G. Lanson, loc. cit., p
l'autorité peut mettre d'obstacles aux problèmes posés.
Pendant que se poursuit cette campagne pleine de haine, mais où ne manque pas le sens des besoins à satisfaire, quelle attitude prend-on dans l'Eglise? Les évêques publient des mandements dans lesquels ils gémissent sur les erreurs du siècle. Au fond des séminaires, on s'attarde à moudre des syllogismes qui n'atteignent personne. L'abbé de Guénée est seul à lutter contre l'inlassable novateur. Mais, s'il triomphe d'ordinaire sur les minuties de l'érudition, il n'apporte aucune idée de fond qui le puisse libérer de l'interprétation littérale : il y demeure encloué.
Voltaire continue son œuvre et, sans répit, il écrit, écrit encore, fait de plus en plus l'éducation du public et finit par s'en rendre maître. Son influence d'ailleurs n'est pas de celles qui doivent être passagères. Il reste le modèle dont s'inspireront llerder, Xiebuhr, et chez nous Michelet et Quinet. Même à l'heure actuelle, son esprit circule un peu partout : il y a une foule de gens dont.il est l'idole.
« Dors-tu content. Voltaire; e( ton hideux sourire « Voltige-t-il encore sur tes os décharnés? »
Au dix-neuvième siècle, la lutte de l'élément rationnel contre le mythisme se poursuit et sans relâche. Mais elle ne tarde pas à revêtir un autre caractère : la méthode devient toujours plus scientifique. Il ne s'agit pas de triompher par le mensonge et l'ironie; on cherche en toute indépendance, on observe les faits; et l'on tire les conclusions qui s'en dégagent. L'objectivité dans la sérénité : tel est l'idéal qui tend à se créer. Il n'est pas toujours observé, il est vrai; il arrive même souvent que les écrivains qui ont tout l'air de le respecter et qui s'en vantent, sont ceux qui l'offensent le plus. Voltaire est encore là, sans qu'on le nomme, même lorsqu'on va, comme le fait Renan, jusqu'à critiquer sévèrement sa méthode. Il se fait pourtant un effort très noble, magnifique, unique dans les Annales de l'humanité, du moins autant qu'on en connaît l'histoire. J'essaie d'en esquisser les traits dominants.
Nul siècle, peut-être, n'a remué autant d'idées que le nôtre; nul siècle ne s'est attaché
avec autant de passion, non seulement à découvrir les lois de la nature, mais encore à déchiffrer l'énigme de notre origine et de notre destinée. On a mis à contribution toutes les bibliothèques de l'Europe; on a interrogé tour à tour les papyrus de l'Inde, les tombeaux de l'Egypte et les briques de l'Assyrie. On est descendu dans le sein de la terre pour y discerner les lois de sa formation; sur tous les points de la planète se sont élevés des laboratoires, en vue de définir les phases que traverse la vie dans son développement. Parallèlement à ce labeur d'ordre expérimental, s'est produit un mouvement philosophique non moins persévérant : on a vu paraître toute une suite de génies qui, poussés par le désir irrésistible du meilleur, ont dépensé leur énergie à scruter les lois de notre esprit et les bases de nos croyances. C'est une sorte d'enquête œcuménique que l'on a faite en notre temps. Et de là sont sorties des conséquences inattendues. L'histoire, l'exégèse, les conceptions philosophiques elles-mêmes : tout a été plus ou moins profondément transformé.
L'exégèse! J'insiste sur ce point qui touche
plus intimement à nos convictions religieuses. Les recherches dont j'ai parlé, ont fait sentir plus vivement le besoin de renoncer à l'interprétation purement littérale des saintes Écritures. Richard Simon se trouve de n'avoir pas tout à fait tort contre Dom Calmet, au moins pour le fond de sa pensée. La chose est comprise et a déjà suscité dans nos rangs de généreuses initiatives. Je cite celle de l'Ecole de Jérusalem, représentée surtout par le P. Lagrange. La Méthode historique, bien que discutable en certains points, contient tout un groupe d'idées libératrices. Il est vrai que l'éminent dominicain n'a pas, comme on le pourrait croire à la première lecture, le mé. rite de les avoir toutes découvertes. On les trouve en grande partie dans les études de l'abbé de Broglie, particulièrement dans son livre sur les Religions comparées et dans les Questions Bibliques, œuvre posthume que j'ai moi-même publiée sur le désir du prince Emmanuel de Broglie. L'abbé de Broglie, ce vigoureux penseur, toujours à l'affût des idées qui peuvent être utiles : voilà, j'ose le dire, le véritable ancêtre de l'exégèse catholique qui a pris cours.
Je ne sais si j'ai réussi à mettre en lumière ce que j'avais dans l'intention. J'ai voulu montrer qu'il y a, dans le développement des idées, une logique fondamentale que rien n'arrête pour de bon. De Copernic jusqu'à nous, c'est la même œuvre qui se poursuit, bien que sous des formes très diverses : il s'agit du triomphe de la raison sur l'imagination, du concept sur l'élément mythique de la pensée.