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EXPÉRIENCES D'HUBER SUR LES ABEILLES

De Torigine de la cire.

La cire est-elle véritablement une sécrétion, ou bien provient-elle d'une récolte particulière? C'est ce que nous voulions savoir.

En supposant qu'elle fût une sécrétion, nous devions d'abord vérifier l'opinion de Réaumur qui conjecturait que la cire était due à l'élaboration du pollen dans le corps des abeilles, quoique nous ne crussions pas, comme cet auteur, qu'elle en sortît par la bouche. Nous n'étions pas plus portés à lui attribuer l'origine qu'il lui prête, car nous avions été frappés, comme Hunter, de ce que les essaims, placés

nouvellement dans des ruches vides, n'apportent point de pollen et construisent néanmoins des gâteaux, tandis que les abeilles des vieilles ruches, qui n'avaient pas à bâtir de nouvelles cellules, en faisaient une abondante récolte.

Il est fort singulier que Réaumur, à qui cette observation n'avait pas échappé, n'ait pas senti combien elle était peu favorable à l'opinion commune ; cependant personne n'a su mieux que lui se mettre à l'abri des préventions les plus accréditées.

Nous nous décidâmes à faire des expériences en grand pour connaître définitivement si les abeilles, privées de pollen pendant une longue suite de jours, feraient également de la cire. Cette dernière circonstance était fort importante, car nous nous rappelions fort bien que Réaumur, pour expliquer les mêmes faits, avait supposé qu'il fallait au pollen un certain temps pour être élaboré datis le corps des abeilles. L'expérience était bien indiquée : il suffisait de retenir les abeilles dans leur ruche, et de les empêcher ainsi de recueillir ou de manger des poussières fécondantes. Ce fut le 24 mai que nous fîmes cette épreuve sur un essaim nouvellement sorti de la ruche mère*.

* Hubef , aveugle , faisait ses expériences par les yeux de son fidèle et sagace serviteur Burnens, qui, au contact électrique de

APPENÇICE. 161

Nous logeâmes cet essaim dans une ruche vide, avec ce qu'il fallait de miel et d'eau pour la consommation des abeilles, et nous fermâmes les portes avec soin, afin de leur interdire toute possibilité d'en sortir; on laissa cependant un libre passage à l'air dont le renouvellement pouvait être nécessaire aux mouches captives.

Les abeilles furent d'abord très-agitées: nous parvînmes à les calmer en plaçant leur ruche dans un lieu frais et obscur. Leur captivité dura cinq jours entiers. Au bout de ce terme, nous leur permîmes de prendre l'essor dans une chambre dont les fenêtres étaient soigneusement fermées; nous pûmes alors visiter leur ruche plus commodément ; elles avaient consommé leur provision de miel, mais la ruche, qui ne contenait pas un atome de cire quand nous y établîmes les abeilles, avait acquis, dans l'espace de cinq jours, cinq gâteaux de la plus belle cire. Ils étaient suspendus à la voûte du panier; la matière en était d'un blanc parfait et d'une grande fragilité.

Ce résultat, dont nous ne tirerons pas encore les conséquences, était très-remarquable : nous ne nous étions pas attendus à une si prompte et si complète

son maître , s'était épris d'une véritable passion pour les abeilles. Burnens doit donc partager avec Huber Tbouneur de ses belles découvertes sur les mœurs de cet insecte.

solution du problème. Cependant, avant de conclure que le miel dont ces abeilles s'étaient nourries, les avait mises en état de produire de la cire, il fallait s'assurer, par de nouvelles épreuves, qu'on ne pouvait en donner une autre explication.

Les ouvrières, que nous tenions captives, avaient pu recueillir les poussières fécondantes des fleurs lorsqu'elles étaient en liberté; elles avaient pu faire des provisions la veille et le jour même de leur emprisonnement, et en avoir assez dans leur estomac ou dans leur palette pour en extraire toute la cire que nous avions trouvée dans leur ruche.

Mais, s'il était vrai qu'elle vtnt des poussières fécondantes récoltées précédemment, cette source n'était pas intarissable, et les abeilles, ne pouvant plus s'en procurer, cesseraient bientôt de construire des rayons, on les verrait tomber dans Tinanition la plus complète; il fallait donc prolonger la môme épreuve, pour la rendre décisive,

Avant de tenter cette seconde expérience, nous eûmes soin d'enlever tous les gâteaux que les abeilles avaient construits pendant leur captivité. Burnens, avec son adresse ordinaire, fit rentrer les abeilles dans leur ruche ; il les y renferma comme la première fois, avec une nouvelle ration de miel. Cette épreuve ne fut pas longue; nous nous aperçûmes, dès le lendemain au soir, que les abeilles

travaillaient en cire neuve; le troisième jour, on visita la ruche et Ton trouva effectivement cinq nouveaux gâteaux aussi réguliers que ceux qu'elles avaient faits pendant leur premier emprisonnement.

On enleva, jusqu'à cinq reprises, les gâteaux, en ayant toujours la précaution de ne point laisser échapper les abeilles au dehors. Ce furent toujours les mêmes mouches ; elles furent nourries uniquement avec du miel pendant cette longue réclusion que nous aurions pu sans doute prolonger encore avec le même succès, si nous l'eussions jugé nécessaire. A chaque fois que nous leur donnâmes du miel, elles produisirent de nouveaux gâteaux ; il était donc hors de doute que cette nourriture excitait en elles la sécrétion de la cire sans le concours des poussières fécondantes.

Mais il n'était pas impossible que le pollen eût la même propriété ; nous ne tardâmes pas à éclaircir ce doute par une nouvelle expérience qui n'était que l'inverse de la première.

Cette fois, au lieu de donner du miel aux abeilles, on ne leur donna pour toute nourriture que des fruits et du pollen ; on renferma ces abeilles sous une cloche de verre oh Ton plaça un gâteau dont les cellules ne contenaient que des poussières végétales accumulées. Leur captivité dura huit jours pendant lesquels elles ne firent point de cire ; on ne

vit pas de plaques sous leurs anneaux. Pouvait-on élever encore quelque doute sur la véritable ori' gine de la cire? Nous n'en avions aucun.

Dira-t-on encore qu'elle est contenue dans le miel même, et que ces mouches la mettent en réserve dans ce liquide pour l'employer quand elles en auront besoin? €ette dernière objection n'était pas entièrement dénuée de vraisemblance, car le miel contient presque toujours quelques parcelles de cire ; on la voit s'élever à la surface quand on le délaye dans l'eau; mais le microscope, en nous montrant que ces particules avaient appartenu à des cellules toutes faites, qu'elles avaient la forme et l'épaisseur des rhombes, quelquefois celle des pans brisés des alvéoles, nous fit juger à quoi devait se réduire le scrupule qui nous avait arrêtés un instant.

Pour répondre d'une manière formelle à cette objection, et pour nous éclairer sur une opinion qui nous était particulière, savoir que le principe sucré était la véritable cause de la sécrétion de la cire, nous prîmes une livre de sucre réduit en sirop, et nous la donnâmes à un essaim que nous tînmes renfermé dans une ruche vitrée.

Nous rendîmes cette expérience encore plus instructive en établissant pour objet de comparaison deux ruches dans lesquelles furent introduits deux

essaims qu^on nourrit, Tun avec de la cassonade très-noire, l'autre avec du miel. Le résultat de cette^ triple épreuve fut aussi satisfaisant qu'il était permis de l'espérer.

Les abeilles des trois ruches produisirent de la cire; celles qui avaient été nourries avec du sucre de différentes qualités, en donnèrent plus tôt et en plus grande abondance que Tessaim qui n'avait été alimenté qu'avec du miel.

Une livre de sucre réduit en sirop et clarifié par le blanc d'œuf, produisit 10 gros 52 grains d'une cire moins blanche que celle que les abeilles extraient du miel ; la cassonade, à poids égal, donna 22 gros de cire très-blanche : le sucre d'érable produisit les mêmes effets.

Pour nous assurer de ces résultats, nous répétâmes cette expérience sept fois de suite avec les mêmes abeilles, et nous obtînmes toujours de I4 cire et à peu près dans les proportions indiquées ci-dessus. Il nous paraît donc démontré que le sucre et la partie sucrée du miel mettent les abeilles qui s'en nourrissent en état de produire de la cire, propriété que les poussières fécondantes des fleurs ne possèdent nullement.

Sur les mères abeilles dont la fécondation est retardée.

J'enfermai dans une ruche une reine au moment de sa naissance, et je l'empêchai de sortir en rendant les portes de son habitation trop étroites pour elle.

Pendant le cours de cette longue prison, elle ne sortit pas une seule fois, elle ne put donc pas être fécondée. Le trente-sixième jour, je lui rendis enfin la liberté, elle en profita bieti vite et ne tarda pas à revenir avec les signes les plus marqués de fécondation. Quelle fiit ma surprise, lorsque je reconnus que cette reine, qui commença, comme à Fordinaire, sa ponte quarante-six heures après l'accouplement, ne pondait point des œufs d'ouvrières, mais des œufs de faux bourdons, et que, dans la suite, elle pondit uniquement des œufs de cette sorte!

En mai 1789, je saisis deux reines au moment où elles subissaient leur dernière métamorphose ; je plaçai Tune dans une ruche en feuillets, bien pourvue de miel et de cire, et suffisamfnent peuplée d'ouvrières et de mâles ; je plaçai l'autre reine dans une ruche exactement semblable, mais dont j'avais enlevé tous les faux bourdons. J'arrangeai les portes de ces ruches de manière que les abeilles ou-

vrières pussent jouir d'une entière liberté, mais je les rendis trop étroites pour le passage des femelles et des faux bourdons. Je laissai ces reines prisonnières pendant trente jours; après ce terme, je leur donnai la liberté; elles sortirent avec empressement et revinrent fécondées. Au commencement de juillet, je visitai les ruches et j'y trouvai beaucoup de couvain ; mais ce couvain était composé en entier de vers et de nymphes de mâles ; il n'y avait pas une seule nymphe, un seul ver d'ouvrières. Les deux reines pondirent saîïs interruption jusqu'en automne, et toujours des œufs de faux bourdons. Leur ponte finit dans la première quinzaine de novembre, comme celle de mes autres ruches. Je désirais beaucoup savoir ce qu'elles deviendraient au printemps suivant : si elles recommenceraient leur ponte, si une nouvelle fécondation leur serait nécessaire, et, dans le cas où elles pondraient, de quelle sorte seraient les œufs ; mais comme leurs ruches étaient déjà fort affaiblies, je craignais qu'elles ne périssent pendant l'hiver. Cependant, par bonheur, nous parvînmes à les conserver, et, dès le mois d'avril 1790, nous vîmes ces reines recommencer leur ponte ; par les précautions que nous avions prises, nous étions très-sûrs qu'elles n'avaient pas, de nouveau, reçu les approches du mâle : ces derniers œufs étaient encore des œufs de faux bourdons.

Enfin, le 4 octobre 1789, il naquit une reine dans une de mes ruches, nous la plaçâmes dans une ruche à feuillets. Quoique la saison fût bien avancée, il y avait encore un grand nombre de mâles dans les ruches. 11 était important de savoir si, dans ce temps de Tannée, ils pourraient également opérer la fécondation, et, dans le cas où elle réussirait, si la ponte, commencée au milieu de l'automne, serait interrompue ou continuée pendant l'hiver. Nous laissâmes donc à cette reine la liberté de sortir de la ruche ; elle s'échappa effectivement, mais elle fit vingt-quatre tentatives inutiles avant de reparaître avec les signes de la fécondation; enfin, le 31 octobre, elle sortit et revint fécondée; elle était alors âgée de vingt-sept jours, ftt, par conséquent sa fécondation avait été fort retardée. Elle aurait dû pondre quarante-six heures après, mais le temps fut froid, elle ne pondit point ; ce qui prouve bien, pour le dire en passant, que le refroidissement de la température est la principale cause qui suspend la ponte des reines en automne. J'étais fort impatient de savoir si, au retour du printemps, elle serait féconde sans avoir besoin d'un nouvel accouplement. Le moyen de s'en assurer était simple ; il suffisait de rétrécir la porte de sa ruche, a6n qu'elle ne pût point s'échapper ; je la retins donc prisonnière. Au milieu de mars, nous visitâmes ses gâteaux et' nous

y trouvâmes beaucoup d'œufs; mais comme ils étaient placés dans les alvéoles du plus petit diamètre, il fallait attendre quelques jours de plus pour en juger. Le 4 avril, nous examinâmes encore l'état de la ruche et nous y trouvâmes une quantité prodigieuse de vers et de nymphes ; tous étaient de la sorte des faux bourdons, la reine n'avait pas pondu un seul œuf d'ouvrière.

Dans cette expérience, comme dans les précédentes, le retard de la fécondation avait donc rendu la reine incapable de pondre des œufs d'ouvrières. Ce résultat est ici d'autant plus remarquable, que la ponte de cette reine avait commencé quatre mois et demi après sa fécondation. Le terme de quarantesix heures qui s'écoule, à l'ordinaire, entre l'accouplement de la femelle et sa ponte, n'est donc pas un terme de rigueur ; l'intervalle peut être beaucoup plus long si la température devient froide. Enfin, il suit de cette expérience que, lors môme que le froid retardera laponte d'une reine qui a été fécondée en automne, elle commencera à pondre au printemps sans qu'un nouvel accouplement lui devienne nécessaire.

Sar la conversion des laryes d'ouvrières en reines, au moyen de la gelée royale.

Depuis près de dix ans que je travaille sur les abeilles, j'ai répété tant de fois et avec un succès si soutenu les belles expériences de M. Schirach sur la conversion des larves d'abeilles ouvrières en reines, que je ne puis pas élever le moindre doute à cet égard. Je regarde donc comme un fait certain que, lorsque les abeilles perdent leur reine, et qu'elles conservent dans leur ruche des vers âgés au plus de trois jours, elles agrandissent plusieurs des cellules dans lesquelles ils sont logés, qu'elles leur donnent non-seulement une nourriture différente, mais en plus forte dose, et que les vers élevés de cette manière, au lieu de se convertir en abeilles ouvrières, deviennent de véritables reines.

Lorsque les abeilles ont perdu leur reine, elles s'en aperçoivent très- vite, et au bout de quelques heures, elles entreprennent les travaux nécessaires pour réparer leur perte.

D'abord, elles choisissent les jeunes vers d'ouvrières auxquels elles doivent donner les soins propres à les convertir en reines, et, dès ce moment, elles commencent à agrandir les cellules où

ils sont logés. Le procédé qu'elles emploient est curieux. Après avoir choisi un ver d'ouvrière, elles sacrifient trois des alvéoles contigus à celui où il est placé ; elles en emportent les vers et la bouillie, et élèvent autour de lui une cloison cylindrique ; sa cellule devient donc un vrai tube à fond rhomboïdal, car elles ne touchent point aux pièces de ce fond ; si elles l'endommageaient, il faudrait qu'elles missent à jour les trois cellules correspondantes de la face opposée du gâteau, et que, par conséquent, elles sacrifiassent les vers qui les habitent, sacrifice nullement nécessaire. Elles laissent donc le fond rhomboïdal, et se contentent d'élever autour du ver un tube cylindrique qui se trouve, ainsi que les autres cellules du gâteau, placé horizontalement. Mais cette habitation ne peut convenir au ver appelé à l'état de reine que pendant les trois premiers jours de sa vie. Il faut qu'il vive, les deux autres jours pendant lesquels il conserve encore la forme de ver, dans une autre situation ; pour ces deux jours, portion si courte de la durée de son existence, il doit habiter une cellule de forme à peu près pyramidale, dont la base soit en haut et la pointe en bas. On dirait que les ouvrières le savent, car, dès que le ver a achevé son troisième jour, elles préparent le local que doit occuper son nouveau logement, elles rongent quelques-unes des

cellules placées au-dessous du tube cylindrique, sacrifient sans pitié, les vers qui y sont contenus, et se servent de la cire qu'elles viennent de ronger pour construire un nouveau tube déforme pyramidale qu'elles soudent à angle droit sur le premier et qu'elles dirigent en bas. Le diamètre de cette pyramide diminue insensiblement, depuis sa base qui est assez évasée, jusqu'à la pointe. Pendant les deux premiers jours que le ver l'habite , il y a toujours une abeille qui tient sa tête plus ou moins avancée dans la cellule. Quand une ouvrière la quitte, une autre prend sa place. Elles y travaillent à prolonger la cellule à mesure que le ver grandit, et elles lui apportent sa nourriture qu'elles placent devant sa bouche et autour de son corps ; elles en font une espèce de cordon autour de lui. Le ver, qui ne peut se mouvoir qu'en spirale, tourne sans cesse pour saisir la bouillie placée devant sa tête ; il descend insensiblement et arrive enfin tout près de l'orifice de sa cellule : c'est à cette époque qu'il doit se transformer en nymphe. Les soins des abeilles ne lui sont plus nécessaires ; elles ferment son berceau d'une clôture qui lui est appropriée, et il y subit, au temps marqué, ses deux métamorphoses. M. Schirach prétend que les abeilles ne choisissent jamais que des vers de trois jours pour leur donner l'éducation royale; je me suis assuré, au

contraire, que l'opération réussit également sur des vers âgés de deux jours seulement.

. Je fis placer dans une ruche privée de reine quelques parcelles de gâteaux dont les cellules renfermaient des œufs d'ouvrières et des vers de la même espèce déjà éclos. Le même jour, les abeilles agrandirent quelques-unes des cellules à vers , elles les convertirent en cellules royales, et donnèrent aux vers qui y étaient contenus un épais lit de gelée. Je fis enlever alors cinq des vers placés dans ces cellules, et Burnens leur substitua cinq vers d'ouvrières que nous avions vus sortir de l'œuf quarante-huit heures auparavant. Nos abeilles ne parurent pas s'apercevoir de cet échange ; elles soignèrent les nouveaux vers comme ceux qu'elles avaient choisis elles-mêmes ; elles continuèrent à agrandir les cellules où nous les avions placés, et les fermèrent en temps ordinaire. De ces cinq alvéoles, deux reines sortirent presque en môme temps. Les trois autres cellules ayant passé leur terme sans qu'aucune reine en fût sortie , nous les ouvrîmes pour voir en quel état elles étaient. Nous trouvâmes dans l'une une reine morte sous forme de nymphe ; les deux autres étaient vides ; leurs vers avaient filé leurs coques de soie, mais ils étaient morts avant de passer à l'état de nymphes, et n'offraient plus qu'une peau desséchée.

Je ne puis rien imaginer de plus positif que cette expérience ; il est démontré que les abeilles ont le pouvoir de convertir en reines des vers d'ouvrières, puisqu'elles ont réussi à se donner des reines en opérant sur des vers d'ouvrières que nous leur avions choisis nous-mêmes ; il est également démontré que, pour le succès de l'opération , il n'est pas nécessaire que les vers aient trois jours, puisque ceux que nous avions confiés à nos abeilles étaient âgés de deux jours seulement.

Ce n'est pas tout; les abeilles peuvent convertir en reines des vers d'ouvrières beaucoup plus jeunes encore. L'expérience suivante m'a appris que lorsqu'elles ont perdu leur reine, elles destinent à la remplacer des vers âgés de quelques heures seulement. Je possédais une ruche qui, étant privée de femelle, n'avait aucun œuf ni aucun ver ; je lui fis donner une reine de la plus grande fécondité; elle ne tarda pas à pondre dans les cellules d'ouvrières. Je laissai cette femelle dans la ruche un peu moins de trois jours, et je la fis enlever avant qu'aucun des œufs qu'elle avait pondus fût éclos. Le lendemain, c'est-à-dire le quatrième jour, Burnens compta cinquante petits vers dont les plus âgés avaient à peine vingt-quatre heures. Cependant, dès cette époque, plusieurs de ces vers étaient déjà destinés à devenir reines ; la preuve en est

que les abeilles avaient mis autour d'eux une provision de gelée beaucoup plus grande que celle qu'elles donnent aux vers ordinaires. Le jour suivant, les vers avaient près de quarante heures ; les abeilles avaient agrandi leurs berceaux; elles avaient converti leurs cellules hexagones en cellules cylindriques de la plus grande capacité; elles y travaillèrent encore les jours suivants, et les fermèrent le cinquième jour, à dater de la naissance des vers. Sept jours après la clôture de la première de ces cellules royales, nqus en vîmes sortir une reine; cette reine commença à se jeter sur les autres cellules royales, et elle chercha à y détruire les vers ou les nymphes qui y étaient renfermés. Ou voit par ces détails que M. Schirach n'avait point encore assez varié ses expériences, lorsqu'il a affirmé que , pour se convertir en reines, il fallait que les vers d'ouvrières fussent âgés de trois jours. Il est certain que l'opération a le même succès, non-seulement sur les vers de deux jours, mais encore sur ceux qui ne sont âgés que de quel* ques heures ; il n'y aurait qu'un seul cas où l'opération ne réussirait pas, ce serait celui où les larves d'abeilles ouvrières auraient plus de trois jours.

De l'influence exercée par la gelée royale sur les larves d'ouvrières qui s'en nourrissent.

Depuis les belles découvertes de M. Schirach, il est hors de doute que toutes les abeilles ouvrières sont originairemeiU du sexe féminin; la nature leur a donné les germes d'un ovaire, mais elle n'a permis qu'il se développât que dans le cas particulier où ces abeilles recevraient, sous la forme de ver, une nourriture particulière.

Toutes mes expériences m'ont convaincu qu'il ne naît des ouvrières capables de pondre, que dans les ruches qui ont perdu leur reine. Or, lorsque les abeilles ont perdu leur reine, elles préparent une grande quantité de gelée royale pour en nourrir les vers qu'elles destinent à la remplacer. Si donc, les ouvrières fécondes ne naissent jamais que dans ce seul cas, il est évident qu'elles ne naissent que dans les ruches dont les abeilles préparent de la gelée royale. C'est sur cette circonstance que je portai toute mon attention , elle me fit soupçonner que, lorsque les abeilles donnent à quelques vers l'éducation royale, elles laissent tomber, ou par accident, ou par une sorte d'instinct dont j'ignore le principe, de petites portions de gelée royale

dans les alvéoles voisins des cellules où sont les vers destinés à Tétat de reines. Les vers d'ouvrières qui ont reçu accidentellement les petites doses d'un aliment aussi actif, doivent en ressentir plus ou moins d'influence ; leurs ovaires doivent acquérir une sorte de développement , mais ce développement sera imparfait. Pourquoi ? Parce que la nourriture royale n'a été administrée qu'en petites doses, et que, d'ailleurs, les vers dont je parle, ayant vécu dans les cellules du plus petit diamètre, leurs parties n'ont pas pu s'étendre au delà des proportions ordinaires.

J'ai répété si souvent Texpérience relative à l'influence qu'exerce la gelée royale sur les larves d'ouvrières qui s'en nourrissent, que je suis parvenu à faire naître des abeilles ouvrières fécondes dans mes ruches, toutes les fois que je le veux. Le moyen est simple : j'enlève la reine d'une ruche ; aussitôt , les abeilles travaillent à la remplacer en agrandissant plusieurs des cellules qui contiennent du couvain d'ouvrières, et en donnant aux vers qu'elles renferment la gelée royale , elles laissent aussi tomber de petites doses de cette bouillie sur les jeunes vers logés dans les cellules voisines, cette nourriture développe, jusqu'à un certain point, leurs ovaires. Il naît donc toujours des ouvrières fécondes dans les ruches où les abeilles s'occupent

à réparer la perte de leur reine, mais il est fort rare qu'on les y trouve, parce que les jeunes reines élevées dans les cellules royales se jettent sur elles et les massacrent; il faut donc, pour sauver leur vie, enlever leurs ennemis; il faut emporter les cel-- Iules royales avant que les vers qui y sont logés aient subi leur dernière métamorphose. Alors, les ouvrières fécondes ne trouvant plus de rivales dans la ruche au moment de leur naissance, y seront fort bien reçues, et si Ton a soin de les marquer de quelque tache reconnaissable, on les verra pondre, quelques jours après, des œufs de mâles. Tout le secret du procédé que j'indique ici, consiste donc à enlever les cellules royales à temps, c'est-à-dire, dès qu'elles sont fermées, et avant que les jeunes reines en soient sorties.

Riem est l'auteur de cette piquante découverte.

NOTES SUR LES ABEILLES Tirées des Géorgiques de Virgile, livre IV.

1 . Munere quamciue suo. Grandmvis oppida cur», Et munire favos, et daedala fîngere tecta ;

At fessae multa référant se nocte minores, Grara thymo plenaa.

Chacune a ses fonctions. Les plus âgées président aux soins de la cité, elles sont chargées de construire les gâteaux et de façonner l'ingénieux édifice; les plus jeunes rentrent à la nuit tombante, fatiguées et les pattes pleines de thym.

2. . • • . Nec concubitu indulgent, neccorpora segnes In Venerem solvunt, aut fœtus nixibus edunt :

Solde communes natos, consortia tecta Urbis habent.

Elles ne s'accouplent pas, ne sacrifient pas à VénuS) elles procréent sans effort.

Spectacle unique! chez elles, entants^ habitation, tout est commun dans une commune patrie.

3 Hinc nescio qua dulcedine laetœ

Progeniem nidosque fovent ; hinc arte récentes Ëxcudunt ceras, et mella tenacia fingunt.

Voilà comment, remplies d'une joie secrète, nourrissent leur chère couvée ; voilà comment elles façonnent artistement la cire nouvelle et composent leur miel onctueux.

k Ali» victu invigilant, et, fœdere pacto,

Exercentur agris : pars intra septa domorum Narcissi lacrimam, et lentum de cbrtice gluten, Prima favis ponunt fundamenta ; deinde tenaces Suspendunt ceras ; alias, spem gentis, adultos Educunt fœtus ; alias purissima mella Stipant, et liquido disteiidunt nectare cellas. Sunt quibus ad portas cecidit custodia sorti ;

Aut onera accipiunt venientum, aut, agniine facto, Ignavum fucos pecus e praesepibus arcent :

Fervetopus, redolentque thymo fragrantia mella.

Les unes sont chargées de pourvoir aux vivres, et, fidèles à leur mission, se répandent dans la campagne. Les autres, gardiennes du logis, donnent pour base première aux gâteaux les pleurs du narcisse et la gomme visqueuse prise sur les bourgeons, et y suspendent leur palais de cire. Celles-ci élèvent de jeunes nourrissons, Tespoir de la patrie; celles-là distillent le miel le plus pur et remplissent les cellules de ce nectar liquide. Il en est auxquelles le sort a confié la garde des

portes; quelques-unes soulagent les

arrivantes de leurs fardeaux; d'autres, formées en bataillon carré, repoussent loin du foyer Tignoble frelon: Partout, on travaille avec ardeur, le miel embaumé exhale le parfum du thym.

5 Gorpora luce carentum

Exportant tectis, et tristia funera ducunt.

Elles emportent hors de la ruche les cadavres des abeilles mortes, et mènent leurs tristes funérailles.

6. Ipsa autem, seu corticihus tihi suta cavatis, Seu lento fuerint alvearia vimine texta, Angustos habeant aditus ; nam frigore mella Gogit hyems, eademque calor liquefacta remittît. Utrac^ue vis apibus metuenda : neque illae Nequidquam in tectis certatim tenuia cera Spiramenta linunt, fucoque et floribus oras Expient, collectumque hœc ipsa ad munera gluten Et visco et Phrygiae servîait pice lentius Idœ.

Que la ruche soit faite d'une écorce d'arbre ou d'osier flexible, ses portes doivent être étroites, carie froid condense le miel et la chaleur le fait fondre. Les abeilles redoutent ces deux extrêmes ; aussi, bouchentelles à Tenvi, avec de la cire, les moindres fissures de leur habitation ; elles garnissent ses bords du suc pétri des fleurs et recueillent, à cet effet, une gomme plus onctueuse que la glu et la poix du mont Ida.

7. His quibus signis atque hsec exempla secuti, Ësse apibus partem divinâe mentis et haustus ^thereos dixere.

Frappés de ces traits, des sages ont jxensé qu'un î^ayon de l'intelligence divine, une sorte d'émanation du ciel, avait été départi aux abeilles.

8 Yisenda modis animalia miris

Trunca pedum primo, mox et stridentia pennis Miscentur, tenuèmque magis, magis aéra carpunt.

prodige 1 ranimai, d'abord, est sans pattes; bientôt, il fait entendre un bruit d'ailes stridentes, s'élève, par degrés, dans Tair et finit par prendre l'essor.

9. Venturœque hîemis memores, sestate laborem Ezperiuntur et in médium quaesita reponunt.

En prévision de Tbiver qui doit venir, elles donnent Tété au travail, et font réserve de leur butin.

10. Omnibus una quies operum, labor omnibus unus. Maneruunt portis; nusquam mora; rursuseasdem Vesper ubi e pastu tandem decedere campis Admonuit, tum tecta petunt, tum corpora curant. Fit sonitus, massantque oras et limina circùm.

Illae continue saltus sylvasque peragrant, Purpureosque metunt flores et flumina libant

Summa levés

Pascuntur et arbuta passim

Et glaucas salices, casiamque crocumque rubentem, Et pinguem tiliam et ferrugineos byacintbos.

Même repos, même travail. Dès le point du jour on assiège les portes, tout part ; lorsqu'enfin Vesper avertit qu'il est temps de cesser les courses à travers la campagne, les abeilles regagnent leur gîte, elles réparent leurs forces. Un bruit s'élève, elles bourdonnent tout autour des portes.

Elles parcourent sans cesse les bois et les forêts, moissonnent les fleurs au teint de pourpre, et, d'une

aile légère, effleurent la face des eaux

Elles diment, çà et là, sur l'arbousier, sur le saule au glauque feuillage, sur la casse et le

safran vermeil, sur le riche tilleul et sur l'amaryllis de couleur ferrugineuse.

11 Regem non sic iËgyptus et ingens

Lydia, nec populi Parthorum, ant Medus Hydaspes • Observant.

L'Egypte, l'immense Lydie, les Parthes et les Mèdes n'honorent pas autant leur roi.

12 Quum prima noyî ducent examina reges

Vere suo....

Tu regibufi alas

Ëripe, non illis quisquam cunctantibus altum Ire iter, aut castris audebit vellere signa.

Au printemps les reines conduisent les essaims nouveaux....

Arrachez les ailes k la reine, aucun de ses sujets, alors qu'elle est désormais casanière, n'osera déserter.

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