Louis Mercier, <W. loc
Quelque temps après mon grand séminaire, au retour d'un séjour assez long que je fis à Rome, surtout pour voir sur le vif l'esprit, les méthodes et la force de ses écoles, je vins à Paris où je ne manquai pas, dans l'ardeur que j'avais de m'instruire, d'assister aux cours les plus célèbres de la Sorbonne. Je vis tomber peu à peu tous les raisonnements sur lesquels se fondaient jusques-là mes convictions religieuses. J'en contractai l'une de ces tristesses profondes qui tiennent aux racines de l'être et pour lesquelles personne n'a de consolation à vous donner. Après les leçons, j'errais au Luxembourg, comme les autres. Mais, pour moi, les arbres n'étaient plus verts, le soleil et leurs fleurs n'avaient plus de charme. Rien ne pouvait me faire perdre de vue la ruine de mon temple intérieur, cet asile toujours inviolé jusqu'alors où j'avais trouvé si souvent la vaillance de vivre et l'ardeur de travailler au bien. J'attendis cependant, avant de prendre aucune résolution, me disant qu'il est raisonnable de ne rien abandonner de ce que l'on croit jusqu'à ce que l'on ait trouvé des preuves positives et nettes de son irréalité : je fis de la
morale provisoire, comme kle veut Descartes. Et cette prudence me sauva du plus grand péril que j'aie jamais couru. Peu à peu et par suite d'une réflexion tenace, les ruines qui s'étaient faites se redressèrent autour d'une conception plus large du christianisme et qui, depuis cette époque, n'a jamais subi d'ébranlement. Je n'ai gardé de cette épreuve qu'une impression, mais très forte celle-là, c'est qu'il est dangereux d'envoyer le jeune clergé aux cours de l'Etat, sans lui fournir par ailleurs une autre direction qui redresse les assertions en vogue. Le Convict Allemand : voilà, me semble-t-il, la meilleure solution pour la formation supérieure des abbés : ils y prennent contact avec les idées de leur temps, sans courir le grave danger de se fausser plus ou moins l'esprit.
Il se produit un développement analogue
dans les sociétés; elles ont aussi leur manière
de naître, de grandir et de mûrir. Pour s'en
rendre compte, que l'on veuille bien jeter un
coup d'oeil sur les phases successives par lesquelles a passé la civilisation européenne, en France surtout.
Au xvie siècle, la connaissance de la littérature gréco-romaine développe de tous côtés un besoin de liberté dans la recherche que le moyen âge n'a pas connu. Luther, par sa rupture avec Rome, pose le principe de l'examen individuel, en face de celui d'autorité. D'autre part, la scolastique se perd en vaines arguties et devient de plus en plus incapable de diriger le courant de l'opinion. Chacun croit ce qu'il veut. Les uns travaillent à faire revivre Platon : tel Marsile Ficin ; les autres en tiennent surtout pour Aristote, l'Aristote des Grecs, non celui que les théologiens ont plus ou moins transformé. Montaigne, qui a butiné sur toutes les fleurs de l'antiquité, en dégage le scepticisme le plus radical et le plus pénétrant que l'on ait jamais connu : Le « que sais-je » est sa formule familière et représente sa pensée de fond. Ce qui caractérise le xvie siècle, c'est le besoin d'indépendance ; besoin d'autant plus naturel que la connaissance du Nouveau-Monde et des colonies, les récits toujours croissants des voyageurs éveillent
Tidée d'une humanité plus vieille et plus vaste, que le moyen âge ignorait, dont la nôtre n'est qu'une petite partie et qui demande une philosophie aux contours plus larges, aux formules plus compréhensives et moins arrêtées. Au cours du xvn" siècle, ce mouvement est endigué par une pléiade de génies dont la juste mesure est le trait distinctif et qui exercent une influence d'autant plus profonde que le roi a le bon esprit de les entourer de sa protection. Le christianisme garde le haut du pavé et devient comme à la mode. Mais toutes les volontés ne se laissent pas réduire : il s'en faut bien. La preuve, c'est que l'athéisme est une préoccupation pour la plupart des grands écrivains du temps. C'est contre les incrédules que Pascal a écrit les Pensées ; et l'on sait avec quelle vigueur il les pousse dans leurs derniers retranchements. Bossuet n'est guère plus tendre pour eux. « Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, s'écrie-t-il dans l'Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur! et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits ! Car pensent-ils
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avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues, les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien ; ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie. » Et cette page, si ferme et si convaincue, est loin d'être la seule où Bossuet proteste contre ces « impies » : ils sont toujours présents à sa pensée. De son côté, Bourdaloue, dans ses sermons, se plaît à les accabler sous le poids de sa puissante dialectique. La Bruyère écrit à leur adresse son chapitre Des Esprits forts. « Les esprits forts, dit ce moraliste, savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin ? » Le théâtre lui-même se mêle de la partie : si Tartuffe porte contre les dévots du temps, Don Juan contient sans nul doute la peinture du « libertin » la plus frappante de vie, de force et de hardiesse que l'on n'ait jamais vue. L'incrédulité, au xvne siècle, circule dans tous les rangs de la société, bien qu'elle n'ait pas toujours la hardiesse de s'affirmer au grand soleil: si
l'on veut s'en convaincre, on n'a qu'a lire les Portraits de Sainte-Beuve, cet esprit si fin au regard duquel rien n'échappe. L'incrédulité, au xviîe siècle, on la trouve à la cour, on la trouve en ville, on la trouve en province : c'est comme un fleuve souterrain qui monte, monte toujours, affleure au niveau du sol et menace de tout submerger. Elle a d'ailleurs des chefs qui sont de taille à lui donner du prestige : tels sont Ilobbes et Spinoza. N'estce pas le solitaire de la Haye qui, dans son Traité théologico~politique et quelques-unes de ses lettres, a formulé les idées principales qui devaient plus tard diriger Bauer et Strauss dans leurs écrits sur l'exégèse et que la Vie de Jésus a fait connaître du monde entier? Dans cet étrange conflit d'idées, qui devait durer si longtemps, l'unique représentant orthodoxe de l'Ecriture qui fasse entendre une note nouvelle, c'est Richard Simon : il veut rompre avec l'exégèse exclusivement littérale, pour sauver la substance du christianisme. Mais cette idée est beaucoup trop précoce pour être comprise ; d'ailleurs, les maladresses de l'auteur, autant que ses hardiesses, ne tardent pas à le faire condamner. Et « l'im-
piété » continue sa marche en avant, toujours plus active, plus forte et plus hardie.
Nous touchons au siècle de Voltaire ; et il faut caractériser l'œuvre de cet écrivain : elle est considérable et marque une phase importante du sens critique.
Voltaire n'a qu'une métaphysique assez vague; c'est par l'histoire surtout qu'il s'est fait sa place.
Or, il n'y met rien de la sévérité scrupuleuse des érudits de notre temps. Il est « d'une assurance étourdissante». « Il jongle avec les faits et les textes, écrit M. G. Lanson. On ne finirait pas de faire le compte de ses légèretés, de ses bévues, de ses inexactitudes, de ses fantaisies... il travaille trop vite, il juge d'un coup d'oeil et tranche avec plus d'autorité que de compétence. Il est pétri de préjugés et de passions. C'est un amateur et un journaliste'. »
1. G. Lanson, Voltaire, p. 163, Hachette, Paris, 1910 [Les Grands écrivains français). Ce livre est peut-être le plus objectif de ceux que les penseurs libres ont écrit
« Mais il est curieux, il est intelligent, il a l'intuition des problèmes à poser1. »
Ce qui l'horripile surtout, ce qui l'exaspère et met en veine son ironie satanique, c'est Dom Calmet. Youlez-vous comprendre la critique religieuse de Voltaire? Lisez ce commentateur littéral, ou presque toujours, du texte biblique ; le ridicule dont Voltaire couvrit l'Ancien Testament, vient presque tout entier de là.
On voulait également qu'il n'y eût que du divin dans l'Evangile. Voltaire y fait sentir ce qu'il appelle « les racontars » de gens du peuple illettrés, crédules et qui voient toutes choses sous la catégorie du miracle.
Et, quand il touche à ces matières, sa verve ne connaît plus de mesure : il n'y a rien de si haineux, de si grotesque et de si polisson qui arrête le cours de sa plume. C'est qu'ici toutes les armes sont bonnes. Ne s'agit-il pas du « parti » des prêtre» et des moines? Est-ce que la question n'est point de détruire l'Eglise, cette éternelle et perfide ennemie de la raison,
sur Voltaire. L'auteur > l'ait un véritable effort pour mettre les choses au point.
i. I .. Lanson, Voltaire
cette cruelle endormeuse des initiatives les plus nobles et les plus utiles? Et là se révèle le fond de la pensée de Voltaire. Comme Leibniz, il voit dans l'Église Romaine un principe d'universel immobilisme.
Ce n'est pas que tout soit vain dans Ténorme littérature de cet homme. ïl a le mérite « d'avoir compris qu'il n'y a pas d'histoire, surtout d'histoire ancienne, sans critique, critique des témoignages, critique des documents, discussions de date et d'authenticité des textes... il veut qu'on aille aux sources1», persuadé que les traditions orales s'altèrent vite et qu'il ne faut se fier qu'aux contemporains des événements. Et si la chose n'était pas neuve, il importait du moins de la redire, même après Leibniz et Bossuet.
Cette conception de l'histoire est d'ailleurs l'idée qui le dirige dans ses critiques sur la Bible. Il est convaincu que l'histoire religieuse se fait par les mêmes méthodes que la profane, qu'on s'y trouve en présence de difficultés analogues, des mêmes incertitudes, des mêmes causes d'erreur, accrues de tout ce que