeurt.
Les jeunes femelles, écloses vers la fin de l'été, ne sont point appelées à devenir mères dans le nid
qui les il vues naître, elles gardent leurs œufs et ne s'en délîvi*ent qu-au printemps suivant, dans une nouvelle habitation. Il en est autrement des ouvrières fécondes, elles pondent peu de temps après avoir été courtisées par les mâles. Leur maternité anomale excite, au plus haut point, la jalousie de la mère bourdon. Dès qu'elles se mettent à pondre, la véritable femelle se jette sur elles avec colère, en battant des ailes, elle leur grimpe sur lé dos, les chasse à coups de mandibules, enfonce sa tête dans la cellule dont elle les a ftiit déguerpir, s'empare de leurs œufs et les dévore. Chaque fois qu'elles s'apprêtent à pondre, la même chasse recommence ; la cellule est-elle refermée sur les œufs? la mère la déchire à belles dents et fait main basse sur tout ce qu'elle contient. Cette jalousie de la mère bourdon, les ouvrières fécondes l'éprouvent aussi entre elles. Au moment du part, elles ne cessent de se poursuivre ; comme elles veulent toutes pondre à la fois, la cellule est disputée avec acharnement. La plus alerte ou la plus habile à s*en emparer se hâte d'y faire tomber ses œufs, mais elle n'y parvient pas sans peine; ses rivales battent en brèche l'extrémité de son abdomen et finissent par la déloger : chacune d'elles, à son tour, subit les mêmes attaques et voit ses œufs en butte au même sort.
Ûu reste, ces querelles intestines sont les seules
qui troublent le ménage des bourdons; elles n'éclatent jamais qu'entre la mère et les ouvrières fécondes; les jeunes femelles , nées dans le courant de Tété , demeurent absolument étrangères k ces con* testations ; leur maternité latente leur assure le bénéfice d'une complète neutralité. A part ces légers incidents dont la véritable cause n'est pas encore connue, tout se passe avec le plus grand calme dans les sociétés de bourdons, leur caste vit essen* tiellement de paix et d'harmonie.
Contrairement aux mœurs des abeilles, les jeunes femelles ne se prévalent pas de leur sexe pour s'exempter de travailler , elles s'occupent de même que les ouvrières. Gomme elles, elles vont» au de« hors, récolter le nectar des végétaux , sécrètent de la cire, la pétrissent et la préparent , mais elles ne font de cellules que lorsqu'elles posent elles-mêmes les fondements d'une nouvelle cité ; chez elles, la faculté de bâtir et de pondre sommeille pendant rautomne et l'hiver de la première année, et ne se réveille qu'aux approches de la maternité.
Ce privilège n'est pas le seul qui leur ait été départi; leur vie, sauf accident, se prolonge toujours au delà de l'existence des mâles et des ouvrières. Tandis que ceux-ci périssent tous aux premier! froids de l'automne, les femelles, dépositaires des
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germes d'où sortiront les races futures, échappent à la loi commune, elles résistent à l'hiver. Dans leur prévoyance instinctive, dès que menace la saison rigoureuse, elles se creusent une retraite profonde au delà du nid, quittent le domicile natal , s'ensevelissent toutes vivantes flans une espèce de tombeau, y dorment d'un sommeil léthargique pendant quatre mois entiers, puis, au retour du printemps, saluent sa bienvenue par leur résurrection. Rendues à la vie active, elles profitent, tout d'abord, de leur liberté pour aller jeter, seules et sans autre secours que leur courage maternel, les bases d'une nouvelle colonie. Elles n'ont subi qu'une seule fois les approches du mâle, mais la fécondité ne leur en est pas moins assurée pour toute leur vie. Dans leur travail solitaire, elles se livrent, sans partage, à la construction du nid et à l'éducation des petits; leur existence, désormais, est complète: leurs tilles, devenues des auxiliaires, n'y changeront rien, elles ne leur apportent qu'une simple collaboration. Leur concours, toutefois, imprime une impulsion plus vive à tous les travaux. L'accroissement de la population, chez les bourdons, a cela de particulier, que l'industrie de la cité se développe en raison directe du nombre des habitants; elle dé- . cline, au contraire, là où leurs sociétés se réduisent à quelques individus : c'est ainsi que les plus petites
peuplades ne doublent pas de cire leur toit de mousse, et n'allongent pas leurs pots à miel, elles se bornent au strict nécessaire. Il n'en est pas de même dans les sociétés nombreuses. La personnalité s'anime, alors, au contact de tous ; une sorte d'émulation instinctive entraîne toutes les volontés et les dévoue au travail, à la défense commune et aux soins des petits : de leurs rapports continus naît une affection mutuelle qui rattache les uns aux autres tous les membres de la nation et les confond en une grande famille : le besoin les rassemble, l'union les soutient, un même mobile, l'amour de la république, les conduit à leur destinée.
Cœlestia dona.
Virgile.
Qui n'aime les abeilles? Qui, dans une belle matinée de printemps, quand tout est joie et amour sur la terre, n'a suivi avec curiosité le mouvement qui se fait autour d'une ruche ? Qui n'a pas contemplé avec intérêt ce petit peuple si laborieux, si actif, sans cesse occupé à butiner, à extraire le miel et la cire du sein des fleurs, tout entier au travail qui semble la grande loi de son existence; peuple qui a ses mœurs, ses passions, ses vicissitudes de prospérité et de décadence, et dont tous les membres, sans cesser de vivre d*une vie propre , conspirent uniquement à un but commun, le salut de la chose publique.
Platon et Virgile ont chanté les abeilles ; poètes et naturalistes ont célébré, à Tenvi, leur instinct, leur industrie et leurs combdts ; mais les uns, trop systématiques , n'ont voulu voir dans cet insecte qu'une machine organisée; les autres, emportés par leur imagination, lui ont prêté des facultés purement imaginaires. Grâce aux patientes recherches des Swammerdam, des Réaumur, des Schirack et des Huber, ses mœurs, pour n'être plus un mystère ni un conte des Mille et une NuitSy n'en excitent pas moins notre admiration envers cette Providence si magnifique dçms ses moindres ouvrages , et qui mène toute chose à sa fin par une extrême simplicité de moyens.
Les abeilles w sont pas des insectes solitaires, elles se réunissent en sociétés, espèces de grandes familles où chaque individu, d'aprèa son organisa^tion, est chargé de fonctions spéciales**. A l'état de nature, tout leur devient cité : le tronc creux des rfrbres, les ruines, les cavités des rochers leur servent indistinctement d'habitation. Mais, entre nos mains, l'abeille, devenue domestique, vit, travaille et multiplie dans des ruches. Pille indépendante de l'air ou esclave volontaire de l'homme, son art mer-
* Voir à la fip de cette histoire les notes tirées de Virgile, qui résument, en quelque sorte, les connaissances des anciens sur les abeilles.
veilleux la suit partout : toujours elle bâtit sed palais de cire, toujours elle récolte et puise dans la végétation, comme à une source intarissable, Tambroiâie dont elle emplit ses magasins.
Au premier aspect, l'abeille ne se distingue pas des hyménoptères les plus vulgaires. Uhe petite taille, une tête aussi large que le corselet, pourvue de deux yeux à facettes et de deux courtes antennes, un corps ramassé et sans élégance, une SUrfkce toute velue, une livrée obscure, n'ont rien qui attire le regard. Son principal outil consiste en une paire de mandibules mobiles, échancrées chacune d*une dent convexe à Textérieur, concave à Tintérieur, et dont le bout va s'évasant et se coupe obliquement. Ces dents peuvent non - seulement se rencontrer, mais encore se croiser; appliquées Tune contre Tautre, elles forment une pince angulaire : dans cette position, elles laissent entre elles une cavité où sont reçues les parcelles des matières pressées et broyées entre les deux côtés extérieurs deS dents.
La bouche s'ouvre à la partie inférieure de la tête ; elle est fermée, en dessus, par un labre corné, latéralement, par les mandibules, et, en dessous, par une petite pièce membraneuse mobile qui joue le rôle d'une lèvre inférieure et sert de conduit aux aliments. Entre ces dijfférentes pièces sont insérées la trompe et les mâchoires» La partie antérieure de"
la trompe peut être considérée comme une langue rendue flexible par un petit corps charnu ; deux leviers sur lesquels sa base repose la portent en avant et la rejettent en arrière, selon que le sommet de l'angle qu'ils déterminent regarde les dents ou se tourne vers le cou. A Télat de repos absolu, la trompe fait un coude près du bout des dents et se replie sur elle-même, de façon que sa pointe vient rejoindre sa base, protégée par un étui écailleux. Mais la trompe est-elle en action? les mâchoires se dirigent vers l'extérieur de la bouche, les palpes labiaux s'écartent et laissent à nu la langue représentée par une lame plate, étroite, mi-cartilagineuse, mi-membraneuse, transversalement cannelée et susceptible de dilatation et d'extension : sa face, supérieure est toute couverte de poils.
La trompe est l'instrument avec lequel l'abeille recueille le suc répandu à la surface des feuilles ou déposé au fond des corolles, dans les nectaires d'où la liqueur s'épanche sur les membranes florales, et les couvre d'une sorte d'enduit. A peine l'abeille s'est-elle posée sur une fleur bien épanouie, qu'elle se dirige vers son centre ; elle avance l'extrémité de sa trompe et l'applique contre les pétales, au voisinage de l'onglet. Cette trompe s'agite d'une infinité de mouvements ; elle se raccourcit, s'allonge, se contourne, s'infléchit, suivant que les parties qu'elle
explore sont convexes ou concaves, Swammerdam la regardait comme un corps de pompe percé d*un trou par lequel la liqueur sucrée pouvait être aspirée; les expériences de Réaumur et l'observation journalière prouvent que la trompe fait l'offlce d'une langue occupée à lécher une liqueur. Sa surface velue s'en enduit; l'abeille, par ses diverses inflexions, cherche à l'en couvrir. Elle plie le bout de sa trompe, l'allonge et la raccourcit tour à tour, la retire de temps à autre, lui fait décrire des sinuosités, et rend, par intervalles, sa surface supé- * rieure concave, comme pour ménager une pente, vers la tête, à la liqueur dont elle s'est chargée. En raccourcissant sa trompe au point de la faire rentrer tout entière sous les étuis, elle porte et dépose le suc mielleux dans une espèce de conduit d'où il passe successivement par la bouche, l'œsophage, un premier estomac et aboutit à un second sac où se fait la digestion du pollen. C'est donc en léchant leur surface sucrée que l'abeille enlève le miel des fleurs; sa trompe, aidée dans ce mouvement par la pression ondulatoire des mâchoires et des palpes labiales, agit exactement comme la langue d'un chien qui laperait un liquide.
Le corps de l'abeille se compose de six anneaux formés chacun de deux pièces écailleuses dont la supérieure, débordant sur les côtés, recouvre, par
ses deux bouts, la seconde pièce appliquée sur le ventre : ils constituent une véritable cuirasse destinée à protéger les parties membraneuses qulls abritent., tout enr laissant le corps se mouvoir librement. Celui-ci, à son extrémité, est armé intérieurement d'un aiguillon double renfermé dans un fourreau d'écaillé. Le dard, à l'état de repos , se cache dans l'abdomen, mais il en sort à la volonté de l'abeille et se partage alors en deux branches. Percé dans toute son étendue, il communique par sa base avec un réservoir à venin; vers sa pointe, il est garni de dentelures qui, enfoncées dans la plaie, l'y fixent solidement, mais entraînent en même temps des conséquences funestes pour l'insecte : avec son dard, il laisse souvent dans la blessure la poche à venin ainsi que les pièces qui mettent l'aiguillon enjeu.
Chez l'abeille, le corselet tient au corps par un mince pédicule ; il donne insertion à trois paires de pattes dont la structure mérite une attention spéciale; elles sont pour elle, en effet, un instrument de travail des plus précieux. Les deux premières paires ont à peu près la même longueur, mais les deux dernières pattes sont plus longues que les quatre antérieures ; leur conformation n'est pas semblable. Les jambes postérieures présentent à la partie externe une dépression longitudinale triangulaire
nommée palette^ surmontée, sur les côtés, de poils roides qui forment comme les bords d'une espèce de corbeille; la face externe de la palette en figure le fond. Son bout est aigu à sa jonction avec la cuisse ; sa partie la plus large s'articule avec la cinquième pièce ou le tarse, dont le premier article porte le nom de hros$e; il est aplati dans les troisième et seconde paires de pattes. La brossé, dans les pattes de la première paire, est allongée, arrondie et tout à fait velue; ses poils regardent l'extrémité du tarse. Dans les pattes de la seconde paire, la brosse est oblongue , lisse extérieurement et garnie à l'intérieur de poils dirigés en bas. Celle de la troisième paire de pattes représente une sorte de parallélogramme rectangle; lisse à sa face extérieure, elle est garnie en dedans de poils roides et durs comme des dents de peigne rangées sur plu-^ sieurs séries irrégulières; enfin la patte de l'abeille se termine par cinq articles posés bout à bout, le dernier armé de crochets.
C'est à l'aide de ce simple appareil que Tabeille fait une de ses principales récoltes. Les fleurs ne lui fournissent pas seulement du miel, elles lui livrent encore leur poussière pollinique qui compose une partie de sa nourriture et dont ses petits ne sauraient se passer. Le manège qu'elle exécute en butinant le pollen ne laisse pas d'être assez compliqué.
Velue qu'elle est sur tout son corps, Tabeille n*entre pas dans une fleur bien épanouie sans se rouler et s'enfariner de la tête aux paltes, en se frottant en tous sens contre les étamines. Ses brosses commencent alors leurs fonctions. Elles passent et repassent sur la tête, sur le corselet, sur toutes les parties du corps de Tinsecte, détachent les poussières fécondantes arrêtées dans les poils et rassemblent leurs granules épars; Par une seconde manœuvre, Tabeille transmet tour à tour ces corpuscules d'une jambe de la première paire à une jambe de la seconde, et les empile sur la palette de la troisième paire où elle les fixe à Taide de coups répétés. Si la fleur est incomplètement épanouie, l'abeille force le mystérieux sanctuaire, éprouve successivement toutes les anthères, abandonne celles qui ne sont pas arrivées à une maturité suffisante, s'attache à celles dont la déhisceuce est prochaine, les presse avec ses deux dents comme avec une pince et oblige le sac de s'ouvrir et de lui livrer son trésor. Les deux brosses de la première paire de pattes entrent alors en contact avec les mandibules et se chargent de quelques grains ; en se retirant en arrière, l'une des premières pattes rencontre une des brosses de la seconde paire placée du même côté; celle-ci la décharge de ses poussières et les porte à la troisième jambe : le tout est déposé sur la palette. Quand le butin a été considérable, les
pelotes débordent la jambe, elles sont collées contre les poils, qu'elles obligent par leur poids à se plier en dehors; ces derniers contribuent singulièrement à les maintenir dans leur assiette. Sur les anthères ouvertes naturellement, Tabeille ramasse bien plus de poussières pollinîques avec ses poils qu'avec ses dents : elle n'a qu'à faire usage de ses brosses, celles des dernières jambes expédient rapidement la besogne, elles peuvent se transmettre réciproquement leur charge de pollen.
La couleur des pelotes est très-variable et dépend des espèces végétales sur lesquelles elles ont été recueillies ; il y en a de vertes, de rouges, de blanches, mais le plus souvent le jaune domine; elles conservent sur la palette la forme et la coloration qu'elles avaient sur la plante. Dans la saison des travaux, les abeilles font provision de pollen du matin au soir ; elles en ramassent tant que dure la floraison, principalement le matin : quand le temps favorise la récolte , presque toutes les abeilles qui rentrent à la ruche y reviennent chargées de deux pelotes de pollen, les jambes pleines de thym, dit poétiquement Virgile.
Des dents faisant l'office de pince, une trompe flexible et des pattes garnies de palettes, de brosses et de crochets, tels sont les instruments dont notre insecte a été pourvu ; mais toutes les abeilles d'une
ruche n'en sont pas également munies ; c'est l'apanage distinctif du travail > on ne les rencontre que chez celles qui ont mission de butiner et de bâtir.
Pendant la plus grande partie de Tannée, deux sortes d'abeilles composent exclusivement la population des ruches : 1° la femelle ou mère abeille, improprement appelée reine, presque toujours seule de son espèce dans chaque ruche, chargée uniquement d'accrottre le nombre de ses habitants et douée, en conséquence, d'une prodigieuse fécondité ; 2° les ouvrières, ainsi dénomméeà parce que sur elles roule tout le travail : constructions, récoltes, éducation des petits.
Indépendamment de ces deux sortes d'abeilles, on en voit encore une troisième, depuis mai jusqu'en juillet : ce sont les mâles ou faux bourdonSy plus volumineux que les autres abeilles, plus velus, à tête plus grosse et plus ronde, armée de mandibules plus courtes, à vol sonore et bourdonnant, dépourvus d'aiguillon, sans palettes aux pattes, et dont les brosses, à poils plus serrés et plus courts, ne sont nullement appropriés au travail de l'approvisionnement. Ils n'ont d'autre fonction que de contribuer à la propagation de l'espèce : êtres nuls, du reste, ne songeant qu'à s'ébattre au soleil et vivant, sans travailler, aux dépens de la société. Leur nombre, par rapport aux ouvrières, est tou-
jours fort restreint ; rarement ils forment la dixième partie de la ruche; leur existence est ordinairement très-courte et se termine presque toujours par une fin tragique.
La femelle, moins grosse que les mâles, a le corps plus allongé que celui des ouvrières ; ses ailes, très-courtes relativement à la longueur de son corps, n'en couvrent guère que la moitié, tandis qu'elles Tabritent en entier et même le dépassent chez les mâles et les ouvrières. Son aiguillon, plus long que celui des abeilles ordinaires, est un peu courbé vers le ventre, au lieu d'être droit comme chez les autres; sa poche à venin, proportionnée à la longueur de l'aiguillon, est aussi plus développée, la mère abeille ne s'en sert que dans de rares occasions. Étrangère à toute fonction autre que celle de pondre, ses jambes postérieures n'ont ni palettes ni brosses; son titre de mère la dispense de tout travail et de tout soin, même de celui de pourvoir à sa nourriture ; un certain nombre d'ouvrières lui font sans cesse cortège, la brossent, la lèchent et lui présentent du miel sur leur trompe : âme de la ruche, elle n'en sort jamais, si ce n'est pour s'accoupler et pour accompagner un essaim.
L'abeille ouvrière constitue les forces vives de la natibn ; elle n'a point de sexe et ne se reproduit que dans des cas tout à fait accidentels. Femelle
imparfaite , elle ne connaît de la maternité que les soucis de l'éducation *. On la distingue facilement à sa taille plus petite, à sa couleur d'un roux brun presque uniforme, et surtout aux palettes et aux brosses dont ses jambes postérieures sont munies. Pourvoyeuses infatigables, une partie des ouvrières récoltent les provisions de bouche et butinent les matières destinées aux constructions ; une autre les élabore et les met en œuvre, ce sont les abeilles cirières d'Huber; d'autres, nourrices pleines de tendresse, se dévouent à l'éducation des petits*. Toutes, sentinelles vigilantes, font une garde assidue autour de l'habitation, assurent à l'intérieur la propreté la plus minutieuse, y maintiennent une exacte police, et sont toujours prêtes à repousser l'agresseur, quel qu'il soit, qui tenterait d'envahir la demeure commune. Faites exclusivement pour le travail, les ouvrières composent à elles seules presque toute la population de la ruche; elles en représentent la vie active ; aussi, toutes circonstances égales, sa prospérité est-elle en raison directe de leur nombre.
Les dehors d'une ruche, au retour de la belle saison, donnent la plus haute idée de ce peuple essentiellement travailleur. Depuis le lever du soleil jusqu'à son déclin, tout y est mouvement, diligence, empressement ; c'est une série incessante d'allées et
de venues, d opérations variées qui commencent, continuent, s'achèvent pour recommencer encore. Des centaines d'abeilles arrivent des champs, chargées de matériaux et de provisions; d'autres les croisent et vont à leur tour en campagne. Ici, de prudentes sentinelles explorent chaque nouvel arrivant; là, des pourvoyeuses, pressées de retourner au travail, s'arrêtent à l'entrée de la ruche où d'autres abeilles les déchargent de leur fardeau; ailleurs, c'est une ouvrière qui engage une lutte corps à corps avec un téméraire étranger*; plus loin, les agents voyers de la ruche la débarrassent de tout ce qui gène la circulation ou nuit à la salubrité ; sur un autre point, des ouvrières sont occupées à traîner au dehors le cadavre d'une de leurs compagnes* ; toutes les issues sont assiégées par une foule d'entranls et de sortants, les portes suffisent à peine à cette multitude pressée, affairée. Tout paraît désordre et confusion aux abords de la ruche, mais le tumulte n'est qu'apparent, un ordre admirable préside à celte émulation dans le travail qui dislingue les abeilles. L'activité générale est prodigieuse, il est facile d'en juger par un calcul très-simple. Au plus fort des travaux, dans les grands jours, une ruche bien peuplée donne entrée à cent abeilles par minute. En supposant que l'affluence soit la même depuis cinq heures du malin
jusqu'à sept heures du soir, c'est-à-dire pendant quatorze heures d'excursions répétées, il y aura 84000 rentrées, ce qui, pour une ruche peuplée seulement de 20 000 abeilles, donne un peu plus de quatre sorties pour chacune allant en quête dans la campagne. A mesure qu'un certain nombre d'abeilles rentrent dans la ruche, d'autres en partent pour reprendre le travail, leur ardeur n'est suspendue que par les temps froids ou pluvieux.
Mais, tandis que tout s'agite au dehors de la ruche, que se passe-t-il dans son intérieur? quelles sont lesmioeurs de ce peuple étrange? quelle est son architecture ? comment sont organisés les ateliers où la cire et le miel jouent un si grand rôle? quels travaux particuliers occupent les abeilles ? quelle est, en un mot, leur vie intime ? Le rare talent d'observation d'un Réaumur, d'un Huber va nous l'apprendre.
Le premier soin des abeilles qui s'établissent dans une ruche est de faire subir à leur domicile une opération préliminaire, elles en bouchent toutes les fentes et n'y laissent que les ouvertures indispensables pour l'entrée et la sortie de ses habitants^ Des éclaireurs battent la campagne. Un détachement d'ouvrières part à la recherche d'une matière résineuse, ductile, odorante, d'un brun rougeâtre, appelée propolis^ destinée à revêtir les parois de la ruche; on croit qu'elles la recueillent sur les bour-
geoDs des plantes. Cette espèce de gomme visqueuse adhère fortement; Tabeille ne peut la détacher que parcelle à parcelle et à grand renfort de coups de dents qui la moulent en boulettes. Sous cette forme, le tarse de la première paire de pattes, agissant comme une main» s'en empare et la transmet au tarse de la seconde patte, d'où elle passe sur la palette de la troisième paire de pattes. Chaque parcelle de propolis vient ainsi s'ajouter successive^ ment à celles précédemment déposées, et, pour qu'elles fassent corps ensemble, le tarse de la seconde paire de pattes s'avance en dessus des parcelles amoncelées et les frappe à plusieurs reprises avec son premier article disposé en brosse; sous cette pression, les parcelles visqueuses se tassent et se fixent en pelote sur la palette : l'abeille alors des'envoler et de regagner sa ruche. La propolis est collée avec tant de force sur la jambe de l'abeille , qu'elle s'en débarrasserait difficilement elle-même; ses compagnes lui épargnent ce travail.
A peine a-t-elle atteint son domicile, une ouvrière prend avec ses mandibules une petite portion de la matière gluante fixée contre la jambe de l'abeille : tandis qu'elle fait effort pour arracher ce que ses dents ont saisi, la propolis s'allonge comme une gomme résineuse; l'abeille la tire à plusieurs reprises, et quand elle est parvenue à séparer du
reste de la pelote ce petit fragment, elle remporte, le ramollit, le presse pendant quelque temps entre ses mandibules et l'applique aux endroits où il existe quelque fissure à boucher. Aussitôt une autre abeille remplace Tinsecte officieux; quelquefois, deux ouvrières attaquent en même temps chacune des deux jambes postérieures de Tabeille porteballe, celle-ci se trouve bientôt délivrée de son fardeau. La propolis, molle et ductile au moment où les ouvrières remploient, ne tarde pas à durcir et à former un abri , impénétrable au vent et à la pluie ; toutes les parois de la ruche en sont enduites; les abeilles s'en servent aussi pour embaumer, après les avoir tués, les limaçons assez hardis pour envahir leur ruche ; elles en usent de même à l'égard des autres corps putrescibles qu'elles ne pourraient rejeter 'au dehors à cause de leur volume.
Lorsque le domicile est clos, qu'il ne reste plus ni fçntes, ni crevasses, ni ouvertures inutiles, les abeilles jettent les fondements de leurs constructions, la cire en fait les frais.
On a cru pendant longtemps que le pollen recueilli par les abeilles était la matière même de la cire. Swammerdam la regardait comme une cire brute humectée par le liquide de la poche à venin. Uéaumur, en conjecturant qu'elle sortait de la bouche de l'insecte pétrie sous forme de bouillie ou de li-
queur mousseuse, avait entrevu une partie de la vérité. Il avait bien deviné que le corps de l'abeille était le laboratoire où se faisait la conversion en cire, et que celle-ci, après avoir été digérée, acquérait toutes ses propriétés; mais quelle était son origine? comment les abeilles la préparaient-elles? où allaient-elles la prendre avant de s'en servir ? c*est ce qui avait échappé à sa sagacité. Il était réservé à Huber de prouver, par des expériences répétées, que les abeilles, nourries exclusivement de pollen , ne fournissent jamais de cire, que le suc miellé des végétaux» ainsi que [toute liqueur sucrée, en sont les principes constitutifs. La cire se forme par voie de transsudation dans les poches placées à la base des segn^ents abdominaux des abeilles, elle y déborde sous la figure de lamelles irrégulièrement pentagones, cassantes, qui n'acquièrent la ductilité nécessaire à leur mise en œuvre qu'autant que l'ouvrière les a tirées de ses anneaux et les a fait passer par certaines préparations*.
C'est toujours au sommet de la ruche que les abeilles commencent leur édifice. Elles se pelotonnent en divers groupes pour ce genre de travail. Accrochées les unes aux autres par une seule patte ou par leurs deux pattes postérieures, elles se sus-
* Voir, à la fin de cette histoire, les expériences d'Huber sur l'origine de la cire.
pendent à la voûte, tantôt sous forme de chaînes ou de guirlandes, tantôt en grappes ou masses com> pactes. Dans cette attitude, elles se tiennent d'abord immobiles et attendent, sans doute, que le miel déposé dans leur estomac se soit changé en cire. Bientôt, Tune d'elles se détache du groupe dont elle fait partie ; avec sa patte elle tire une petite lame de cire engagée dans les segments de la face ventraie de son abdomen, et la porte à sa bouche où les mandibules la, brisent et la concassent. Ces fragments sont ensuite hachés, et sortent de cette espèce de filière sous la figure de rubans trèsétroits; la lèvre inférieure les imprègne alors d'une liqueur écumeuse analogue à de la bouillie ; ainsi enduits, ils repassent une seconde fois entre les mandibules et sont triturés derechef; c'est leur dernière préparation pour devenir aptes à être employés : l'abeille applique cette parcelle de cire contre le sommet de la ruche, au point qui forme saiUie. Une seconde, une troisième plaque sont façonnées de la même manière par la même abeille et s'ajoutent successivement à la première assise. Ses matériaux épuisés, l'insecte quitte sa place et s'en va dans les champs renouveler ses provisions ; une autre ouvrière lui succède, et ainsi de suite. Tant que dure la construction, chaque abeille qui revient du dehors chargée de miel s'accroche à
l'un des groupes de maçonnes, y reste dans un repos absolu jusqu'à ce que les matériaux sucrés^ suffisamment élaborés dans son corps, se soient convertis en matière à cire, et vient, àson tour, apporter son contingent aux fondations. Celles-ci, activées par le grand nombre d'ouvrières, ne tardent pas à surgir ; des blocs de cire à surface raboteuse descendent perpendiculairement au-dessous de la voûte. Ce premier travail des abeilles est loin de donner une idée de leur admirable talent d'architectes ; on n'y découvre aucun angle, aucune trace de cellule de figure régulière; ce ne sont que des noyaux informes, àe simples blocs, mais tout à l'heure, façonnés par l'art le plus ingénieux, ils deviendront le chef-d'œuvre de l'industrie des insectes.
c La géométrie, dit Réaumur, semble avoir tracé le dessein du travail des abeilles et en avoir conduit l'exécution. Elles avaient à résoudre ce problème : « Une quantUé de cire étant donnée, en fariner des « cellules égales et semblables^ d'une capacité détermia née^ mais la plus grande possible par rapport à la .« matière employée, et tellement disposées, qu'elles oc* « cupent dans la ruche le moins d'espace possible, » Pour satisfaire à cette dernière condition, les cellules doivent se toucher, sans qu'il reste entre elles aucun espace angulaire, aucun vide à remplir. Les abeilles ont triomphé de ces difficultés en construi-
sant des cellules qui sont des tuyaux à six pans égaux, des tuyaux hexagones. Tout ce qu'elles pouvaient faire de mieux pour ménager le terrain et la matière, c'était de composer leurs gâteaux de deux rangs d*alvéoles tournés vers des côtés opposés; toute la cire nécessaire pour former les fonds des cellules d'un des gâteaux à un simple rang de cellules est ainsi épargnée dans le gâteau double. La destination des cellules voulait que chacune eût un fond plus étroit que le reste et se terminât en pointe; chaque cellule est un tuyau hexagone posé sur une base pyramidale ; le fond de chaque cellule est un angle solide formé par la réunion de trois pièces, de trois lames de cire quadrilatères ; la solidité de Tédifice est assurée par la figure de chaque cellule et par la manière dont elles sont disposées les unes par rapport aux autres. Les abeilles avaient le plus grand intérêt à ménager la cire, elles l'économisent en donnant peu d'épaisseur aux parois de leurs cellules : les pièces du fond et les parois du tube sont extrêmement minces. Il fallait, néanmoins, que les cellules fussent capables de résister à tous les mouvements des abeilles qui y entrent et en sortent en différents temps ; le bord de l'ouverture, surtout, ayant plus a souffrir qu'en aucun autre endroit, les abeilles ne manquent pas de le fortifier, elles ajoutent tout autour de la circonférence de l'ouverture
de la cellule un cordon de cire qui rend le bord trois ou quatre fois plus épais qu*il ne le serait, s'il n'avait que l'épaisseur des pans. C'est ainsi qu'un faible insecte se trouve résoudre un des problèmes difficiles de la géométrie, avec la seule ressource de son instinct et sans autre secours que sa bouche et ses pattes appropriées à ce but.
Les abeilles déploient tant d'activité à jeter les fondements de leur habitation, elles se portent en si grand nombre et avec tant d'ardeur à ce travail, s*entr'aidant mutuellement, qu'il n'est pas facile de les suivre dans les détails de leurs opérations. Au premier aspect, le trouble et la confusion semblent s'être emparés de la cité ; mais lorsqu'on est pourvu d'une bonne ruche vitrée et de beaucoup de patience, on s'aperçoit bien vite que l'ordre et l'harmonie président à ses travaux, et l'on distingue aisément les instruments à l'aide desquels les ouvrières modèlent la cire. Les fonds des premières cellules ou alvéoles sont creusés dans les blocs primitifs, les abeilles les sculptent avec leurs mandibules, qui leur tiennent lieu de lime et de rabot. Travaillent- elles sur d'anciennes consiructions ? elles les reprennent et les continuent en établissant d'abord la base d'une cellule. Leurs mandibules saisissent une portion de cire, la battent de chaque côté par des coups alternatifs et répétés, l'aplanis-
sent et la réduisent à une épaisseur déterminée. La base de toute cellule se compose de trois petites lames égales et semblables, faites en rhombe. Les abeilles commencent par façonner un de ces rhombes. Sur chacun de ses côtés externes, elles attachent une petite lame qu'elles allongeront plus tard et qui formera une des faces de Thexagone, c'est-àdire qu'après avoir élevé un des trois murs de cire en rhombe, elles établissent sur les deux côtés du mur de fondation les fondements de deux des murs de l'hexagone ; elles travaillent ensuite à faire un autre rhombe de la base qu'elles assemblent avec le premier dans l'inclinaison qu'il doit avoir; sur les deux côtés extérieurs de celui-ci , elles esquissent encore les fondements de deux des pans de l'hexagone ; enfin, elles ferment et finissent la base en y ajoutant le troisième rhombe semblable aux deux premiers, et achèvent d'ébaucher les fondements de l'hexagone en mettant une lame de cire sur chacun des côtés extérieurs de ce dernier rhombe. »
Tandis que des ouvrières prolongent les pans d'un tuyau hexagone , il en est qui jettent les bases de plusieurs nouvelles cellules ; d'autres mettent à profit les fondements de celles d'une des faces du gâteau pour construire des cellules sur la face op* posée, car elles travaillent à la fois des deux côtés aux alvéoles. Dans certaines circonstances, telles,
par exemple , que l'extrême fécondité de la mère abeille, elles ne donnent aux nouvelles cellules qu'une partie de la profondeur qu'elles doivent avoir ; elles les laissent imparfaites jusqu'à ce que elled aient ébauché toutes celles qui leur'sont actuellement nécessaires; enfin, les bords de chaque gâteau ne sont faits", pour ainsi dire, que des fondations de diverses cellules.
Malgré toute leur habileté, ce n'est qu'après beau^coup de labeur que les abeilles peuvent dresser les parois des cellules et les rendre aussi ininces et aussi unies qu'elles doivent l'être définitivement. Dans le principe, leur solidité est exagérée , mais des ouvrières sont chargées de limer et de polir ce premier travail brut ; le plus grand nombre est occupé à mouler et perfectionner le dedans des cellules. L'exiguïté de l'espace ne permet qu'à une seule ouvrière à la fois de dresser et d'aplanir les parois internes d'un alvéole. L'abeille commence par y faire entrer sa tête, elle rabote les parois avec l'extrémité de ses mandibules, et, par une série de coups précipités, en détache des fragmenta de cire. Ces espèces de copeaux ne sont pas dédaignés; les mandibules qui les ont détachés ne les laissent pas tomber ; l'abeille en fait une petite boule de la grosseur d'une tête d'épingle, elle sort de la cellule et va porter cette cire sur quelque point de la ruche. Elle
ne Ta pas plutôt quittée, qu'une autre ouvrière prend sa place et continue le même ouvrage : naturellement, elle entre plus avant la tête la première dans la cellule si les endroits à polir sont plus rapprochés du fond ; s'agit-il de travailler ce fond même? l'insecte s'enfonce tout entier dans la cellule; une fois engagé dans ce puits, l'extrémité de son abdomen dépasse' à peine les bords de Touverture.
Des abeilles, nouvellement établies dans une ruche vide, ne tardent pas à y jeter les fondements d'un gâteau, qu'elles attachent au centre si la ruche est en cloche, et dans un angle lorsque sa forme est carrée; elles l'allongent et l'élargissent avec une incroyable célérité (elles peuvent, en effet, bâtir plus de quatre mille alvéoles en vingt-quatre heures) ; mais, avant de lui donner toute l'étendue qu'il doit avoir, elles se partagent en plusieurs ateliers. Une partie des ouvrières commence un second gâteau, un autre groupe en entreprend un troisième : cette di* vision du travail permet à un plus grand nombre d'ouvrières d'y prendre un rôle et de faire marcher plus vite la besogne, sans qu'elles s'embarrassent mutuellement.
Les alvéoles, d'abord simplement ébauchés, sont, tour à tour, dégrossis, polis, perfectionnés, et finalement transformés en cellules hexagones , à six
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côtés parfaitement réguliers, excepté aui parois de la ruche, où ils n'ont que cinq pans, afin que de plus larges bases les fixent plus solidement à la cloison; leurs bords sont fortifiés d'un cordon de propolis. La réunion de deux séries de cellules adossées Tune à l'autre constitue ce qu'on nomme un gâteau ou rayon à deux faces, composé d'un nombre considérable et à peu près égal de cellules. Le point central de chaque alvéole est toujours le point de réunion d'un des côtés des trois alvéoles opposés, de sorte que toutes les cellules ont leurs parois de la même épaisseur, d'un demi-millimètre. Les gâteaux, commencés au sommet de la ruche, descendent perpendiculairement et sont, en général, parallèles les uns aux autres; leur épaisseur est d'environ vingt-deux millimètres. Ils embrassent toute la largeur de la ruche et occupent souvent toute sa hauteur; l'abeille les fixe au sommet par une espèce de pied en cire, et les soude aux parois à Taide d'un épatement à rayons formé de cire et de propolis : partout où elle en trouve la possibilité, elle les assujettit par de nombreuses attaches; sans cette précaution, ils rompraient sous leur propre poids dès qu'ils seraient remplis de miel ou chargés de couvain ; dans ce dernier cas, toutes les larves qu'ils conliennent seraient sacrifiées dans leur chute et tuées sans pitié par les
abeilles; il faut donc que les rayons soient solidement attachés.
Les gâteaux ne se touchent pas ; huit ou dix millimètres de distance les séparent les uns des autres; ce sont les rues de la cité : deux abeilles peuvent y passer à la fois. Outre ces grandes voies de communication, d'autres ouvertures à peu près rondes, espèces de portes toujours ouvertes, traversent les rayons de part en part, et évitent aux abeilles de longs circuits pour se rendre d'un gâteau à un autre ou sur d'autres points de la ruche. Ces passages, du reste, ainsi que les rayons ne sont pas tous modelés sur une forme absolue, les abeilles s'accommodent aux lieux et aux circonstances. On trouve des ruches dont les gâteaux sont tous parallèles les uns aux autres, c'est le cas le plus ordinaire; dans d'autres, les gâteaux qui occupent, de haut en bas, une partie de la ruche, sont encore parallèles entre eux, mais ceux qui remplissent le reste de l'habitation sont obliques aux premiers. Les abeilles, en commençant un second gâteau, l'attachent souvent au bout opposé à celui auquel le premier gâteau est assujetti; ce second gâteau doit être parallèle au premier, et il ne doit rester entre eux qu'un intervalle limité. Ont-elles, par aventure, mal pris leurs mesures, et le second gâteau s'écarte-t-il trop du premier? les abeilles, pour
regagner une partie du vide provenant de leur mauvaise disposition, le dirigent obliquement; à mesure qu'elles retendent, elles lui donnent une inclinaison qui le rapproche de l'autre; elles font plus quelquefois , elles remplissent certains espaces de gâteaux tous parallèles entre eux, mais inclinés ou même p.erpendiculaires aux rayons précédemment construits : l'abeille, comme l'ont prétendu quelques auteurs, n'est donc pas une simple machine organisée; elle juge donc quelquefois et se montre, dans certains cas, susceptible de certaines combinaisons \
Tout gâteau de construction récente, est blanc, mais la dre prend rapidement une teinte dorée; avec le temps, elle perd son éclat; sa couleur passe du jaune intense au brun, et finit, dans les vieilles ruches, par devenir d'un noir roussâtre, analogue à celui de la suie.
Les cellules des gâteaux n'ont pas toutes la même dimension; on en distingue trois espèces corres* pondant aux trois sortes d'abeilles qui garnissent une ruche au printemps.
Les cellules les plus nombreuses et les plus petites sont celles des ouvrières; elles forment, en conséquence, la majeure partie des gâteaux; la plupart occupent le milieu de la ruche, c'est-à-dire que, s'il y a huit gâteaux, les quatre rayons du mi-
lieu seront exclusivement composés d'alvéoles d'ouvrières ; un gâteau d'alvéoles de mâles les flanquera à droite et à gauche, et chacun de ceux-ci se trouvera bordé, à son tour, par un nouveau gâteau ne contenant que des cellules d'ouvrières. Le diamètre d'une cellule d'ouvrière est d'un peu plus de cinq millimètres, sa profondeur atteint ordinairement douze millimètres.
Les cellules.de mâles, quoique variables en profondeur, sont plus grandes, dans toutes leurs dimensions, que celles des ouvrières ; elles descendent quelquefois au delà de dix-huit millimètres et leur diamètre n'a jamais moins de sept millimètres : bien moins nombreuses que les premières, elles forment corps à part dans la ruche et ne sont jamais mêlées parmi les alvéoles d'ouvrières.
Les cellules de la troisième sorte, désignées sous le nom de cellules royales, ne ressemblent en rien aux deux autres. Autant^les alvéoles de mâles et d'ouvrières sont minces, autant ceux-ci sont épais. Construits avec un mélange de cire et de propolis, parfaitements lisses à l'intérieur, et semblables à un dé arrondi, ils s'allongent en une sorte de tube oblong, plus gros près d'un de ses bouts qu'à l'autre, de deux centimètres environ de longueur, couvert extérieurement de petites cavités ou guillochis, et présentant, quand il n'est qu'ébauché,
Taspect d'une cupule de gland. Leur position sur les gâteaux n'est pas, non plus, la même que celle des autres cellules. Attachés par un pédicule au bord des gâteaux, ils y sont suspendus verticalement, l'ouverture tournée en haut, tantôt faisant saillie au milieu d'un gâteau, tantôt isolés à sa partie inférieure, en manière de stalactites ; ils n'existent jamais qu'en très-petit nombre dans les ruches; la cire y est employée avec profusion: leur poids correspond à celui de 150 alvéoles d'ouvrières. Rien ne semble coûter aux abeilles pour bâtir les somptueux édifices destinés aux femelles chargées de la propagation de l'espèce : c'est tout ufl Louvre, dît spirituellement Réaumur.
Les cellules royales servent de berceau aux jeunes femelles. Les autres reçoivent un œuf qui, après son éclosion, se développera en larve sous son premier état d'insecte, se changera ensuite en nymphe et se transformera enfln, dans sa dernière période, en abeille ailée, ouvrière ou mâle^
Indépendamment de leur usage comme berceaux, les cellules ont encore une autre destination, elles servent à loger les provisions. Les alvéoles où les larves se sont développées sont souvent des magasins à miel avant d'être employés comme nids ; souvent aussi, ils ont cette affectation après que l'insecte y a subi ses différentes métamorphoses.
Un grand nombre de cellules, cependant, sont réservées uniquement pour les provisions, les abeilles les font plus creuses que les autres, elles ont parfois jusqu'à vingt-deux millimètres de profondeur sur un diamètre qui n'en excède jamais cinq.
Lorsque la récolte du miel est si abondante, que les vaisseaux manquent pour la loger, les ouvrières sortent de leur voie accoutumée; elles allongent les anciennes cellules, ou bien elles donnent aux nou« velles des dimensions plus considérables que celles des alvéoles ordinaires : leurs ressources en l'art de bâtir sont toujours au niveau de leurs besoins. * Ce n'est pas seulement le miel que les ouvrières renferment dans leurs cellules, elles y mettent aussi le pollen en dépôt. L'abeille qui arrive à la ruche les pattes garnies de poussières poUiniques arrondies en pelotes, s'accroche avec ses deux jambes de devant contre le bord d'une cellule où ni larve ni miel ne sont contenus; elle y fait entrer ses deux jambes de derrière chargées du butin conquis sur les fleurs en courbant un peu son corps en dessous, de manière qu'il se rapproche de sa tète, et, à l'aide de ses jambes mitoyennes, elle pousse dans Tintérieur de l'alvéole les pelotes collées à ses jambes : cette seule impulsion suffit pour les détacher et les faire tomber dans la cellule. La plupart du temps, l'ouvrière, après s'être débarrassée de sa charge,
part pour aller vaquer à un autre travail, ou bien va se joindre à un des groupes d'abeilles qui réparent leurs forces par un repos momentané. Les deux lentilles de pollen ne sont pas plutôt au fond de la cellule, qu'une ouvrière y entre la tête la première ; elle presse, pétrit et humecte ces pelotes avec ses mandibules, les imbibe d'un certain li* quide, et dispose la masse poil inique aplatie de fa- . çon à la rendre parallèle à l'ouverture de l'alvéole. Toute cellule qui a reçu des pelotes de poussières végétales devient magasin à pollen. Plusieurs portions des gâteaux n'ont que des cellules remplies de cette matière; certaines cellules isolées en sont éga* lement pleines; on en trouve aussi quelques-unes dispersées c^ et là , entre des alvéoles garnis de couvain et d'autres chargés de miel : quelle que soit la couleur des pelotes au moment où l'abeille les porte à sa ruche, elles perdent leur nuance naturelle après avoir été macérées et digérées dans le corps de l'insecte.
Les magasins à pollen sont loin d'être aussi multipliés que ceux qui logent le miel ; cette dernière substance forme évidemment la principale nourriture des abeilles, aussi en font-elles de larges provisions : lorsque la bise sera venue, elles n'auront plus rien à butiner dans la campagne, il leur faudra puiser dans leur réserve pour se défendre contre la fa-
mine ; elles consommeront alors tout ou partie du miel ramassé pendant la belle saison. On sait déjà comment Touvrière le recueille. Sa trompe, dardée avec rapidité entre les pétales, alternativement allongée et raccourcie comme le jeu d'un piston, récolte le miel par gouttelette sur les fleurs et le conduit à la bouche, d'où il est chassé d'abord dans l'œsophage, puis dans le premier estomac. Cet estomac, quand il est vide, ne présente, dans toute son étendue, que l'aspect d'un mince filet blanc, d'un égal diamètre; mais, à mesure qu'il se remplit de miel, il se gonfle et prend la figure d'une vessie à parois transparentes, circonscrite par un étranglement. A partir de cette limite, commence le second estomac, espèce de tube, en grande partie cylindrique et contourné, cerclé de cordons charnus placés les uns à côté des autres , comme les cercles* d'un tonneau; il aboutit à un nouvel étranglement, point de départ des intestins : le miel ne se rencontre jamais que dans le premier estomac.
Chaque fleur ne fournit à l'abeille qu'une minime quantité de suc mielleux ; il faut que la pauvrette en courtise un bien grand nombre pour remplir son sac; lorsqu'elle est suffisamment lestée, elle retourne à la ruche, se rend auprès d'une cellule et y dégorge son miel.
Les abeilles ne procèdent pas à cet emmagasinage
au hasard et par caprice : elles emplissent leurs alvéoles dans un certain ordre, elles comniencent par les cellules supérieures des gâteaux les plus élevés. L'ouvrière, de retour de ses excursions, s'arrête sur le bord d'une des cellules qu'il s'agit de remplir; elle y fait entrer sa tête et y verse le suc récolte ; il sort en miel de sa bouche quand elle le dégorge, il ne ressemble plus au nectar des fleurs, il est plu» épais, moins visqueux et a perdu une partie de son arôme primitif : selon toute probabilité, il a été digéré et a subi une sorte de coction intérieure qui modifie ses vertus primitives. Le miel dégorgé par une abeille pendant une de ses stations ne saurait combler la capacité de la cellule; pour qu'elle soit remplie, il faut le concours de plusieurs ouvrières, il faut que chacune d'elles vienne y verser successivement son butin : elles y entrent, à tour de rôle, la tête la première, et l'y déposent, couche par couche. Du fond de la cellule jusque près de l'endroit encore vide, le miel paraît d'une même nuance, mais la dernière couche, quelle que soit la quantité de miel déjà contenue dans l'alvéole, semble plus consistante que le miel des autres couches : oh dirait une espèce de croûte qui retient le reste du liquide dans le v.ase. Cette dernière couche est contournée. Pour lui faire prendre une forme infléchie, l'abeille s'arrête près de la croûte de miel ; elle in-
sinue l'extrémité de ses deux premières jambes sous la plaque mielleuse, et introduit soudain par cette ouverture une grosse goutte de miel qui, pénétrant sous la croûte, se mêle avec le reste et perd bientôt sa figure arrondie : dans l'espace de deux minutes, la même abeille verse ordinairement deux semblables gouttes de miel, et, avant de quitter la place, elle façonne la croûte avec ses jambes et lui imprime une courbure.
L'ouvrière, dit fléaumur, ne se défait pas toujours de son miel en le dégorgeant dans une cellule, elle en trouve souvent le débit chemin faisant. Quand elle rencontre de ses compagnes auxquelles le besoin de nourriture se fait sentir, elle s'arrête, redresse et étend sa trompe et la leur présente chargée de miel, celles-ci la sucent avec le bout de leur trompe. Le même sentiment de fraternelle assistance la porte encore auprès des ateliers où des travailleuses sont occupées à bâtir, polir ou fortifier des cellules; elle leur offre du miel, comme si, comprenant la valeur du temps, elle voulait leur éviter de quitter leurs travaux pour aller vaguer dans les diamps.
Le miel qui remplit les magasins est destiné à la consommation journalière des abeilles, et doit aussi servir de réserve pour les temps difficiles où la froidure, lèvent, la pluie, la neige les empêcheront
de pourvoir, au dehors, à leur nourriture et les consigneront au logis®. Pendant le mauvais temps accidentel, les abeilles usent du miel qui doit être consommé le premier ; c'est là aussi que puisent les travailleuses trop aflairées pour aller en quête hors de la ruche; chaque abeille, du reste, n'en prend que ce qui est strictement nécessaire à la réfection de ses forces. Les cellules qui le renferment, abandonnées, pour ainsi dire, à la discrétion des ouvrières, sont faciles à reconnaître, elles restent toujours ouvertes ; les autres, véritables greniers d'abondance, sont fermées d'un opercule ; on ne les ouvre jamais que dans les cas de grande nécessité; Ce couvercle consiste en une lame plate, dont la figure est déterminée par le contour de Forifice de la cellule. Les abeilles commencent par mettre une ceinture de cire sur le bord interne d'un des côtés de l'ouverture, elles entourent ensuite d'un semblable cordon toute sa circonférence intér rîeure, l'ouverture est ainsi rendue plus étroite; une seconde ceinture appliquée contre la première rétrécit tellement l'orifice, qu'elle le réduit à un trou minime, un simple grain de cire suffit pour le boucher. L'abeille, ici, se comporte comme l'ouvrier le plus expérimenté. Le magasin à miel est plein jusque près du bord, et il faut non-seulement appliquer, mais encore fabriquer le couvercle sur
la surface mielleuse., sans toucher au miel, sans qu'il mouille la cire que l'ouvrière met en œuvre; les mesures sont si bien prises, que toutes les parties du couvercle se joignent exactement, il serait impossible de les mieux assembler. Encore que les gâteaux pendent verticalement dans la ruche, et que la position de chaque alvéole ne s'écarte guère de l'horizontale, le miel de conserve ne coule pas hors des cellules ; il reste cependant plusieurs jours sans être bouché et les alvéoles sont aussi remplis qu'ils peuvent l'être. Cette particularité s'explique facilement. D'un côté, l'espèce de croûte qui recouvre le miel aide à le retenir dans la cellule ; de l'autre, le miel, même liquide, est toujours épais et tenace, le tube qui le contient a peu de diamètre ; ses parois de cire lui servent de point d'attache, et chaque par-» ticule de miel se trouve soutenue contre les particules voisines par son adhérence avec celles qui sont fixées aux parois du vase. Le couvercle dont les cellules sont fermées a surtout pour but de maintenir le miel dans une certaine liquidité, c'est sous cet état de fluidité que les abeilles le préfèrent : il ne manquerait pas de prendre de la consistance et de devenir dur et grenu si les cellules restaient ouvertes; il s'en perdrait, en outre, une grande partie par Tévaporation résultant de la température élevée de la ruche.
Le temps de la récolte du miel est un de ceux où règne la plus grande activité parmi les abeilles ; elles sortent aussitôt l'apparition du soleil et ne cessent leurs excursions que lorsqu'il a disparu de Thorizon. Sans cesse occupées à butiner, les unes se répandent dans les champs et les forêts; les autres vont à la recherche de l'eau, dont elles font une grande consommation à cette époque; on est alors au plus fort des travaux**. La construction des alvéoles marche avec rapidité, les gâteaux s'allongent et s'étendent presque à vue d'œil; de toutes parts les abeilles bâtissent, bâtissent encore^ un grand événement se prépare daiis la ruche, les ouvrières semblent en avoir conscience, elles redoublent d'efforts, la mère abeille va commencer sa ponte.
On le sait déjà, son unique fonction est de donner le jour à une nombreuse postérité. Malgré les quinze ou dix-huit cents mâles qui peuplent son sérail, ce n'est ni dans la ruche ni sur les fleurs qu'elle trouve la fécondité, elle la cherche dans le vague des airs. Le lendemain du jour où les abeilles prennent possession de leur domicile est ordinairement celui où la femelle vole à la rencontre des mâles. A l'heure donc où ceux-ci ont coutume de sortir de la ruche pour folâtrer au soleil, de midi à cinq heures du soir, elle part de la ruche pour son hyménée, tour-
noie quelques instants comme pour reconnaître sa position, s'éloigne et revient bientôt après au logis. Cette première sortie est-elle restée sans résultat? ne s'est-il présenté aucun mâle? elle prend son vol une seconde et même une troisième fois, jusqu'à ce que Taccouplement ait eu lieu : il coûte toujours la vie au faux bourdon. Tant que la jeune femelle était vierge, elle était comme indifférente aux ouvrières, qui ne la traitaient guère autrement qu'une de leurs semblables; mais à peine est-elle rentrée à la ruche avec les signes certains de sa fécondation, qu'elle devient pour les abeilles un objet de vive sollicitude, leurs ^oins et leurs prévenances l'entoureront désormais pendant toute sa vie. Elle ne sera plus laissée seule à elle-même dans la ruche, comme une de ses simples habitantes, un groupe d'abeilles l'accompagnera toujours pour lui faire cortège. Marche-t-elle? un certain nombre d'ouvrières s'avancent à sa rencontre et se placent latéralement sur deux files ; lorsqu'elle poursuit son chemin, d'autres se rangent derrière elle; sa cour grossit de minute en minute ; bientôt Un cercle se fait autour d'elle, les rangs s'ouvrent chaque fois qu'elle se porte en avant. Et ce ne sont pas là, vraiment, les seuls hommages qu'on lui rende 1 II n'est sorte de bons offices qu'on ne lui prodigue ; plusieurs abeilles s'approchent d'elle et la lèchent,
d'autres lui brossent, lui caressent les diverses parties du corps, quelques-unes lui présentent leur trompe chargée de miel ".
La femelle, une fois fécondée, l'est pour toute sa vie. En général, quarante-six heures après Taccouplement, si rien ne fait obstacle à sa liberté et si la température n'est pas contraire, elle commence sa ponte. Désertant sa place ordinaire à Tintérieur de la ruche, dans les intervalles que laissent entre eux les gâteaux, elle gagne la surface extérieure des rayons ; chemin faisant, elle inspecte chaque cellule en y fkisant entrer sa tête. L'intérieur reconnu vide, la femelle se retourne de bout en bout, introduit une partie de son abdomen près du bord de Talvéole et y laisse tomber un œuf : la substance visqueuse qui l'enduit le colle, à l'instant même, contre le point de la cellule avec lequel il entre en contact. L'œuf se présente sous la forme d'un petit corps oblong, blanc-bleuâtre, et paraît presque suspendu en l'air dans la cellule, par suite de son inclinaison à Thorizon. Sa ponte et sa mise en place sont l'affaire d'un instant. A peine une cellule a-t-elle reçu un œuf, que la femelle en sort pour faire de même dans la cellule voisine, et ainsi de suite, sans autre interruption que de courts intervalles, espèce de temps de repos que s'accorde l'abeille chaque fois qu'elle a pondu cinq ou six œufs. Quelquefois
elle est si pressée de pondre, qu'elle lâche ses œufs dans des alvéoles à peine ébauchés ; il arrive alors qu'elle en laisse tomber plusieurs dans la même cellule, ûiais les ouvrières s'en aperçoivent bien vite, elles enlèvent les œufs surnuméraires et les détruisent. Toute cellule ne doit contenir qu'un seul œuf à la fois, car Tinsecte qui l'habitera sous dijQférents élals est appelé à la remplir en entier quand, de larve, il passera sous la forme de nymphe et deviendra ensuite abeille parfaite.
La ponte ne dure pas toute l'année, elle cesse dès que le froid se fait sentir ; même dans les temps favorables, la mère abeille reste, parfois, plusieurs jours de suite sans pondre. La véritable cause de ces temps d'arrêt est encore ignorée. Au printemps la ponte est, en quelque sorte, incessante ; la femelle ne pond pas moins de deux cents œufs par jour en moyenne ; dans l'espace de deux mois on en compte plus de douze mille; les ovaires en contiennent jusqu'à vingt mille à la fois.
L'opération de la ponte n'interrompt pas les travaux des abeilles, loin de là; pourvoyeuses et cirières redoublent d'ardeur; seulement deux ou trois ouvrières ont pour mission de s'attacher à la mère abeille: elles s'empressent de la lécher, de la brosser, tandis que d'autres abeilles lui offrent de la nourriture au bout de leur trompe,
La distribution des œufs dans les alvéoles n'est pas abandonnée au hasard : chaque œuf, suivant le sexe de Tabeille qu'il renferme, est logé dans la cellule qui lui est destinée, rarement la mère abeille se trompe à cet égard. La ponte elle-même a lieu d'après des règles déterminées. Les œufs d'ouvrières sont les premiers pondus ; pendant les onze premiers mois de son existence comme femelle ailée, la mère- abeille n'en pond pas d'autres. Jusqu'à l'hiver, cette ponte n'est pas très-abondante; elle cesse pendant la morte saison, pour recommencer de plus belle au printemps. Vers le onzième mois, îa femelle se met à pondre des œufs de mâles; leur nombre total, dans chaque ruche, varie de quinze cents à trois mille; quelques œufs d'ouvrières continuent, pendant ce temps, d'être déposés dans les cellules. La ponte des œufs de mâles dure ordinairement trente jours ; vers le vingtième jour, les ouvrières posent les fondements de plusieurs cellules royales, en sacrifiant souvent un certain nombre de cellules ordinaires pour leur servir de base et de support; elles en font de seize à vingt. La mère abeille pond de nouveau des œufs d'ouvrières, ainsi qu'un certain nombre d'œufs de mâles, et, dix jours après cette ponte, alors que les alvéoles royaux ont de quatre à six millimètres de longueur, elle dépose un œuf dans chacun d'eux, en laissant un ou
deux jours d'intervalle entre ces dernières pontes, afin que les jeunes femelles qui en naîtront n'éclosent pas toutes en même temps et puissent fournir des chefs à plusieurs essaims.
L'œuf pondu dans un alvéole royal ne diffère en rien des œufs d'ouvrières : l'espace et le genre de nourriture donnés à l'insecte pendant son premier âge modifient sa nature au point de le rendre apte à reproduire son espèce ou de le frapper de stérilité.
Des œufs d'ouvrières d'abord, puis des œufs de mâles, et ensuite des œufs de mères abeilles et d'ouvrières, voilà l'ordre régulier de la ponte annuelle des femelles pendant toute leur vie, lorsque leur fécondation a suivi de près la dernière métamorphose. Mais il n'en est plus de même quand elle a éprouvé un retard considérable, le résultat des pontes est alors complètement changé. S'est-il écoulé plus de seize jours et moins de vingt et un depuis la transformation de la femelle en insecte ailé? elle pondra encore des œufs d'ouvrières, de mâles et-de mères abeilles , mais le nombre des œufs de mâles égalera presque celui des œufs d'ouvrières. L'effet d'un retard plus prolongé dans la fécondation est encore bien plus surprenant : si elle a été reculée jusqu'au vingt et unième jour et au delà, la femelle ne pondra plus, à partir de la quarante-sixième heure de l'accouplement, que des œufs de mâles
pendant toute la durée de son existence*. Dans cette circonstance exceptionnelle, les femelles dont Taccouplement a été aussi longtemps différé ne semblent plus posséder la même infaillibilité d'instinct qui les guide dans leurs actions : il arrive parfois qu'elles placent les œufs de mâles, non pas sur les losanges servant de fond aux alvéoles, mais sur leur pl^n inférieur et à quatre millimètres *de l'ouverture; les larves qui en naîtront devront passer cette seconde phase de leur vie à la place même où Tœuf a été déposé. Pour elles, cette situation est sans difficulté, car les abeilles, conduites par une sorte de réflexion, allongent hors du plan du gâteau les cellules sur lesquelles Tœuf se trouve implanté près de rorifice. L'instinct de ces mêmes femelles dont la fécondation n'a pas eu lieu à temps paraît encore en défaut sur un autre point ;, elles se trompent quelquefois par rapport au logement afférent aux œufs d'après le sexe de l'insecte qu'ils contiennent, en pondant des œufs de faux bourdons dans les cellules royales : cette méprise n'a jamais lieu quand les pontes sont normales.
La haute température de la ruche ne tarde pas à faire éclore les œufs pondus par la mère abeille. Toutes les abeilles, quel que soit leur sexe, passent
* Voir, à la fin de ce chapitre, les expériences d'Huber sur les mères abeilles dont la fécondation a été retardée.
trois jours sous le premier état rudimentaire. Au début de leur vie, les soins des ouvrières leur sont tout à fait inutiles ; il n'en sera pas de même après l'éclosion. Depuis le moment où la larve sort de Tœuf jusqu'à celui de sa métamorphose en nymphe, elle occupe la môme position dans la cellule ; elle s'y tient roulée en cercle , de telle sorte que l'anus et la tête se trouvent en contact. Appliquée contre le fond de l'alvéole, elle repose sur un lit de bouillie qui forme comme le dossier de son siège et lui sert de nourriture, elle en est toujours pourvue; il lui serait impossible, dans son étroite prison, d'aller chercher ses vivres : mais les ouvrières sont pour elles de véritables nourrices, elles les visitent à différentes heures du jour. L'abeille chargée de ce soin entre la tête la première dans la cellule où se trouve une larve et renouvelle ses provisions; d'autres viennent inspecter successivement les cellules et reconnaître si leurs nourrissons ont bien tout ce qu'il leur faut : un seul coup d'œil leur suffit à cet égard. Souvent l'ouvrière visite d'abord rapidement un certain nombre de cellules à la fois, et ne s'arrête que lorsque cette revue générale est faite ; elle revient alors sur ses pas, entre dans l'une des cellules qui ne lui semble pas suffisamment approvisionnée, et y dégorge la bouillie sur laquelle le corps de la larve demeure couché.
Cette bouillie, dans les cellules habitées pai* une larve récemment sortie de l'œuf, est blanchâtre, insipide et semblable à la colle de farine. Où les abeilles la prennent-elles? on l'ignore; on sait seulement que la poussière fécondante des végétaux est un de ses ingrédients : selon toute apparence, elle résulte d'une préparation spéciale que le miel et le pollen subissent dans le corps de l'insecte. D'après les expériences d'Huber, les ouvrières, privées de pollen, bien qu'ayant, du miel en abondance, refusent d'élever les larves écloses dans leur ruche; au contraire, elles leur fournissent immédiatement de la nourriture, môme emprisonnées dans leur habitation, dès qu'on met conjointement à leur disposition du miel et du pollen. Dans les cellules de larves plus âgées, d'une grosseur déjà plus que moyenne, la bouillie prend un goût de miel plus prononcé; chez celles qui sont presque au terme de leur premier développement, son goût très-sucré est relevé d'une pointe d'acidité, et, de blanchâtre qu'elle était quand elle tapissait le fond d'une cellule de très-jeune larve, elle devient plus transparente et ressemble davantage à de la gelée; sa couleur tire sur le jaunâtre ou le verdâtre. On serait tenté d'en conclure que la nourriture des larves passe ainsi par une sorte de gradation , et que les ouvrières amènent peu à peu les petits à se nourrir de miel, un jour
leur' unique, sinon leur principale nourriture, lorsqu'ils seront parvenus à l'état d'insectes parfaits.
La digestion se fait, chez la larve, sans laisser le moindre résidu au dehors; l'insecte est affranchi des basses nécessités. Son accroissement, pendant cette période, s'effectue complètement dans l'espace de cinq jours ; la nourriture, dès lors, ne lui est plus un besoin jusqu'à ce qu'il ait pris des ailes; aussi, au moment où il est sur le point de se changer en nymphe, ne trouve-t-on plus de bouillie aii fond de sa cellule ; cette pâtée a été entièrement absorbée. « Dès sa naissance, dit Réaumur, la larve se roule, mais le rouleau qu'elle décrit est alors si petit, qu'il laisse bien du vide entre sa circonférence et les parois de la cellule. Au bout de deux jours environ, ce vide est rempli; ce même rouleau formé par la larve s'applique contre le contour de la portion de la cellule à laquelle il répond ; un seul tour ne suffit , plus pour la longueur de son corps, toutes ses par- ' ties se sont accrues en même temps : la tête se i trouve posée au-dessus du pénultième anneau ; le i corps, que sa position empêche de s'étendre du dos j vers le ventre, ne peut le faire que vers les côtés, il est forcé de prendre une figure aplatie. Mais vient un temps où la larve est mal à son aise d'être roulée et où elle doit chercher à s'allonger, ce temps arrive quand le moment de sa première métamorphose
approche ; c'est aussi à cette époque que les abeilles cessent de lui apporter une nourriture désormais inutile. Le dernier des soins qu'elles lui rendent est de la renfermer dans sa petite loge, d'en murer, pour ainsi dire, l'ouverture avec de la cire. Plusieurs abeilles travaillent à la fois ou les unes après les autres à faire un couvercle à la cellule et à l'appliquer exactement sur ses bords ; ceux-ci lui servent d'appui ; la larve se trouve ainsi renfermée dans une espèce de boîte hermétiquement close.
C'est après son incarcération dans sa propre cellule que la larve se déroule, se redresse et s'allonge. Bien qu'apode, elle n'est pas condamnée à une immobilité absolue, elle s'avance petit à petit dans son alvéole, en tournant en spirale; lorsque approche le moment de sa métamorphose, elle n'est plus qu'à quatre millimètres de Toriflce de la cellule, on l'y voit contournée en arc. »
Jusqu'ici, manger, dormir, en son gîte songer, ont été ses seules occupations ; mais à peine le couvercle de sa prison cellulaire s'ést-il fermé sur elle, que son instinct de filandière s'éveille, elle devient tapissière à l'instar des chenilles, et se fabrique une tenture de soie très-fine et très-serrée qui suit toutes les faces et tous les angles de son logis : trentesix heures sont consacrées à cet ouvrage. Chaque larve d'ouvrière et de mâle a soin de tapisser ainsi
les parois de sa cellule; c'est pourquoi, en un certain temps, l'alvéole se trouve revêtu d'une chemise intérieure composée d'autant de coques soyeuses appliquées les unes sur les autres, que la cellule a compté successivement de locataires; ces coques sont si minces, qu'il en faut un grand nombre pour que l'habitation en devienne sensiblement plus étroite.
Trois jours après que la larve a fabriqué sa tenture, elle se métamorphose en nymphe, mais auparavant il lui faut se défaire de son enveloppe ; cette mue est un temps de crise et s'opère comme dans la chenille : la peau se fend sur le dos ; la nymphe s'extrait peu à peu, et à grand'peine, par la iSssure qui s'y est déclarée ; elle force la peau à rebrousser en arrière, et finit par s'en débarrasser entièrement. En sortant de sa tunique, l'abeille laisse voir toutes ses parties extérieures : les antennes, les jambes et la trompe, ramenées en avant, du côté de l'abdomen ; ses organes sont au grand complet, et n'ont plus qu'à prendre de la consistance pour acquérir toute leur énergie vitale et remplir les fonctions qui leur sont dévolues.
La jeune ouvrière passe sept jours et demi sous la forme de nymphe , sans prendre aucune nourriture, elle vit sur son propre fond: Ce n'est d'abord qu'un masque blanchâtre, mais au bout de quelque
temps ses yeux, prennent une teinte rouge dont Finlensité augmente chaque jour, sa peau se fonce de plus en plus, son corps et son corselet se couvrent de poils grisâtres ; elle, est presque en état d'apparaître au grand jour, mais auparavant elle doit accomplir l'acte périlleux de sa dernière délivrance. Et, d'abord, elle se dépouille du voile mince et transparent qui tenait toutes ses parties extérieures emmaillottées; puis elle fait usage de ses mandibules en guise de pince et de tenaille pour s'ouvrir une issue à travers l'étroite prison où elle est retenue captive. Armée d'une de ses dents, elle fait un tï*ou au milieu du couvercle de sa cellule, saisit une particule de cire et la hache jusqu'à ce qu'elle soit entièrement détachée de l'opercule.
La brèche est ouverte. Encouragée par son succès, la jeune abeille attaque avec ses mandibules ce qui lui fait encore obstacle . Déj à, le couvercle laisse passer une plus grande partie de la tête; l'ouverture s'élargit de plus en plus ; après trois heures d'un assaut sans relâche, la place est démantelée, l'opercule vole en éclats, la pauvre prisonnière peut passer hors de la cellule sa tète et sa première paire de pattes. Tout n'est pas fini cependant, il reste encore une dernière tâche ardue à remplir : on a vu des abeilles périr éf-ui^ées après une demi-journée de travail, le corps à demi sorti de l'alvéol'^ mais n'ayant pu
118 LES ABEILI^S.
tenter un dernier effort pour s'affranchir entièrement : que fait donc la jeune abeille ? Aidée de ses deux premières jambes devenues libres, elle se cramponne sur les bords du trou qu'elle a pratiqué ' et se tire en avant. La première paire de pattes lui forme un point d'appui solide ; bientôt, les deux jambes mitoyennes sortent à leur tour; quand la dernière paire de pattes -est hors du fourreau, toute difficulté sérieuse a disparu, le reste du corps ne tarde pas à être dégagé de toute étreinte : l'abeille victorieuse se pose sur ses six jambes, non loin de la cellule qu'elle vient d'abandonner; désormais, elle est Ubre : vingt jours s'étaient écoulés depuis l'instant où l'œuf avait été pondu, jusqu'à celui où l'insecte avait pris des ailes.
Les mâles subissent leurs métamorphoses de même que les ouvrières, sauf qu'ils restent six jours et demi à Tétat de larves, et ne deviennent insectes parfaits que le vingt-quatrième jour après leur naissance. Comme les ouvrières, au moment de passer à leur second changement, ils sont enfermés dans leurs cellules par un couvercle de cire, mais ce couvercle est bombé; ils se filent également une coque complète avant d'être métamorphosés en nymphes.
Il n'en est pas de même des femelles destinées à propager l'espèce. Non-seulement leurs cellules sont plus grandes, plus ornées et d'une architecture dif-
férente de celle des autres, mais les ouvrières ne les allongent jamais qu'après que Tœuf y a été déposé ; elles les agrandissent au fur et à mesure que la larve prend son accroissement, et, lorsque celle-ci est sur le point de se changer en nymphe, elles ne se contentent pas d*y apposer un couvercle, elles rétrécissent Talvéole royal, mais peu à peu, et de façon que ce travail ne soit pas achevé avant que la nymphe approche du moment de sa métamorphose suprême. Ces particularités ne sont pas les seules qui caractérisent l'éducation des jeunes femelles ; le luxe et la profusion qu'on remarque dans leurs palais se retrouvent jusque dans leur alimentation. Au lieu de celte simple bouillie distribuée aux mâles et aux ouvrières, les larves des mères abeilles sont nourries d'une substance plus épaisse, plus sucrée, espèce de ragoût mêlé d'aigre et de poivré, connu sous le nom de gelée royale. Les abeilles la leur dispensent avec prodigalité, à ce point que, tandis qu'on ne trouve plus trace de bouillie dans la cellule de l'ouvrière ou du mâle qui vient de passer à l'état de nymphe, les cellules royales contiennent encore, à ce moment, un volume de gelée égal à celui de la larve, tant l'éducation des mères abeilles s'écarte des règles ordinaires !
C'est à cette gelée spéciale, ainsi qu'à la dimension des alvéoles royaux, que les larve? de mères
abeilles doivent le principe de leur fécondité; c'est aussi ce qui explique comment des abeilles qui ont perdu leur femelle peuvent la remplacer à volonté quand la ruche contient des larves de moins de trois jours. Dans cette circonstance, elles choisissent une larve d'ouvrières, elles agrandissent sa cellule en démolissant les alvéoles environnants, et lui préparent une ample provision de gelée. Cette nourriture en fait bientôt une femelle douée d'une étonnante faculté de reproduction : Schirach est Fauteur de cette belle découverte vérifiée par maintes expériences*. Telle est encore Tinfluence prolifique de la gelée royale, que s'il vient à en tomber quelques parcelles dans les petites cellules qui environnent les alvéoles royaux, les larves d'ouvrières auxquelles elles servent de« berceaux et qui se nourrissent de cette gelée, reçoivent une portion de fécondité; leurs caractères extérieurs ne laissent pas d'être ceux des ouvrières ou neutres, mais elles ont, de plus que les abeilles sans sexe , la possibilité de s'accoupler avec les mâles, seulement elles ne pondront jamais que des œufs de faux bourdons**; elles les déposent dans les cellules de mâles où les
* Voir les expériences d'Huber relatives à l*iafluence qu'exerce . la gelée royale sur les laryes d'ouvrières âgées de trois jours au plus et leur conversion en reines.
** Voir les expériences d'Huber sur l'influence de la gelée royale par rapport aux larves d'ouvrières qui s'en nourrissent.
ouvrières restées neutres leur rendent exactement les mêmes soins qu'aux autres. Au reste, ces mères par accident ne vivent pas longtemps, la mère abeille en fait promptement justice. Elles ont ce singulier rapport avec les femelles dont la fécondation a été retardée, qu'elles pondent aussi quelquefois leurs œufs dans les cellules royales, mais les abeilles ne manquent jamais de détruire les larves qui en proviennent, trois jours après la clôture de leurs alvéoles, encore qu'elles les aient nourries assidûment jusque-là.
Le cinquième jour, lorsque la jeune femelle est sur le point de finir son temps de larve, les abeilles ferment sa cellule d'un couvercle de cire, comme elles le font pour les ouvrières et les mâles. L'insecte emploie vingt-quatre heures à se filer une coque ; il garde un repos absolu le dixième et le onzième jour et même les seize premières heures du douzième ; mais, au lieu de revêtir de soie toutes les parois de sa cellule, comme chez les larves de mâles et d'ouvrières, sa coque n'enveloppe que la tête, le corselet et le premier anneau de l'abdomen, le reste est à nu, et partant vulnérable : la jalousie furieuse des mères abeilles sait bien que c'est là le défaut de la cuirasse, lorsqu'elles cherchent à percer leurs rivales (le leur dard. On ne trouve jamais qu'une seule coque dans les alvéoles royaux, ceux-ci sont
toujours détruits dès que les femelles en sont sorties; leurs fondements seuls sont respectés, les abeilles y élèvent des cellules hexagones.
La femelle, dans l'alvéole royal, est tout autrement posée que les mâles et les ouvrières dans leurs cellules ; elle a la tête en bas, au lieu que les autres Tout placée verticalement et même un peu en haut; elle passe quatre jours un tiers sous la forme de nymphe, et devient insecte parfait le seizième jour après que Tœuf a été pondu.
A l'exception des mères abeilles qui sont en état de prendre leur vol dès qu'elles se sont tirées de leurs cellules, les jeunes abeilles, mâles et ouvrières, ne peuvent faire usage de leur liberté immédiatement après être sorties de prison; leurs organes sont trop faibles, leurs ailes sont encore pliées et trempées d'humidité ; il faut que tout leur élre s'affermisse avant qu'elles puissent prendre l'essor. Au sortir de Talvéole, la jeune abeille se pose sur un gâteau ; bientôt deux ou trois ouvrières se rendent près d'elle, la lèchent, essuient avec leur trompe toutes les parties de son corps, la brossent et lui offrent du miel. Tandis qu'elles s'acquittent de ces bons offices, d'autres abeilles visitent la cellule qui vient d'être abandonnée et la disposent à recevoir un nouvel œuf ou à servir de magasin d'approvisionnement. Ce changement de destination
s'opère rapidement. Une ancienne habitante de la ruche n'a pas plus tôt avisé la cellule vide, qu'ellb y entre la tête la première, saisit avec ses mandibules une des deux peaux de larve ou de nymphe laissées par l'insecte à chacune de ses métamorphoses, et la porte sur-le-champ hors de la ruche; au même instant, une autre abeille prend sa place dans l'alvéole et en retire la seconde dépouille dont elle débarrasse également le logis. Sur ces entrefaites, plusieurs abeilles entrent les unes après les autres dans l'alvéole et en enlèvent tous les débris qu'il contient encore, mais sans toucher à la tenture de soie dont la larve avait tapissé son berceau avant de se changer en nymphe; enfin, d'autres ouvrières font disparaître ce qui reste encore du couvercle mis en pièces; elles réparent les bords de la cellule, et la rendent aussi nette, aussi lisse qu'une cellule nouvellement construite : à part la coque dont elle est intérieurement revêtue, il serait difficile de l'en distinguer.
Vingt-quatre ou trente heures après avoir quitté son alvéole, l'abeille a suffisamment séché son corps et ses ailes et peut aller jouir, au grand air, de la lumière et de sa liberté. Elle sait déjà, quoique novice dans la vie, tout ce qu'elle aura à faire pendant la durée de son existence; son instinct la guidera presque toujours avec sûreté, ce qui ne l'em-
péchera pas, dans certains cas, de faire preuve de réflexion et, par suite, d'apporter à ses actes habituels des modifications déterminées par le besoin ou les circonstances. Ainsi que ses compagnes, l'abeille tirée de sa cellule sort de la ruche, gagne les champs et se met aussitôt à chercher sur les végétaux non-seulement la nourriture nécessaire à sa propre vie, mais les matériaux destinés à l'édifice social, à l'éducation des larves et à la vie en commun. La* nature est son seul maître. Dès sa première excursion, ses pattes sont chargées de propolis ou de pelotes de pollen, et, bien qu'elle n'ait encore quitté qu'une seule fois la ruche, elle n'a pas besoin de guide pour en reconnaître le chemin, elle le retrouve d'elle-même, sans peine et sans jamais s'égarer: merveilleuse organisation, qui, jusque dans un faible insecte, montre l'intervention pleine de bonté d'une Providence sans cesse occupée à veiller à la conservation de ses créatures.
Du moment que plusieurs larves ont commencé de naître, l'éclosion n'est plus interrompue que par les variations de l'atmosphère. Chaque jour de nouvelles abeilles sortent par centaines de leurs cellules, la population de la ruche augmente à vue d'œil et monte comme un flot envahisseur. Beaucoup de mâles sont parvenus à l'état d'insectes parfaits ; de jeunes femelles n'attendent plus que
Finstant de leur délivrance; au bout de quelques semaines, le nombre des abeilles est devenu si considérable, que la ruche peut à peine les contenir, et qu'une partie d'entre elles est obligée de déserter : c'est une des causes de l'essaimage.
On dit que les abeilles essaiment, quand la plupart abandonnent la mère patrie pour aller fonder ailleurs une colonie. L'émigration n'est pas fatalement annuelle, quoique d'ordinaire elle ait lieu chaque année. Il n'y a d'essaims qu'autant que la ruche, animée par la présence d'une mère normalement féconde, possède de nombreux citoyens, des mâles capables de reproduire, et de jeunes femelles dans les cellules royales. Si la cité compte peu d'habitants, les ouvrières ne construisent pas d'alvéoles royaux à l'époque de la ponte des œufs de mâles, l'essaimage est ajourné au printemps suivant, en supposant, toutefois, que la ruche se frouve alors dans les conditions voulues pour qu'elle jette : lorsque, dans ce laps de temps, elle n'a pu réparer ses pertes, son affaiblissement ne saurait se prolonger, sa ruine est infaillible, imminente.
Toutes les causes de l'essaimage sont loin d'être connues. L'exubérance de population, sans contredit, l'un des motifs de la formation des essaims, n'est pas la seule raison déterminante de leur départ. On voit, en effet, des ruches ne pas essaimer,
quoiqu'elles regorgent d'habitants et qu'une partie des abeilles soient forcées de se tenir ramassées en pelotons sur le plateau et le surtout de la ruche. D'autres, au contraire , peu peuplées, vont former de nouveaux établissements. Divers contre-temps, comme le froid, la pluie, le vent, peuvent retarder l'émigration ; dans tous les cas, cette grande détermination de quitter le lieu de sa naissance n'est prise par les abeilles que lorsqu'elles y sont entraînées par un chef ** : la mère se met toujours à la tête du premier essaim, les autres sont conduits par de jeunes femelles récemment délivrées de prison.
La sortie d'un essaim est généralement annoncée quelques jours à l'avance par des signes précurseurs auxquels on ne se méprend; pas, pour peu qu'on soit familiarisé avec les abeilles. L'apparition des mâles pourvus d'ailes est un premier indice. Tant qu'on ïie les aperçoit pas, la ruche a beau être encombrée, les ouvrières ne désertent pas , elles quittent seulement un intérieur où la chaleur est devenue suffocante, elles s'entassent et s'amoncellent par milliers au dehors.
Aux approches de l'essaimage, un bourdonnement particulier à la ruche sur le point de perdre une partie de sa population se fait entendre le soir et même pendant la nuit. D'autres fois, les abeilles semblent plongées dans un profond silence ; mais
si l'on prête attentivement l'oreille contre la ruche, un son s'en échappe par intervalles, tantôt grave, tantôt aigu ; on le dirait produit par la vibration d'une seule abeille, il résulte des coups répétés dont les ouvrières frappent l'air de leurs ailes*'. Enfln, le jour où la ruche doit jeter, les abeilles, si empressées de sortir en foule les jours précédents, ne ^ont plus butiner qu'en petit nombre, quoique le temps et la saison soient très-favorables à leurs courses; ce présage ne manque jamais : on les croirait instruites de la résolution qui va bientôt s'accomplir.
Au cœur de la cité, l'événement s'annonce par un signe avant-coureur bien étrange : la ruche est livrée à la confusion et au désordre, les abeilles paraissent frappées de vertige. La mère abeille se prend la première d'agitation au bruissement des jeunes femelles emprisonnées (peut-être la véritable cause de l'essaimage); elle parcourt les différents -endroits de la ruche, examine les cellules, veut se jeter sur les alvéoles royaux, mais elle en est empêchée par les sentinelles qui les gardent; ici elle dépose un œuf dans une cellule, là elle passe outre sans pondre et marche sur les abeilles qui se trouvent sur son passage. Vient- elle à s'arrêter? les abeilles qui la rencontrent s'arrêtent; d'autres fois, celles-ci s'avancent brusquement au-
devant d'elle, la frappent avec leur tête et lui grimpent sur le corps ; elle s'éloigne alors, emportant en croupe quelques ouvrières. C'en est fait de ses privilèges, des marques de déférence et des bons soins qu'on lui rendait d'habitude, c'est maintenant la cour du roi Pétaud; plus de cortège, plus de haies d'honneur, plus de cercles lui ouvrant la voie; aucune abeille ne lui office de miel ; s'il lui en faut pour ses besoins, qu'elle aille elle-même le prendre dans les cellules ouvertes à tout venant, les ouvrières semblent ne plus la reconnaître ni comme reine, ni comme l'âme de tout un peuple. Cependant, l'espèce de vertige dont la mère est saisie se communique à toute la ruche; partout où elle se porte, le trouble marque ses pas. Les premières abeilles qu'elle heurte dans sa course effrénée s'élancent à sa suite, courent de ci, de là, tourbillonnent et inoculent leur agitation à toutes leurs compagnes. La fièvre, une fois" déclarée, ne se calme plus; la mère abeille parcourt ainsi tous les points de la ruche, et, dans son trouble extrême, laisse tomber ses œufs au hasard au lieu de les déposer dans les cellules. La ruche entière est en proie au délire : le soin des larves est abandonné; les pourvoyeuses, les cirières, arrivant des champs, ne sont pas plus tôt dans la cité, qu'elles participent à ses emportements frénétiques, elles courent, à l'aveugle, à travers l'habita-
tion, sans songer à se débarrasser de leur pollen ni à vider leur miel dans les magasins; enfin, à un instant donné, un bourdonnement plus fort que les bourdonnements ordinaires soulève toute cette masse, le signal est donné, la foule se précipite vers les portes, les ouvrières prennent l'essor, la mère abeille s'envole avec l'essaim.
Suivant les pays, les essaims abandonnent leur habitation à une époque variable de Tannée, selon que la saison se montre plus ou moins chaude, plus ou moins précoce en fleurs, mais toujours quand la ruche possède ses trois sortes d'abeilles : une mère, de jeunes femelles sur le point de la remplacer, des mâles pourvus d'ailes et des ouvrières. Sous le climat de la France, leur départ le plus général a lieu dans les mois de mai et de juin, ordinairement depuis dix heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. L'émigration ne se produit jamais que par un jour serein ou, pour mieux dire, dans un instant du jour où le soleil luit de tout son éclat et où le temps est calme : un nuage passant devant le soleil intercepte-t-il ses rayons au moment où l'essaim allait s'échapper? l'agitation, inséparable des approches du jet, cesse à l'instant même, le calme renaît dans la ruche, comme si les abeilles ne songeaient plus à essaimer; mais, dès que le soleil reparaît, le tumuUe recommence, il
prend rapidement toutes ses proportions jusqu'à Textréme eflfervescence, rien ne retient plus alors les abeilles : en quelques secondes, toutes celles qui doivent composer l'essaim abandonnent la ruche. Des ruches en pleine prospérité, chargées de population , sous un climat chaud et abondant en fleurs, peuvent, comme dans notre Midi, fournir trois et quatre essaims lorsque Tannée est trèsfavorable; mais, dans le nord de la France, elles en donnent rarement plus de deux sans s'affaiblir extraordinairement et sans compromettre leur destinée future. Toutes circonstances égales, l'essaim sorti le premier dans l'année est toujours le meilleur; non-seulement il l'emporte sur les autres par l'immense quantité d'abeilles dont il est formé, mais ses ouvrières se mettent à l'œuvre et plus tôt et dans une saison plus propice, partant, il a plus de temps pour s'approvisionner avant l'hiver : il n'est pas rare de le voir jeter lui-même trois semaines après s'être séparé de la ruche mère ; les essaims postérieurs fournissent exceptionnellement des rejets dans l'année de leur sortie. L'intervalle du départ entre le premier et le second essaim varie de sept à dix jours ; un temps plus court sépare le second et le troisième essaim ; le quatrième suit presque immédiatement le troisième. Il n'y a rien de bon à espérer de ce produit tardif, en général
condamné à végéter, sinon à périr misérablement : les teignes, la gallerie de la cire ont bientôt dévoré ses précaires ressources.
A voir l'agitation fUrieuse qui précipite l'essaim hors de la ruche, il semble que Thabitation va se trouver complètement dépeuplée; mais son abandon n'est absolu que de la part des émigranteiï, pour les autres, il n'est qu'apparent. En effet, il s'en faut bien que toutes les abeilles d'une ruche désertent à la fois. Toutes, il est vrai, sont saisies d'un irrésistible vertige, assiègent les issues et veulent s'échapper au dehors ; mais là, leur foule même fait .obstacle à la fuite, elles s'entassent et s'étouffent aux portes, de telle sorte que les ouvrières, serrées contre le plateau et supportant ainsi la charge de toute cette cohue, sont épuisées, baignées de sueur et dans l'impossibilité de faire usage de leurs ailes. Quand bien même elles parviennent à sortir, elles ne s'écartent pas de la ruche, elles s'arrêtent sur son support et ne tardent pas à rentrer. D'un autre côté, au moment de l'essaimage, une certaine quantité d'abeilles (un tiers, d'après Huber) sont occupées à butiner dans les champs ; leur tâche remplie, elles reviennent au logis et s'y comportent comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé : voilà déjà le noyau d'une forte population. De. plus, les cellules sont remplies de couvain ; à chaque instant,
de nouvelles éclosions comblent le déficit occasionné par le départ de la colonie; les jeunes abeilles récemment sorties de leurs cellules ne font pas partie des émigrantes; bientôt la ruche, rendue à son calme habituel, a réparé ses perles, toute trace de l'essaimage a, j)our ainsi dire, disparu.
Au sortir de la ruche, l'essaim s'élève en tourbillonnant au-dessus d'elle; il se balance pendant quelque temps dans l'air, comme pour recruter toutes les abeilles qui doivent former la nouvelle colonie, et, quand les traînards ont rejoint, il prend sa volée**. Le chef, ainsi qu'on serait tenté de le supposer, ne désigne pas l'endroit où il convient de s'arrêter, ce choix appartient aux ouvrières ; quelques-unes, véritables maréchaux des logis, se détachent du gros de la troupe et vont reconnaître les lieux. Une branche leur plaît, elles s'y fixent; d'autres les suivent, la plupart les y accompagnent et se posent les unes au-dessus des autres, cramponnées par leurs jambes : c'est alors que la mère abeille se joint à elles. Le peloton grossit de minute en minute ; les abeilles encore répandues dans l'air s'empressent de s'y réunir, bientôt toutes ensemble ne composent plus qu'un seul massif plus ou moins épais, de figure variable, tantôt sphérique, tantôt pyramidal; son poids atteint quelquefois quatre ki-
logrammes; dans ce cas, Fessaim ne contient pas moins de 40000 abeilles. Ainsi ramassé, il pend en forme de grappe *', escorté seutement de quelques ouvrières qui voltigent autour; en moins d'un ' quart d'heure, bien qu'à Tair libre, toute cette niasse naguère si bourdonnante est rentrée dans un calme parfait, c'est le moment de le recueillir. Si l'homme n'use pas de ses droits, la nature reprend les siens; au bout d'un certain temps, l'essaim s'envole et va s'établir dans le creux d'un arbre , dans le trou de quelque vieux bâtiment ou dans une cavité de rocher : il revient alors à sa condition première d'abeilles libres ou sauvages.
En général, l'essaim, une fois sorti de la ruche mère, n'y rentre plus ; c'est un rameau volontairement détaché du tronc commun, qui va s'implan- * ter où bon lui semble et faire souche lui-môme à son 'tour. Quelquefois cependant, les abeilles, suffisamment en nombre pour former un essaim, après avoir erré quelque temps dans l'air et même s'être fixées, retournent à leur ancien domicile. Ce fait se produit accidentellement dans les essaims secondaires : l<» lorsque la jeune femelle, après s'être montrée aux portes, n'a pu franchir le seuil de la ruche; 2° quand, vierge encore, elle apréma- .turément quitté son habitation avant d'être en état de pondre prochainement : dans l'un et l'autre
cas, les abeilles reviennent avec elle sous le toit natal.
La mère abeille 'part toujours avec le premier
* essaim que jette une ruche au printemps. Tandis que la nouvelle colonie fait acte de premier occupant, prépare ses logements, bâtit et butine, et travaille à Taccroissement de la population par les soins qu'elle prend de la descendance de son chef, les abeilles restées dans l'ancienne ruche font une garde sévère autour des alvéoles royaux où se trouvent de jeunes femelles à l'état de larves, de nymphes et même d'insectes parfaits, mais emprisonnées. Aucune de ces dernières ne sera retenue captive au delà du temps précis où elle doit jouir de sa liberté, mais aucune d'elles, non plus, ne
*sera délivrée avant son tour; toutes ne sortiront de leurs cellules que successivement, à quelques jours d'intervalle les unes des autres, suivant la date de leur âge. La consigne, sur ce point, est inflexible. Plus elles feront d'efforts pour s'affranchir, plus leurs gardiennes les surveilleront de près, rétablissant leur couvercle au fur et à mesure .qu'elles le détruisent, et le refermant chaque fois qu'elles ont pris leurs repas au bout de la trompe de leurs nourrices.
Après un certain terme, la femelle issue du premier œuf pondu dans les alvéoles royaux sort de
son berceau. Vierge encore, |es ouvrières la traitent avec indifférence. Bientôt, cédant à l'instinct qui la pousse à détruire ses rivales, elle cherche à attaquer les cellules où celles-ci sont renfermées ; mais aussitôt qu'elle s'en approche, les abeilles la mordillent, la tiraillent, la chassent et la forcent de s'éloigner. Sa jalousie, ne s'en allume qùedavan^ tage ; elle s'acharne après les cellules royales, mais les abeilles de recommencer leur manège. Sans cesse tourmentée du besoin d'exterminer les autres femelles, sans cesse contrariée dans ce dessein et repoussée par les ouvrières, elle passe et repasse à travers la ruche pour gagner les différents points où les alvéoles royaux sont suspendus. De guerre lasse, elle entre en fureur, heurte, en courant, les groupes d'ouvrières et leur comniunique son transport; une foule d'abeilles se précipite vers les portes, la ruche jette un second essaim, la jeune femelle en fait partie. Cette émigration ne s'est pas plus tôt effectuée, que les abeilles restées fidèles à la mère patrie donnent la liberté à une autre femelle. Celle-ci, mue par le même besoin de se défaire de ses rivales dont la délivrance mettrait ses jours en danger, se jette sur les alvéoles royaux; mais les ouvrières font bonne garde, l'abord en est inaccessible. Repoussée, elle s'éloigne, revient encore à la charge, pour échouer, derechef, dans ses projets
meurtriers. Sans cesse harcelée, elle ne procède plus que par mouvements brusques et désordonnés, au lieu de cette démarche grave qui la caractérise habituellement. Rencontrant, dans chaque partie de la ruche, des alvéoles royaux, elle croise ses ailes, appuie son abdomen contre une cellule et fait entendre un chant aigu analogue à celui de la cigale/A ce bruit toute agitation tombe, les abeilles baissent la tête et demeurent immobiles, comme frappées de stupeur. La femelle cesse-t-elle de chanter pour faire une nouvelle tentative sur les cellules royales ? les ouvrières se rangent en cercle et l'empêchent d'y arriver; dans, cette extrémité, elle ne se possède plus, elle court se heurter contre des groupes d'ouvrières et leur souffle sa frénésie. Les abeilles, à l'instant, se forment en phalanges serrées autour d'elle ; tous ses pas sont contrariés, traversés; ivre de fureur, elle sort de la ruche et emmène avec elle un nouvel essaim. Dans les ruches très-peuplées, sous un climat chaud , ces scènes de tumulte et de révolution se répètent jusqu'à trois et quatre fois au printemps avec les mêmes circonstances. A la fin, la ruche se trouve tellement appauvrie par ces départs successifs, que les ouvrières ne peuvent plus faire une garde aussi assidue autour des cellules royales; plusieurs jeunes femelles font sauter le couvercle de leurs
alvéoles, et, par suite, se trouvent au même instant en possession de leur liberté. Des événements particuliers vont signaler cette circonstance.
Au moment où les abeilles émigrent, il se peut que deux jeunes femelles, après avoir trompé la vigilance de leurs gardes, soient entraînées hors de la ruche, péle-méle avec la foule des déserteurs. Les abeilles se fixent* alors sur le même arbre ou sur deux arbres voisins, partagées en deux grappes d'inégale grosseur ; deux camps existent donc, et chacun d'eux renferme une femelle. Mais le moins fort en nombre ne tarde pas à être délaissé, comme si les abeilles étaient instruites qu'il leur est funeste de vivre en petites sociétés. Peu à peu, des ouvrières se détachent du peloton le plus faible et vont se réunir au second ; la grappe la moins épaisse perd à vue d'œil de son volume; quand elle n'est plus composée que d'un petit nombre d'abeilles, toutes désertent celte station provisoire et vont faire corps avec l'autre massif qui a absorbé le premier : l'essaim renferme alors les deux mères.
Tant que les émigrants sont fixés sur leur branche, les choses se passent tranquillement; dans la ruche, c'est autre chose. A peine l'essaim a-t-il pris possession de son nouveau domicile, qu'un duel à mort, en champ clos, s'engage : de l'issue du combat dépendra la souveraineté, et, de même que dans les
sociétés humaines , la force l'emportera souvent sur le droit, l'empire sera au plus fort ou au plus habile. Deux mères ne sauraient exister à la fois en liberté dans la même ruche ; comment les abeilles, déjà surchargées de tant d'occupations, suffiraientelles à tous les travaux qu'entraînent la construction des cellules, la nourriture du couvain, la garde des alvéoles, les approvisionnements, si elles • avaient affaire à deux femelles douées, toutes deux, d'une prodigieuse fécondité? Infailliblement elles succomberaient à la peine ; il faut donc que Tune des deux reines périsse : dura lex^ sed lex^*. Réaumur, sans avoir vu leurs combats, avait conjecturé qu'elles s'attaquaient réciproquement, et que l'un ou l'autre champion devait rester sur le carreau. Huber, plus heureux, fut souvent témoin de ces duels dont il est facile de se donner la représentation en introduisant une femelle soit vierge, soit féconde, dans une ruche déjà pourvue d'une mère abeille. « Nous étions , dit cet ingénieux observateur, au 15 mai 1790. Deux jeunes reines sortirent ce jour-là de leurs cellules, presque au même moment. Dès qu'elles furent à portée de se voir, elles s'élancèrent l'une contre l'autre, avec l'apparence d'une grande colère, et se mirent dans une situation telle, que chacune avait ses antennes prises dans les . mâchoires de sa rivale; la tête, le corselet et le ven-
tre de Tune étaient opposés à la tête, au corselet et au ventre de l'autre; elles n'avaient qu'à replier l'extrémité postérieure de leur corps, elles se seraient percées réciproquement de leur aiguillon et seraient mortes toutes les deux dans ce combat. Mais il semble que la nature n'a pas voulu que leurs duels fissent périr les deux combattantes; on dirait qu'elle a ordonné aux reines qui se trouveraient dans cette situation, c'est-à-dire face à face, et ventre contre ventre, de se fuir à l'instant même avec la plus grande précipitation. Aussi, dès que les deux reines sentirent que leurs parties postérieures allaient se rencontrer, elles se dégagèrent l'une de lautre, et chacune s'enfuit de son côté.
« Quelques minutes après qu'elles se furent séparées , leur crainte cessa et elles recommencèrent à se chercher. Bientôt elles s'aperçurent, et nous les vîmes courir l'une contre l'autre; elles se saisirent encore comme la première fois et se mirent exactement dans la même position. Le résultat en fut le même : dès que leurs ventres s'approchèrent, elles ne songèrent plus qu'à se dégager l'une de l'autre, et elles s'enfuirent. Les abeilles ouvrières étaient fort agitées pendant tout ce temps-là, et leur tumulte paraissait s'accroître quand les deux adversaires se séparaient. Nous les vîmes, à deux différentes fois, arrêter les reines dans leur fuite, les
saisir par les jambes et les retenir prisonnières plus d'une minute en se formant en cercle autour d'elles. L'une d'elles, moins gênée dans ses mouvements, voulait -elle se rapprocher de sa rivale? toutes les abeilles rompaient leurs massifs pour leur laisser l'entière liberté de s'attaquer, puis elles revenaient les serrer de nouveau si les reines paraissaient encore disposées à fuir. Enfin, dans une troisième attaque, celle des deux reines qui était la plus acharnée ou la plus forte, courut sur sa rivale au moment où celle-ci ne la voyait pas venir; elle la saisit avec ses mandibules à la naissance de l'aile, puis monta sur son corps et amena l'extrémité de son ventre sur les derniers anneaux de son ennemie qu'elle parvint à percer de son aiguillon; elle lâcha alors l'aile qu'elle tenait entre ses mandibules et retira son dard : la reine vaincue tomba, se traîna languissamment, perdit ses forces très-vite, et expira bientôt après. »
La victoire a prononcé. Débarrassée de son adversaire, la femelle survivante, désormais seule maîtresse au logis, reprend ses allures pacifiques et ne songe plus qu'à obéir à sa destinée. Elle sort momentanément pour aller à la rencontre des mâles ; quarante-six heures après avoir été fécondée, elle pond et devient pour les ouvrières l'objet d'une constante sollicitude. Ainsi se termine l'orage
passager qu'excite la présence simultanée de deux femelles entraînées fortuitement avec l'essaim; mais dans la ruche mère, qui a jeté la première, dont la mère abeille s'est séparée, emmenant avec elle une partie des habitants, les choses ne se passent pas de la même manière, de terribles exécutions doivent précéder Tère de calme, de travail et de prospérité dont les abeilles jouiront jusqu'au retour du printemps suivant.
On se rappelle qu'au moment de l'essaimage, les alvéoles royaux renfermaient un certain nombre de femelles sous la forme de larves et de nymphes, et que plusieurs, au terme de leur complet développement, n'attendaient que le moment de leur délivrance pour s'emparer, à leur tour, du gouvernement* Une seule reine doit régner. La première femelle sortie de prison n'a pas plus tôt trouvé la fécondité à travers les airs, que l'instinct de sa propre conservation l'enflamme de fureur contre les autres femelles encore retenues dans leurs cellules ; grâce à sa qualité de mère en état de se reproduire surle-champ, il ne lui sera pas difficile de triompher de ses rivales, elles lui sont livrées; les ouvrières ne défendent plus les alvéoles royaux, la mère abeille les attaque tous, l'un après l'autre, et tue ses victimes avec son dard. Huber fut un jour témoin de cette exécution. « La reine, dit-il, se jeta
avec fureur sur la première cellule royale qu'elle rencontra. A force de travail, elle parvint à en ouvrir la pointe. Nous la vîmes tirailler avec ses mandibules la soie de la coque qui y était renfermée, mais , probablement , ses efforts ne réussissaient pas à son gré, car elle abandonna ce bout de la grande cellule et alla travailler à l'extrémité opposée, où elle parvint à faire une plus grande ouverture. Quand elle l'eut assez agrandie, elle se retourna pour y introduire son ventre ; elle fit différents mouvements en tous sens, jusqu'à ce qu'enfin elle réussit à frapper sa rivale d'un coup d'aiguillon. Alors elle s'éloigna de cette cellule, et les ouvrières qui, jusqu'à ce moment, étaient restées simples spectatrices de son travail, se mirent, après qu'elle eut quitté la cellule, à agrandir la brèche qu'elle y avait faite, et en tirèrent le cadavre d'une reine à peine sortie de son enveloppe de nymphe. Pendant ce temps, la reine se jeta sur une grande cellule et y fit également une large ouverture, mais elle ne chercha pas à y introduire l'extrémité de son ventre. Cette seconde cellule ne contenait pas, comme la première, une reine déjà développée, elle ne renfermait qu'une nymphe de reine. Il y a donc apparence que, sous cette forme, les nymphes inspirent moins de fureur à leurs rivales, mais elles n'en échappent pas mieux
à la mort qui les attend ; car, dès qu'une grande cellule est ouverte avant le temps, les ouvrières en tirent ce qu'elle contenait, sous quelque forme qu'il s'y trouve, de larve, de nymphe ou d'insecte parfait, et la reine libre ne manque pas de les entamer toutes successivement. »
Le temps de l'essaimage est maintenant passé, chaque ruche est gouvernée par une femelle féconde, désormais sans crainte de rivales jusqu'au printemps prochain, puisque toutes les reines surnuméraires ont été détruites. Il semblerait que les abeilles n*ont plus qu'à entrer pacifiquement dans la saison du travail et des derniers approvisionnements nécessaires pour faire face à l'hiver, il n'en est rien : elles ont encore à se débarrasser des bouches inutiles. Les faux bourdons ont fini leur tâche de reproducteurs, à quoi serviraient-ils maintenant? Ils ne vivraient plus que pour vider les magasins; l'abeille, cette bonne ménagère, ne saurait permettre un tel abus, tous les mâles sont décrétés de mort : Sparte condamnait bien à périr les enfants qu'elle jugeait devoir être à charge à la république : primo vivere^ disent les économistes. La sortie du dernier essaim donne le signal de cette autre Saint-Barthélémy. A peine la dernière colonie ëst-elle partie , les abeilles se jettent sur les faux bourdons, les poursuivent, et les chassent des gâ-
Ikk LES ABEILLES-
teaux qui leur seraient un sûr asile, car jamais ils ne sont tués sur les rayons. De tous côtés, ces couards sont en pleine fuite ; ils ont beau se réfugier au fond de la ruche et sur le plateau, les abeilles s'élancent sur eux; trois ou quatre ouvrières se mettent après un mâle ; elles le saisissent par les antennes, par les jambes, par les ailes, et après l'avoir, en quelque sorte, écartelé, le tuent à coups d'aiguillon : leur dard ne Ta pas plus tôt percé entre les anneaux du ventre, qu'il étend les ailes, trébuche et meurt. Le massacre est général, il ne fait pas seulement justice des mâles adultes, il s'étend encore aux larves et aux nymphes du même sexe; les ouvrières les arrachent sans pitié de leurs cellules, les percent de leur dard, les sucent avidement, et, quand elles ont pompé toutes les matières fluides contenues dans leur corps, elles emportent leurs cadavres hors de la ruche et les jettent au vent.
Cette tuerie n'a jamais lieu que dans les ruches qui possèdent des reines normalement fécondes, et seulement après que la saison des essaims est passée; elle dure plusieurs jours, car toujours quelques proscrits parviennent à s'échapper, mais leur mort n'est différée que de peu : essayent-ils de rentrer dans leur habitation? les abeilles les ont bien vite saisis et occis ; veulent-ils s'introduire dans les-
autres ruches? ils ne sont pas mieux accueillis que dans leur propre logis : de quelque coté qu'ils ^se tournent, ils sont exterminés. *
Il est cependant une circonstance exceptionnelle où leur vie est épargnée, c'est lorsque la mère abeille, s'étant accouplée au delà du vipgt et unième jour après sa dernière métamorphose, ne pond plus que des œufs de mâles pendant toute sa vie ; les faux bourdons alors ne sont ni pourchassés, ni tués par les ouvrières, ceux des autres ruches échappés au carnage sont eux-mêmes bien accueillis: ils trouvent auprès d'elles bon gîte et bonne nourriture puisée au fonds commun. Dans ce cas, on les rencontre en nombre jusque dans le courant de l'hiver, si toutefois cette ruche, dont la population active ne peut plus ni se renouveler ni augmenter, subsiste encore : le plus souvent, le découragement s'empare de ses ouvrières, et, tôt ou tard, elles abandonnent un établissement condamné à dépérir journellement, faute d'un nombre suffisant de travailleurs. Le découragement des abeilles peut dépendre de plusieurs causes. La stérilité absolue d'une mère, la stérilité relative de celle qui, ne pondant jamais que des œufs de mâles, ne peut plus raviver la ruche par de nouvelles générations d'ouvrières, une ruche épuisée par des essaims trop multipliés, n'ayant qu'une population chétive et des approvi-
sionnements insuffisants, sans possibilité de les compléter, sont autant de causes d'affaiblissement, de marasme et de d*écadence. Mais de tous les malheurs qui peuvent fondre sur les abeilles, le plus grand ^ sans nul doute, est le défaut de reine : que sa perte provienne de mort naturelle ou d'accident, c'est un désastre souvent irréparable et qui entraîne presque toujours Tanéantissement de la société.
La mère abeille, il ne faut pas Toublier, est l*âme et la vie de la ruche, c'est le principal mobile de sa prospérité. Une ruche privée de reine, ou qui n'a pas l'espoir fondé d'en avoir une prochainement, songe à peine au présent, encore moins à l'avenir; la vie s'arrête au milieu de ce peuple, naguère si actif et si laborieux ; la misère le gagne, le découragement l'envahit, il tombe dans l'anarchie : la famine, le pillage, la ruine et la mort seront bientôt à ses portes ". La femelle n'est-elle que médiocrement féconde? même sort, ou à peu près. Les abeilles n'ayant plus devant elles la perspective d'une nombreuse postérité, cet aiguillon si vif du travail, ne ressentent aucune émulation; elles vivent au jour le jour, sans souci du lendemain, aussi, peu à peu l'oisiveté les mine; à coup sûr, elles finiront mal; de paresseuses, elles deviendront voleuses et ne tarderont pas à en subir le châtiment.
La perte si grave d'une mère abeille n'est pas tou-
jours sans remède. Si la ruche contient des œufs d'ouvrières ou des larves de cette catégorie, âgé^a au plus de trois jours, elle peut s'en relever et redevenir florissante : le cas échéant, les abeilles ne manquent jamais d'user de cette ressource. Elles choisissent une ou plusieurs larves d'ouvrières écloses seulement depuis soixante douze heures, agrandissent leurs cellules et les nourrissent '*, jusqu'à leur métamorphose en nymphes, avec de la gelée royale : sous l'influence de cette alimentation généreuse une conversion étonnante s'opère, leurs ovaires primitivement atrophiés se développent, et transforment en mères fécondes des insectes destinés, dans l'origine, à n'être que des neutres. Ces femelles, en quelque sorte artificielles, sont exacte* ment moulées sur les femelles naturelles; on retrouve en elles le même instinct, les mêmes passions, la même aversion pour lieurs rivales, leurs mœurs ne diffèrent pas ; elles ne sortent de la ruche que pour s'accoupler, et, une fois devenues fécondes, elles reçoivent les mêmes hommages, les mêmes soins que les autres mères, en un mot, elles jouissent, dans la ruche, de tous les privilèges de leur maternité.
Quand une mère est condamnée à ne jamais pondre que des œufs de mâles, on peut encore suppléer à son insuffisance*; mais ici Tinstinct des abeilles est impuissant contre cette anomalie funeste, il
faut que l'intervention intelligente de Thomme vienne à leur secours. Rien de plus aisé; il suffit d'enlever de la ruche la femelle dégénérée et de la remplacer pas une mère régulièrement féconde. Cette substitution n'a jamais lieu naturellement dans Tordre ordinaire des choses, elle ne pourrait s'effectuer qu'autant qu'une reine étrangère s'introduirait d'elle-même dans la ruche; or c'est ce qu'on ne voit jamais; la. raison en est très-simple, Huber l'explique fort bien.
Les abeilles posent et entretiennent, nuit et jour, une garde suffisante aux portes de leur habitation. Ces sentinelles vigilantes examinent tout ce qui se présente, et, comme si elles ne s'en fiaient pas à leurs yeux seulement, elles palpent avec leurs antennes flexibles tous les individus qui veulent pénétrer dans la ruche. S'iî se présente une reine étrangère, les abeilles de garde la saisissent à l'instant. Pour l'empêcher d'entrer, elles accrochent avec leurs dents ses jambes ou ses ailes, et la serrent de si près entre leurs cercles, qu'elle ne peut s'y mouvoir. Peu à peu surviennent de l'intérieur de la ruche de nouvelles abeilles qui se joignent à ce massif et le rendent encore plus épais ; toutes leurs têtes sont tournées vers le centre où la reine est renfermée, et elles s'y tiennent avec une telle apparence d'acharnement, qu'il est impossible
qu'une reine étrangère» enveloppée et serrée si étroitement, puisse pénétrer dans la ruche. Si les abeilles la retiennent trop longtemps prisonnière, elle périt de faim ou faute d'air, mais non par le dard des ouvrières, jamais elles ne s'en servent contre les reines intruses ou surnuméraires.
La substitution d'une reine à une autre reine demande certaines précautions. Lorsqu'on enlève la mère d'uj^e ruche, les abeilles semblent, d*abord, ne pas s'en apercevoir ; leurs travaux n'en sont pas interrompus ; elles continuent de bâtir, de nourrir le couvain, de remplir leurs magasins avec la même tranquillité que d'habitude; mais, au bout de quelques heures, elles s'inquiètent, elles s'agitent, la ruche est en proie au tumulte, il y règne un sourd bourdonnement : les ouvrières abandonnent le soin des larves, courent avec impétuosité à la surface des gâteaux et semblent en délire, leur reine n'est plus au milieu d'elles! La leur rend-on? le calme renatt à l'instant, et, chose singulière 1 elles la reconnaissent; elles ne prennent pas le change, lorsqu'on substitue une autre mère à sa place. Si la femelle étrangère e^t introduite dans les douze premières heures qui suivent l'enlèvement de la véritable reine, l'agitation continue et les ouvrières traitent l'intruse exactement de même qu'elles ont coutume de faire quand la ruche, en possession de
sa propre mère, n'en désire point d'autre. La nouvelle venue est à l'instant happée, cernée de toutes parts et retenue captive dans un massif impénétrable : d'ordinaire, elle y meurt affamée ou asphyxiée. Lorsqu'on a laissé passer dix-huit heures avant de substituer une femelle étrangère à la reine régnante enlevée de la ruche, le traitement infligé à cette étrangère diffère peu du précédent; toutefois, les abeilles, qui l'ont enveloppée, se lassent plus vite; bientôt, le massif dont elles l'entourent n'est plus aussi serré; peu à peu, les ouvrières se dispersent, la nouvelle mère est rendue à la liberté, mais souvent, hélas ! elle n'en jouit guère, épuisée par la pression qu'elle a subie, elle se traîne d'un pas languissant et meurt dans l'espace de quelques minutes. Cependant il est certains tempéraments vigoureux qui sortent sains etsaufs d'une longue prison de dix-sept heures, ces femelles robustes finissent par régner là où elles avaient été d'abord si mal reçues. Mais si l'on attend vingt-quatre ou trente heures pour substituer une autre femelle, celle-ci sera bien accueillie et aura droit de cité dès l'instant même où elle sera introduite dans la ruche. Son adoption par les ouvrières est immédiate, vingtquatre ou trente heures ont suffi pour faire oublier l'ancienne reine : à sa place, la nouvelle venue est acceptée comme chef de l'État. Son arrivée est
annoncée par un bourdonnement particulier qai commence autour d'elle, gagne de proche en proche, et devient général : c'est le grand événement du jour, toute la population y prend part. La nouvelle reine est aussitôt investie de son cortège d'honneur, des ouvrières lui font la haie, d'autres lui offrent du miel sur leur trompe : elle est désormais en possession de toutes les prérogatives de son titre de mère féconde, les abeilles, au besoin, quitteraient tout pour la suivre, leur mère adoptive n'est-elle pas le salut et l'espoir de la société?
Pour le moment, il ne s'agit plus de départ; tous les essaims ont fait choix de leur emplacement, tous sont à l'œuvre. Les mères abeilles, par leurs pontes, excitent partout l'ardeur des ouvrières, les cellules se construisent, les g&teaux se multiplient; les pourvoyeuses, en pleine activité, volent de la ruche aux champs et des champs à la ruche, chacun utilise ses courses et rapporte au logis force miel et force pollen. Les jours de chaleur où l'atmosphère orageuse favorise particulièrement la sécrétion du miel dans les végétaux, sont surtout mis à profit; toute la population valide des ruches est alors en mouvement, c'est le temps des provisions. lies abeilles savent, d'instinct, qu'il leur faut se pourvoir de miel et de pollen pour assurer leur existence pendant la morte saison et les jours
de pluie où elles ne pourront aller butiner"; elles ont, d'ailleurs, à nourrir un nombreux couvain qui ne cesse d'éclore jusqu'à l'entrée de l'automne et qui, tout en apportant chaque jour d'utiles auxiliaires pour les travaux actuels, fournirait encore de précieux défenseurs si la ruche venait à être attaquée : quelquefois, en effet, un renfort lui arriverait fort à propos.
L'abeille, peu hospitalière, encore moins prêteuse, ainsi que la plupart des gens qui se sont enrichis à force de travail et d'économies, n'est pas pillarde de sa nature ; mais la faim, détestable conseillère, la jette parfois sur les ruches voisines quand elle ne trouve pas de quoi se nourrir chez elle. Celle que la misère dévore, dont les vivres sont épuisés, se détermine un beau jour à attaquer une autre ruche pour la piller, bien qu'elle sache, par expérience, que toute abeille étrangère court risque de la vie en cherchant à s'introduire dans un domicile autre que le sien. Le coup monté, on se précipite à l'improviste et en nombre sur la ruche convoitée. De part et d'autre, l'acharnement est extrême : ici, l'on se bat pour la défense du foyer; là, les assaillantes jouent leurs vies en désespérées, leur cri de guerre est : vaincre ou mourir! pour elles, en effet, il n'y a pas d'autre alternative. L'attaque est- elle repoussée? l'ennemi revient souvent à la charge le
lendemain; a-t-elle réussi? la destruction de la population envahie est inévitable , les vainqueurs enlèvent tout le miel de la cité ruinée et vont le porter dans leur ruche : une bonne partie des leurs est restée sur le champ de bataille *•.
L'action, on le devine sans peine, a été des plus meurtrières, car, quelque redoutable que soit l'agresseur, quelle que soit la force numérique de l'ennemi, l'ouvrière ne recule jamais**, elle accepte résolument le combat ; voici comment il s'engage. Des abeilles étrangères ne se sont pas plutôt introduites dans une ruche bien peuplée et pourvue d'une mère féconde ou de nymphes prêtes de le devenir, que le cri d'alarme est jjpté. Tout se met en rumeur dans la population envahie; un bourdonnement général signale l'émotion universelle; la colère, l'irritation éclatent, attaquées et assaillantes sont bientôt aux prises. Ces combats présentent un spectacle trèsvarié. Tantôt, deux abeilles entrelacées,^ roulent péle-méle hors de la ruche; elles se saisissent par où elles peuvent, se poussent, se pressent, se tiraillent, se mordent et cherchent mutuellement à se dominer; celle qui parvient à grimper sur le dos de l'autre est sûre de la victoire, elle serre son adversaire avec ses mandibules au cou ou au corselet et le poignarde de son dard : en signe de triomphe, elle se tient auprès du cadavre, posée sur ses quatre
pattes antérieures et frottant ses deux dernières jambes Tune contre l'autre. Tantôt, l'affaire a déjà été décidée dans l'intérieur de la ruche; l'abeille victorieuse en sort, emportant entre ses jambes l'ennemi qu'elle a tué. Quelquefois, elle s'envole à tire-d'aile avec lui et échappe alors aux regards ; d'autres fois, elle s'arrête à peu de distance de la ruche et y jette à terre sa victime morte; cette dernière respire-t-elle encore? elle l'achève avec ses dents. Hors de la ruche, les combats sont de seul à seul, mais qui sait si tout se passe avec la même loyauté à l'intérieur ?
Ces combats généraux, de ruche à ruche, ne sont pas les seuls que se livrent les «Veilles, elles ont encore entre elles des luttes particulières. Bien qu'ordinairement pacifiques, elles ne sont qu'à demi endurantes et ripostent lestement pour peu qu'on les provoque; dans certains temps même elles sont d'une extrême susceptibilité, une forte chaleur les met aisément en ébuUition : malheur alors à qui les moleste ou les irrite, de cruelles piqûres le punissent promptement de sa témérité ". Quelles sont les causes qui amènent les combats particuliers, personne n'a pu le dire jusqu'ici ; mais, quels qu'en soient les motifs, il est certain que des querelles ont lieu, et que leur issue est souvent tra* gique; écoutons là-dessus notre illustre Réaumur :
ce Dans les beaux jours et les jours chauds, on a souvent occasion d*observer des combats à mort entre les ouvrières d'une même ruche. Quelquefois l'attaquante et l'attaquée en sortent en se tenant déjà l'une l'autre ; quelquefois, c'est au dehors que l'une d'elles tombe sur une autre en train de voler, ou se jette sur une abeille au repos ou se promenant tranquillement sur le support de la ruche. De quelque manière que le combat ait commencé, dès qu'elles se sont jointes, elles tombent bientôt à terre; en Tair, elles ne se porteraient pas des coups sûrs. Dans cette situation, elles font tout ce que feraient deux lutteurs dont chacun voudrait arracher la vie à son ennemi, chacune tâche de prendre la position la plus avantageuse. Quelquefois, elles sont, toutes deux, couchées sur un côté, se tenant réciproquement saisies avec leurs pattes, tête contre tête, derrière contre derrière, et contournées de façon, qu'elles forment ensemble un cercle ou un ovale. Quand elles se tiennent ainsi, les mouvements de leurs ailes les font pirouetter de temps en temps et les portent quelquefois en avant à plus d'un pied de distance, mais toujours à fleur de terre. Une des deux parvient ensuite à prendre quelque position plus favorable, à monter sur l'autre et à approcher son derrière du cou de celle-ci. Elles sont alors au plus fort de Tacharnement, elles dardent continuel-
lement leur aiguillon; tous leurs mouvements semblent ne tendre qu'à trouver, chez l'adversaire, une partie molle dans laquelle le dard puisse être introduit. Comme les abeilles sont fortement cuirassées , ces combats sont souvent très-longs, quelquefois de près d'une heure ; mais, malgré les écailles cornées dont elles sont revêtues, leurs chairs ne sont pas inaccessibles; si une abeille peut faire passer son aiguillon entre une écaille et celle sur laquelle elle n'est qu'en recouvrement, elle peut l'enfoncer dans les chairs qui servent d'attache à la plaque inférieure. Pour peu que le cou de l'abeille qui se défend, s'allonge, il devient à découvert, l'aiguillon de l'ennemi peut alors le piquer : les abeilles cherchent aussi mutuellement à se poignarder vers la base de leur dard. Quelquefois, l'aiguillon du vainqueur reste engagé entre deux anneaux du ventre de la victime, mais cet accident est rare, sans cela, chaque combat coûterait la vie aux deux abeilles, car, avec le dard, elles laissent dans la blessure leur vessie à venin et toutes les pièces qui le font agir : ces plaies sont incurables et entraînent rapidement la mort. Quelquefois, les deux abeilles fatiguées et désespérant, l'une et l'autre, de remporter une victoire complète, se séparent, chacune s'envole de son côté.» Il ne faut pas confondre avec ces combats sérieux les attaques intéressées dont une ouvrière est assez
souvent l'objet. Trois ou quatre abeilles se mettent, parfois, après une de leurs compagnes. L'une la prend par une jambe, l'autre la saisit d'un autre côté, quelques-unes encore lui mordillent le corps, le corselet. Ces jeux n'ont rien de dangereux, bientôt la paix est conclue et scellée par un banquet, ce ne sont là que des ruses innocentes. Toujours l'abeille attaquée finit par se débarrasser de ses adversaires; pour se tirer d'affaire, il lui suffît d'allonger sa trompe, la lutte cesse à l'instant; une des assaillantes vient sucer la trompe emmiellée, les autres suivent son exemple, sans que l'abeille provoquée fasse la moindre résistance: on ne la lutinait ainsi, que pour la forcer à dégorger le miel qu'elle avait d'abord malicieusement refusé.
Des courses répétées, des récoltes poui^suivies sansrelâcbe, des soins assidus prodigués au couvain, et, de temps à autre, quelques querelles suivies de combats, comme il arrive presque toujours au sein des cités les plus laborieuses et les mieux ordonnées, tel est le spectacle que présentent les ruches vers la fin de la belle saison. Les ouvrières continuent leurs approvisionnements tant qu'elles trouvent à butiner. Lorsque les fleurs ont cessé, qu'il n'y a plus ni miel, ni poussières végétales à recueillir, la ponte de la mère s'arrête, les abeilles achèvent d'élever les larves avec le pollen emmagasiné. Sur-
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viennent maintenant les vents, les pluies, la froidure de l'automne; les abeilles ne sortent plus qu'à de rares intervalles et seulement au milieu du jour, par un beau soleil ; l'hiver, enfin, arrive qui termine tout à fait leurs courses et suspend leur activité : un froid très-intense les fait parfois périr". S'il n'est pas trop sévère, loin de leur être nuisible dans les ruches bien peuplées, il les engourdit légèrement et ménage ainsi leurs provisions. Serrées les unes contre les autres, elles s'échauffent réciproquement et résistent de cette manière à la rigueur des gelées, même lorsque la température extérieure descend à dit ou douze degrés : blotties entre les gâteaux, et munies de vivres, elles attendent le retour du printemps; saison du réveil de la nature et de la reprise de leurs occupations. C'est ainsi que, nées pour le travail, les abeilles ne prennent jamais qu'un repos forcé, commandé par l'état de l'atmosphère. Après deux ou trois années d'un labeur infatigable, quand elles ont fini leur triple tâche d'architectes, de pourvoyeuses et de nourrices, et qu'elles ont suffisamment contribué à la prospérité de leur nation, elles disparaissent de la scène, mais non sans laisser, après elles d'innombrables successeurs*^ : leur destinée est accomplie.