‹ L'intelligence et la vieChapitre 35 sur 63 · P. 3, éd. J. Simon; Paris · texte numérisé non relu

P. 3, éd. J. Simon; Paris

travail qui se fait chez le jeune homme, à partir de lf> ou 17 ans. Il compte les pièces de son trésor intellectuel; et, dans son désir de tout vérifier, il n'en trouve presque pas qui portent la bonne marque. Ce travail est d'autant plus intense et plus profond que l'on possède une nature plus vigoureuse et plus riche, qu'on se sent destiné à faire quelque chose. Et, à l'heure actuelle, cet examen d'intelligence offre les plus grands dangers; vu le prestige incroyable dont jouit la science, la rigueur de ses méthodes et l'étonnante fécondité que manifeste leur application; vu surtout la diversité surprenante des croyances religieuses et morales dont notre société donne le spectacle.

Rien n'est vain comme la vérité,

disait le Tentateur à Lazare;

... Sache que c'est un leurre, Un illusoire amas de songes, confondus Dans le trouble fiévreux (rime fausse agonie. Non, Lazare, jamais la tombe n'a rendu Les êtres dont sa faim se gorge inassouvie. Les morts sont morts.

...La loi, dont c'est l'ordre éternel, Est de celles que Dieu ne peut lui-même enfreindre,

C'est l'immuable loi qui règle dans le ciel La course des soleils qui brûlent sans s'éteindre; C'est la loi qui soutient par l'impalpable éther Le navire présent à bord duquel nous sommes, Et qui fait succéder, sur le globe divers, Les jours aux nuits, les nuits aux jours, et l'homme

[à l'homme; C'est selon la loi qu'alternent les saisons, Et que l'on voit sortir de la terre vivace Les herbes et les fleurs, les fruits et les moissons. Tout par elle grandit et meurt, et se remplace, Les morts sont morts.

N'est-il pas écrit dans l'un de vos prophètes : Là-bas, bons ou méchants, tous ont le même sort. Il n'y a ni bonhenr, ni savoir dans ce gouffre; Un chien, s'il est vivant, vaut mieux qu'un lion mort. Les morts sont morts '.

Que reste-t-il donc de tant « de flamme et de fierté » ? Rien.

Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante, Voilà ton sort, cœur ivre et brûlant de désir; Regard ! voilà ton sort. Douleur retentissante, Voilà votre tonnerre et votre long loisir2.

Mais alors, que vaut donc la vie? Ecoutez encore le langage des morts :

1. Louis Mercier, Lazare le Ressuscité, p. 83-86, II. Ladranchet, Lyon, 1908.

2. Comtesse de Noailles, Les vivants et les morts, p. 319, Paris, 1914.

...Vivants, vivants, aimez la vi<>, Si courte; aimez le corps, si fragile; vêtez De pourpre et de lin pur la chair, sitôt ravie. Hâtez-vous pour la joie et la volupté!

Soyez ivres de vin et du souille des femmes : Jouissez de vos jours, et goûtez le soleil '-'.

Telle est l'idée qui s'éveille chez le jeune homme à l'heure où naît l'esprit critique : elle lui vient tout droit de son siècle, dont elle fait le principal tourment. Il peut avoir assez de force pour échapper à son empire; mais il a parfois le malheur de céder à sa séduction, du moins pour un temps.

Que de fois j'ai vu des jeunes gens monter jusque chez moi, pour me proposer les doutes religieux dont ils souffraient ! « Je ne puis oublier ce que je sais, me disaient-ils; or ce que je sais ne s'accorde plus avec la foi de mon enfance, celle que j'ai reçuede ma mère. » Et ils pleuraient. Je comprenais d'autant mieux leurs larmes, elles me paraissaient d'autant plus nobles que je suis un peu de leur famille et que j'ai passé moi-même par une crise analogue. Permettez-moi à cet égard un souvenir personnel.

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