‹ L'intelligence et la vieChapitre 26 sur 63 · Ici. ibicl · texte numérisé non relu

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ce que nous avons de plus intime et de plus personnel.

Vraie de l'individu à l'égard des sociétés les plus parfaites, cette complète dépendance l'est encore plus du primitif, vu sa passivité native et son étonnante plasticité. Le primitif est fait pour recevoir, non pour créer. L'autorité sociale, ce pouvoir qui n'est pas son œuvre et qui s'impose à lui, qui le contraint du dehors, l'envahit de toutes parts et fait respecter ses ordres : telle est la source constante de toutes ses conceptions religieuses et des rites qui les traduisent. Le premier en date et le père des dieux, c'est l'Etat.

Non point qu'il faille nier le progrès des idées religieuses. C'est un fait; mais il ne s'explique pas comme le veulent certains penseurs un peu simplistes qui font le primitif « à leur image et ressemblance ».

A l'origine, la conscience du primitif est comme perdue dans la collectivité qui l'entoure et l'imprègne de toutes parts. Il s'ignore lui-même et ne vit qu'en elle : il ne se sent pas une autre âme que celle du groupe. Mais plus la société marche, plus aussi l'individu se développe ; plus il prend possession de lui-même

et tend à se distinguer de son milieu. Alors commence un travail qui ne tarde pas à se manifester par des résultats nouveaux, où la société pourtant ne laisse pas d'avoir le rôle principal. Le croyant n'abandonne pas ses croyances; mais il s' « approprie », pour les défendre, « tous les modes de raisonnement et d'expression » dont la communauté s'est enrichie. Il les transforme en les purifiant au contact de la culture ambiante.

Bref, c'est « au cours de la vie sociale » et sous son action continue que la religion pousse, qu'elle fleurit « en prières, sacrifices, mythologie, morale et métaphysique, sans oublier les pousses folles de la magie : l'arbre est d'une seule venue1. » L'idée de « L'Etre suprême » suppose donc un milieu déjà très développé; elle n'éclôt et ne peut éclore qu'au terme d'une culture considérable.

Simpliste! A coup sûr, cette théorie ne l'est point. Mais il ne suffit pas d'être excentrique,

1. Çhantepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des religions, inlrod. par Hubert el Mauss, XLIV-XLV, Paris,

pour penser juste, de même que ce n'est pas assez pour un cheval de faire des gambadesdans le fossé pour montrer qu'il est de bonne race. A lire cette dogmatique à rebours, on sent que la vérité y souffre violence.

On peut l'accorder sans crainte : la vie sociale exerce une influence profonde sur les individus. Le régime politique, les lois, les institutions, les mœurs, le système d'éducation qui est comme le résultat de tous ces facteurs : autant de principes d'action qui créent peu à peu une manière commune de voir, de s.ntir, de juger, et par là même d'agir. On est de son pays, comme de son temps. Il se fait une sorte de dressage de l'individu par la société. Et l'échantillon le plus frappant que l'on en puisse fournir, c'est peut-être la mentalité du Chinois.

La Chine s'est organisée sur le type de la famille. L'empereur, qui est le fils du Ciel, est à son tour le père de ses sujets. Sont pères aussi, par délégation, tous les mandarins qui administrent les diverses parties du territoire. Cette idée directrice, depuis Confucius surtout, s'est traduite en un système de rites minutieux et complexe, qui règlent jusqu'aux

moindres actions des particuliers. A son tour, cette liturgie savante et sans cesse en exercice a plié l'organisme des individus; elle a façonné leur activité morale, accroissant toujours la vie de l'automate, et diminuant d'autant la vie de la pensée. De là, du moins en grande partie, cet immobilisme étrange et prodigieusement tenace qui a fait comparer la Chine à un vaste couvent. Que l'on ait introduit la République à la place des rois, le Chinois n'en est pas troublé dans ses mœurs1. Il cultive sa rizière, comme jadis, et garde ses traditions familiales. Ce nouveau coup de la politique ne le préoccupe pas plus que l'avènement des Mongols ou celui des Manchoux.

On trouve aussi chez les Anglais un exemple curieux de la « pression » que la société fait subir aux individus.

Sans doute, on ne comprendrait pas ce peuple, si l'on ne tenait pas compte de la nature de son territoire et de son isolement. Il ne reste pas moins que le régime politique

1. Montesquieu, De l'Esprit des lois, p. 284, éd. Garnier, Paris. — Cf. le colonel Tcheng-Ki-Tong, Les (Chinois peints par eux-mêmes, p. 1-28, Paris. 1884; Mgr P. M. Reynaud, évêque titulaire de Fussulan, f'ne autre Chine,, p. 32-38, Abbeville, 1897.

dans lequel il s'est fixé depuis 1688, a contribué beaucoup à former son esprit. De là viennent en grande partie les traits dominants qu'il présente à l'heure actuelle : son amour de la1 liberté dans la Limite des lois; sa con- Qance en son gouvernement, qui possède assez de force pour le protéger sans en avoir assez pour devenir tyrannique; la capacité de faire un effort héroïque, pour repousser un agresseur; sa considération des qualités civiles presque à l'exclusion des qualités militaires; son estime de la richesse et du mérite personnel; la tendance qu'il montre à coloniser pour étendre son commerce plutôt (pie pour dominer; et cet instinct de tolérance religieuse dont il donne des preuves toujours plus sensibles et qui lui vient, non du scepticisme, mais de son respect pour autrui.

La constitution de l'Angleterre est un code de la liberté; et ce code, une fois mis en exercice, a façonné à son image tout un grand peuple1.

Ainsi des autres nations, tribus ou cités. La pression sociale s'y manifeste toujours, et

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