‹ L'intelligence et la vieChapitre 38 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cette marche de la pensée a ses lois, d'où l'on peut dévier, d'où l'on dévie souvent, mais auxquelles on est toujours ramené une fois ou l'autre par la nécessité des choses. Ce sont ces lois que je voudrais esquisser devant vous. Elles nous feront mieux sentir pourquoi la chasse aux mythes présente un caractère si tenace.

La première de ces lois est d'observer. Il faut d'abord bien voir les faits : il faut discerner en toute sincérité leurs caractères et leurs proportions. Et le moyen d'y réussir pleinement, c'est d'acquërir par une longue expé-

rience le sens de la spécialité dont ils relèvent. Il y a le don du psychologue, le don de l'historien, celui du critique et celui du politique; et, comme l'ont bien vu les tenants de l'intuition, chacun d'eux ne s'élève à son point de maturité que par une patiente habitude des phénomènes qui sont de son ressort.

Ce n'est pas que l'observation soit tout. Elle n'épuise pas son objet. « Sympathiser avec les choses », dit M. Bergson, « s'insérer dans les objets », les voir du dedans et d'un regard tout virginal, en mettant de côté toute idée préconçue, et môme toute idée, quelle qu'elle soit; pratiquer constamment l'intuition : voilà notre unique moyen de connaître le réel. Cette nouvelle manière d'interroger les faits ne présente encore aucun sens réel, vu les conditions actuelles de l'humanité; et il est bien probable que, dans l'avenir, elle ne dépassera pas la valeur d'une hypothèse toute romantique.

( hioique nous connaissions, même du dedans, c'est toujours du dehors que nous le connaissons ; notre mode de percevoir n'est pas exhaustif, mais épidermique. Je ne perçois de l'étendue que des points, des lignes et des surfaces : je n'en saisis que des limites.

N'est ce pas la raison pour laquelle personne, même un Leibniz, n'a jamais pu donner une notion satisfaisante de ces divers éléments ?

On en peut dire autant des phénomènes intérieurs, bien que la chose ne soit pas conforme aux apparences. Ici, le sujet qui voit est bien dans l'objet qui est vu. Mais la partie éclairée ne le devient qu'à demi ; et l'on y devine des profondeurs que l'on atteint de quelque manière que par le raisonnement. Nous n'avons de nous-mêmes, dit Malebranche, que le sentiment et non la claire vue. Ces paroles demeurent comme la juste expression de la vérité psychologique.

De quelque manière que nous interrogions la nature, en nous ou bien en dehors de nous, sa réplique est toujours la même. Elle nous présente le dessus du calice; elle s'en réserve le fond : c'est l'impénétrable.

Mais, si l'observation n'enveloppe pas tout le savoir, elle en fournit du moins le commencement. Et M. Bergson a eu raison de mettre l'accent sur ce point de départ : on en peut juger par les hardiesses idéologiques de certains intellectualistes, de Green, de Royce et

de Cary', par exemple. Avant de donner libre essor aux ailes de la pensée, il faut faire un examen méthodique et patient de l'objet dont il s'agit de fournir l'interprétation. C'est nécessaire dans les sciences positives; c'est plus nécessaire encore en métaphysique; vu la complexité de son objet et l'éloignement du terme que l'on y poursuit; vu aussi l'impossibilité où l'on se trouve, sur cet autre domaine, de recourir à toute vérification d'ordre expérimental.

L'intelligence ne se borne pas à constater des faits; son eiFort principal consiste à les généraliser, à dégager les lois invariables auxquelles ils obéissent. C'est à cette condition seulement qu'elle domine le chaos des phénomènes, qu'elle leur imprime une forme scientifique; par là môme, c'est à cette condition seulement qu'elle réussit à savoir pour prévoir : ce qui est, au regard d'A. Comte, le signe distinctif de l'esprit positif2.

1. William James, Pragmatism, 23-39, Longraans, London, 1907.

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