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MONTE8QUIEU, L'Esprit des h>is

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d'une façon d'autant plus profonde qu'elle a duré plus longtemps. Est-ce que nous n'avons pas, en France, un sens de l'honneur et de la bravoure qui descend de la chevalerie, une manière d'entendre le pouvoir qui nous vient de nos rois, un goût de l'éclat et de la pompe dans le commandement que nous ont légué les empereurs Romains ?

Mais ce genre d'influence était bien connu avant l'apparition des Durkheim et des Lévy- Bruhl. Aristote en parle, et en termes précis, dans sa Politique. Montaigne qui remue tout, en a disserté au cours de ses Essais. Montesquieu, J. deMaistre1 et Le Play2 ont laissé sur ces matières des pages d'une compétence magistrale.

On savait déjà que la « pression sociale » est quelque chose, et de très important. Les sociologues sont venus ajouter qu'elle est tout, comme le tiers état. Et c'est là que l'erreur commence.

i. Considérations sur la France, p. 101-103, 105-112; Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, p. 286-287, Potey, Paris, 1824.

2. Œuvres complètes de F. Le Play, Origine de la Méthode, p. 1-70, A. Marne, Tours, 1879; Les ouvriers Européens, p. 132-144, 317, 422-436. A. Marne, Tours, 1877.

L'individu n'est jamais entièrement passif à l'égard des idées qu'il reçoit du milieu social. 11 en juge et travaille à les transformer quand il ne les approuve pas; il y met d'autant plus d'ardeur qu'il a plus de valeur et d'initiative personnelle. A consulter l'histoire des peuples, c'est une loi qui ne souffre pas d'exception. Qu'est-ce donc que la série de changements religieux, économiques et politiques qui s'effectuèrent dans Athènes depuis Solon jusqu'à Cléon? Qu'est-ce que la lutte si longue et si tendue que soutinrent à Rome les clients contre les patrons et le peuple contre l'aristocratie? A quoi tient notre mande révolution elle-même, si longtemps préparée et débordant enfin, comme un torrent qui crève ses digues, sur la France et l'Europe entière? Que sont tous ces mouvements, si vastes et d'une telle puissance que rien ne saurait leur résister ? Sinon des tentatives contre l'ordre de choses établies qui ont leur principe, leur but et leur règle dans les consciences individuelles? Que représentent ces innovations successives et qui finissent par changer entièrement la l'ace d'une civilisation? Si ce n'est la force singulière dont

disposent les membres de la société à L'égard de l'état social.

Cet ordre de considérations devient encore plus frappant, lorsqu'il s'agit du progrès des idées religieuses. Les sociologues que l'on a cités nous accordent eux-mêmes qu'il exige un certain travail où « les formes du raisonnement individuel se substituent peu à peu aux formes de la pensée collective ». C'est donc que les croyants sont quelque chose déplus que des « poumons marins », c'est qu'ils ont assez d'initiative pour collaborer avec la société et la pousser en avant. De plus, en quoi consiste ce travail de promotion? Il n'est pas, comme on a la bonne grâce de nous le dire, une « simple appropriation » de tous les modes de raisonnement et d'expression dont le milieu s'est enrichi. Est-ce donc des idées et du langage de son temps que se servait le vieux Xénophane, pour protester contre le polythéisme avilissant de la Grèce présocratique ? Est-ce dans son milieu social que Platon a trouvé et cette langue si riche et ces pensées si magnifiquement originales à l'aide desquelles il a fait la guerre aux dieux de l'Olympe? N'était-il qu'un plagiaire habile de

la théologie finissante des Juifs, celui qui a prêché la loi de justice et d'amour et Ta formulée avec assez de force pour entraîner a sa suite la meilleure partie de l'humanité? On sent d'ailleurs que les sociologues s'arrêtent à mi-chemin dans leur réponse au problème. Ils situent le sauvage dans un milieu social tout fait d'avance, où se trouve une multitude de « représentations dites « collectives ». Les Grecs peuplaient leurs bois de I au nés et de satyres, ils plaçaient des nymphes près de leurs fontaines et des naïades le long de leurs rivières. Le sauvage, lui, met des esprits partout, dans l'air, sur la terre, dans les champs, les villages et les maisons : il en est de fixes, il en est d'erratiques ; il en est qui se plaisent à faire du bien, il en est de malfaisants. C'est tout un monde d'êtres surnaturels au milieu duquel il vit et qui lui fait une sorte d'atmosphère1 « mystique ». D'où viennent ces fictions innombrables? Quelle en peut être l'origine? car elles ne sont pas éternelles; elles ont un acte de naissance. D'affirmer qu'elles sont un produit social, ce n'est rien dire du tout. La collectivité, considérée en elle-même, n'est

qu'une abstraction ; elle ne produit que par les unités qui la composent. Reste donc que ces créations ont du éclore dans le cerveau de quelqu'un ou de quelques-uns; reste qu'elles soient des inférences rationnelles, des applications analogiques du principe de causalité. Le primitif, comme l'enfant, a quelque connaissance des principes directeurs de la raison et s'en sert pour débrouiller le mystère profond qui l'environne. C'est là que réside le principe de son mysticisme, puisqu'on se plaît à employer ce terme.

La thèse des sociologues n'est donc qu'un roman et de la pire espèce, un roman où les faits sont altérés au détriment de la grandeur naturelle de l'homme. Elle n'est pas faite pour des êtres « qui ont une âme et qui pensent » ; elle ne peut convenir qu'à des crustacés.

Le vrai, c'est ce que l'on disait autrefois ; vrai, c'est le vieux. La Religion vient de l'âme humaine : elle a sa source dans notre raison dont elle satisfait les besoins essentiels ; elle a sa source aussi dans notre cœur auquel la nature ne suffit pas. Elle tient à ce qu'il

L'INTELLIGENCE CHEZ LES PRIMITIFS. bb

y a de plus noble et de plus incompressible au dedans de nous. Voilà pourquoi « les plus vils et les plus grossiers des sauvages, aux beures de périls et de tristesse, élèvent leurs mains et leurs pensées vers leur Père qui est aussi le nôtre, vers ce Père qui n'est bien loin d'aucun de nous j ».

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