A. Lang, Mythes, cultes et religion, p
peine a-t-il disparu, que vous voyez la Lune se montrer, tantôt ici, tantôt là; car elle change souvent de cachette pour dépister son mari... Le Soleil reparaît-il de l'autre côté de la terre, elle se sauve avec les siens sauf un, toujours le même, qui tantôt le matin, tantôt le soir, reste là pour faire le guet et l'avertir. Et la poursuite continue1. »
Bref, il n'est pas de transformation ni d'action, si fantaisiste ou si indigne qu'elle soit, que les sauvages n'aient attribuée à leur « être suprême » : ils lui ont prêté tous les caprices, toutes les passions et tous les crimes dont notre cœur est la cause, le sujet et le théâtre. Leur ciel, qu'habite « L'Ineffable », est en même temps le rendezvous des faiblesses humaines. L'anthropomorphisme dont ils donnent la preuve, n'a ni mesure ni frein. Singulière antinomie que ce contraste de leurs croyances, mais qui n'autorise nullement les conclusions qu'on en a tirées. Il s'explique, quand on prend la peine d'étudier leur esprit « ondoyant et divers », au lieu de chercher dans leurs mœurs tels ou
i. M-' A. Leroy, Li Religion des primitifs ,76-77, Paris,
l'.IU'.l.
tels traits qui soient favorables à nos théories
préconçues .
Les mythes nous viennent comme d'euxmêmes, lorsque nous pensons à l'auteur suprême des choses, à l'origine, à la destinée de nos âmes. Et le fait s'explique aisément; il tient à notre nature. Nous ne sommes pas des esprits purs; nous avons une imagination; et, par conséquent, nous cherchons un symbole sensible de ce que la raison conçoit. Les sens courent après leur pâture quand l'intelligence les dépasse, et travaillent avec d'autant plus d'énergie qu'elle s'élève plus haut. C'est le motif pour lequel les mystiques font si grand usage des images; de là vient qu'il leur faut des « châteaux de l'âme », « des fontaines d'eau vive », des « déserts » immenses où ils soient enfin seuls avec Dieu. Il n'est pas même besoin de recourir à ces poètes de l'invisible pour établir cette loi. Toutes les religions ont leurs mythes, même les plu grandes et les plus pures. Est-ce que les chrétiens
n'ont pas brodé sur le fond de leurs croyances toute une suite de légendes où la hardiesse de l'invention se double parfois si curieusement d'esprit et d'ironie ? Qu'on lise, pour s'en rendre compte « Les mythes » populaires que Von Oskar Dœhnhardt a publies à Leipzig-, en 1907*.
Le besoin du mythe nous est naturel; mais le sens métaphysique en est toujours plus ou moins inexact, surtout quand il s'agit de l'audelà et par là même d'un monde dont nous n'avons aucune expérience. Le mythe ne peut avoir qu'un sens analogique. Imaginer et comprendre sont deux choses essentiellement distinctes, irréductibles l'une à l'autre; et l'on commet une erreur de fond, quand on prend ceci comme le perfectionnement de cela. Imaginer un triangle, par exemple, c'est en percevoir un de telles dimensions et de telle forme, décrit, si l'on veut, sur un tableau noir avec de la craie blanche ; concevoir cette figure, c'est entendre sa définition, c'est en remarquer l'essence ou quiddité. Et de l'une à l'autre de ces deux opérations il n'y a pas passage :
1. Natursagen, Eine sammlang nalurdeutender sagen, miïri'icn, fabeln nn<i legendem.
l'imagination n'est pas plus faite pour nous donner des concepts que la vue pour nous donner le goût de la truffe. Descartes insiste sur ce point1; il est capital pour lui, comme d'ailleurs pour saint Thomas d'Aquin. Leibniz y revient à diverses reprises dans sa polémique contre les matérialistes de son temps, Hobbes et Gassendi. « Ces Messieurs, dit-il dans une lettre à Th. Burnett, veulent se justifier..., en disant qu'on ne saurait concevoir autre chose dans les corps qui sont dans la nature que ce qu'ils ont mis dans leur définition; mais en cela ils commettent une fausse supposition, ou bien ils confondent concevoir et imaginer; car il est bien vrai qu'on ne saurait imaginer que ce qui est étendu, mais ils reconnaissent eux-mêmes ailleurs qu'on conçoit des choses qui ne sont pas imaginables2. » La distinction de l'image et de l'idée : voilà pour Leibniz, ce qu'il faut bien maintenir, si Ton veut comprendre quelque chose à la connaissance humaine et ne pas s'exposer aux pires erreurs.
1. Médit., P. 112-113 ,201-202, 204-205, éd. J. Simon, Paris.