Gerhart, Op. phil
De ce rapport du mythe et du concept dérivent deux conséquences qui jettent une vraie lumière sur les croyances des primitifs.
Premièrement, l'élément rationnel et l'élément mythique sont aussi vieux l'un que l'autre, bien qu'ils procèdent de facultés différentes : ils ont la même date d'origine. Le primitif ne débute pas par la pluralité, pour s'élever ensuite et péniblement vers l'unité. Pratiquement, le polythéisme et le monothéisme élémentaire dont nous avons parlé, sont contemporains. Dès que le sauvage commence à s'interroger sur la cause première, sa raison lui en découvre les traits essentiels. Dès ce moment aussi, l'imagination intervient dans cette idée, la prend pour thème; et le mythe apparaît. On peut même dire, pour être plus précis, que c'est à l'élément rationnel qu'il faut attribuer la priorité. Car c'est lui qui constitue l'objet autour duquel l'imagination brode son ouvre; il faut d'abord qu'il lui soit donné. Le mythe est la frange humaine du divin.
(il L'INTELLIGENCE ET LA VIE.
En second lieu, du moment que le mythe est une simple image ou bien une série d'images, du moment que son rôle est de représenter Firreprésentable, il demeure toujours à une distance infinie de l'objet qu'il symbolise. Il a donc de l'espace pour se mouvoir en toute liberté et peut revêtir un nombre incalculable de formes diverses, dont quelques-unes impliquent une dégradation plus ou moins accusée.
Il est vrai que ce désaccord du mythe et de l'idée peut aller jusqu'à la contradiction; et c'est ce qui se présente, comme on vient de le voir, dans les croyances des primitifs. Mais ces conflits logiques n'éveillent pas chez eux les mêmes difficultés que chez nous. Aux yeux des primitifs, l'élément mythique n'altère jamais la substance de l'élément rationnel. Le premier peut obnubiler plus ou moins le second; il ne le détruit pas. A travers les métamorphoses souvent étranges qu'elle subit, l'idée de Dieu garde ses traits essentiels : Dieu reste l'être éternel, qui a fait le monde et le conserve, dont la volonté commande le
respect du devoir. La légende s'est emparée de « l'être suprême »; elle ue lui a pas créé de rival.
A quoi tient cette singulière cohabitation des contradictoires les plus manifestes dans la conscience du sauvage? C'est ici qu'il importe de noter ce que sa mentalité présente de spécial.
Très souvent, le sauvage ne prend pas même au sérieux les mythes qu'il prête à ses dieux. Il y trouve simplement le charme d'un conte; c'est sa poésie à lui. « Non, en vérité, l'habitant du Gabon ne croit pas que le soleil est réel I email un homme, la lune réellement une femme, les étoiles réellement leurs enfants, l'éclair un grand oiseau, le tonnerre un animal, etc. Tout cela se dit sans doute; tout cela, on le chante sur la place du village, ou le soir en dansant près du grand feu. Mais c'est une manière de se divertir. « N'avonsnous pas, nous aussi, nos contes et nos légendes? L'extraordinaire et le merveilleux ne nous intéressent-ils pas toujours ? Nos enfants, en nous demandant des « histoires », ne manifestent-ils pas le goût qu'ils en ont et le peu de souci qu'ils attachent à leur authenticité ?
l'intelligence ET LA VIT.
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Eh bien, le goût des primitifs est tout pareil1 ».
Il se peut qu'à certains mythes le primitif ajoute plus de valeur; il se peut qu'il les prenne au sens dogmatique. Les vieux Grecs ne croyaient-ils pas à leur Jupiter, à leur Apollon? Mais alors l'irréflexion, si naturelle chez les sauvages, les sauve du danger. Ils ne remarquent pas la contradiction; ou, s'ils la remarquent, leur esprit ne s'arrête pas à démêler par où l'idée admet le mythe et par quels points elle l'exclut. Tout effort de logique un peu soutenu les fatigue et les ennuie. La chasse, la pêche, la danse ont pour eux un charme tout autre et coûtent moins de peine : ce sont des enfants de la nature.
Il en irait différemment, au moins à la longue, si le primitif venait à sortir de son demisommeil pour entrer dans la voie du progrès. Les esprits n'auraient alors que deux partis à prendre : celui d'épurer la religion popu-