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Discours sur l'esprit positif, 25, Paris

l'intei lioeni e bt la vie. 7

Or, cette transformation est complexe, beaucoup plus complexe qu'on ne 1<: pense d'ordinaire.

Toute loi se compose d'idées générales.

Qu'est-ce d'abord que la généralité?

Stuart Mill nous répond que la généralité n'est au fond qu'un trait commun à un nombre de faits aussi grand que l'on voudra; et que. pour l'obtenir, c'est assez de remarquer que tel caractère déjà noté dans un phénomène se présente également dans d'autres. A son sens, généraliser, c'est tout simplement passer du semblable au semblable.

Très ingénieuse, cette explication n'a pourtant qu'une apparence de valeur. Qu'est-ce qui nous autorise à dépasser le nombre des cas déjà observés? Où prenons-nous le droit d'affirmer que, lorsqu'un fait s'est une fois produit, il peut tout aussi bien se produire une autre fois? Et, quand nous avons constaté qu'il s'est produit à différentes reprises, qu'est-ce qui nous assure qu'il peut encore avoir lieu? Bref, sur quoi nous fondons-nous pour affirmer que

LA MARCHE l.\ \\ ANT. 99

l'existence d'une chose peut toujours se répéter.' Un fait, c'est un fait et rien de plus : on le constate; et c'est tout, aussi longtemps du moins qu'on ne l'interroge qu'à la lumière de la perception sensible.

Cette lacune essentielle de l'empirisme anglais, M. Poincaré l'a Fort bien notée dans son analyse du « raisonnement par récurrence ». « Ce que l'expérience pourrait nous apprendre, dit-il, c'est que la règle est vraie pour les dix, pour les cent premiers nombres par exemple; elle ne peut atteindre la suite indéfinie des nombres, mais seulement une portion plus ou moins longue et toujours limitée de cette suite1. »

Quelle est donc la solution du problème? Pour la découvrir, il faut regarder à l'activité d'un ordre tout spécial qui constitue notre intelligence. Elle tient à ce que, comme l'a également vu II. Poincaré, notre « esprit se /sent capable de concevoir la répétition indéfinie d'un même acte dès que cet acte est une fois possible' ». La possibilité du fait, dégagée du fait lui-même par une vue de l'esprit ;

i. La science ri V hypothèse, p. 23, Paris, 1907.

•j. In., eod. foc, -2 ;-■''(.

voilà ce qui nous permet d'avancer au delà du donné; telle est la musc inspiratrice qui, même lorsqu'on en nie la présence, nous suggère ta chaque instant qu'il reste encore quelque chose à découvrir. Otez cette faculté d'anticipation; et notre intelligence ne peut que tomber à plat, comme un levier dont le ressort vient de se romprey

Le possible n'est donc ni un souille d'air, ni une sensation, ni un fragment de sensation; vu que, par nature, il dépasse infiniment la zone des existences. C'est un produit de l'entendement : il vient de la pénétration de l'esprit dans l'essence du concret, considérée en ellemême, indépendamment des circonstances de matière, de temps et de lieu qui la conditionnent. Le possible ne saurait être que le résultat d'une abstraction. La puissance d'abstraire, voilà le fond de l'esprit; voilà par là même, la source unique de tout concept.

Ne demandez donc pas aux sens ou à l'imagination de vous représenter un concept. Les sens et l'imagination ne sont pas plus faits pour percevoir ce produit de la pensée pure que vos yeux pour connaître du parfum des tulipes. Gomme l'a fort bien remarqué Des-

cartes, le concept répond seulement à cette question, qu'est-ce que c'est; il y faut voir « une remarque de l'espril » qui porte uniquement sur la nature des faits et qui, par là môme, en sous-entend toutes les conditions individuelles1. Logiquement séparé de l'image par la force de l'esprit, le concept ne se laisse plus ni voir ni toucher ni même imaginer : c'est de l'irreprésentable. L intelligence en est Tunique créatrice, et de son œuvre elle garde le monopole.

Mais il n'y a la qu'un aspect de la question. Une loi est un rapport invariable entre deux termes. Sur quoi se fonde cette invariabilité ?

11 n'y a pas de concepts, continue Stuart Mill en exposant son système essentiellement anglais; il n'existe que des images. Mais ces images ne demeurent pas isolées, commeles oiseaux sauvages dont parle Platon; elles s'agglutinent les unes aux autres, elles se soudent plus ou moins solidement : c'est un fait d'expérience.

L6« Méd., p. 112-113, éd. .1. Simon; ci', ibid., :ï Obj.

et i(/).. p. 201.

m L'INTELLIGENCE I I l.A VIE.

Parmi les associations qu'elles forment de cette manière, il en est de « séparantes », celles, par exemple, qui se heurtent à des

« associations contradictoires ». Soit une pierre qui s'enfonce dans l'eau; « nous ne l'avons jamais vue surnager, et pourtant rien ne nous empêche de concevoir qu'elle surnage ». Pourquoi? c'est que nous voyons d'autres corps qui, bien que soumis à la même loi, ne laissent pas de rester en suspension ou de monter en l'air » : ainsi font les fameux Zeppelins.

Il est d'autres associations dont la nature est telle qu'il suffit que le premier terme soit donné pour que le second apparaisse : il est des associations inconditionnelles . Et ce sont celles-là qui fondent l'induction : tel est, par exemple, la séquence du soleil et du jour1 .

Mais il est manifeste que cette voie logique ne mène pas à la gare terminus. A quoi tient l'inconditionnalité dont on nous parle, ce terme magique dont la fortune a été si grande? Si l'antécédent et le conséquent sont simplement

1. Stuart Mill, La philosophie de flamiUon, p. 317, Paris, 1809; lu., Système de logique, II, p. 437 et sqq., Paris, 1909.

accolés l'un à l'autre, le divorce reste toujours possible, et même dans le coin du monde que nous habitons : leur liaison ne fonde qu'une vérité de fait; elle n'a rien d'absolu. Qu'est-ce donc au juste que leur point d'attache? Il faut de rigueur qu'il y ait entre eux une exigence Ici le que l'un ne puisse être que l'autre no soit. Induire, c'est passer d'un concept donné à un autre qui ne l'esl pas, et par une marque essentielle qu'enveloppe le premier : « la consécutiondes images » ne mono a rien; l'induction, comme l'a bien vu Leibniz, est une espèce ib' déduction.

Mais nous touchons ici au levier même de l'intelligence, qui est la « connexion des idées » ; et la question mérite que l'on s'y arrête.

Connaître les faits et leurs lois, est-ce donc véritablement tout le rôle de notre pensée? K.int Ta soutenu dans la Critique de l(i raison pure , en fondant son idée sur une4 patiente et profonde analyse de la connaissance humaine. Plus tard, la môme réponse parait chez

Mansel, Herbert Spencer, Comte, Littré. Elle se répand et domine partout. Le positivisme est l'erreur capitale de notre siècle.

Inutile par conséquent, s'il faut en croire cette doctrine, de nous demander ce que c'est que la matière, ce que c'est que l'âme, ce que c'est que Dieu, et môme s'il existe. Ce sont là des problèmes que nous nous poserons toujours en vertu des aspirations de notre volonté, mais que nous ne résoudrons jamais. Connaître, comme le dit Mansel, c'est conditionner, et sans que nous puissions savoir jusqu'où vont ces conditions, c'est-à-dire ce que nous mettons de nous-mêmes dans l'objet : de telle sorte que nos raisonnements, si haut que nous en élevions l'échafaudage, sont toujours des constructions qui n'ont de valeur que pour nous.

A l'heure actuelle, l'étoile de cette doctrine a un peu baissé à l'horizon; mais elle a laissé dans les esprits une habitude de voir et de comprendre qui, comme un venin caché, sévit encore chez les meilleurs. Qu'est-ce, par exemple, que le modernisme philosophique si justement condamné par Pie X? sinon une irradiation du Kantisme dans le dogme chrétien. C'est la remarque que me faisait un jour l'un

des plus profonds penseurs de notre temps : « Enfin, disait-il, le cyclone de kanl a incliné les épis du Seigneur. »

Il est donc nécessaire, je ne dis pas de réfuter Kant : il ne Faul réfuter personne; on ne fait par là que fragmenter les principes dont il s'agit de montrer la valeur. Il est nécessaire de rétablir, à la lumière de la psychologie, la vraie solution du problème que Kant a si profondément creuse.

I n point (pie personne n'a jamais mis en doute, c'est la règle fondamentale de la méthode cartésienne, à savoir que l'évidence ne trompe pas. Prenons cette règle pour point de départ et voyons où elle nous conduit.

Si loin qu'on pousse le domaine du relativisme, on ne peut tout y comprendre; il reste toujours une barrière à laquelle il faut s'arrêter : ce sont les phénomènes du moi.

Supposons que nos représentations mentales nouent ni prototype ni fondement dans les choses, qu'elles ne nous révèlent la réalité

lui. L'INTELLIGENCE ET LA VIE,

d'aucun au-delà. Supposons que nos représentations mentales contiennent toujours deux pièces d'origine diverse : l'une qui vient du sujet pensant, l'autre de la matière pensée. Imaginons pour un instant que nous ne puissions que nous apparaître. Une reste pas moins vrai qu'il se produit un moment où l'acte de la connaissance se dédouble en deux termes bien distincts : ce qui perçoit et ce qui est perçu. 11 se produit toujours un dernier site d'où la conscience ne mêle plus ses formes à ce qu'elle voit et par conséquent le voit tel qu'il est. En fin de compte, la parole de Bossuet reprend sa justesse : « Ce ne sont pas nos connaissances qui font les objets, elles les supposent. »

Ainsi, considéré à sa dernière étape et en lui-même, c'est-à-dire indépendamment de tout objet auquel il se rapporte, le phénomène est un absolu.

Voilà le premier fait. Et il en entraîne tout de suite un autre.

Nous constatons, en nous-mêmes, un certain ensemble d'idées dont la connexion nous apparaît comme nécessaire : telles sont celles qui constituent la logique et celles qui constituent la géométrie. C'est donc que cette con-

nexioD existe telle qu'elle nous apparaît ; c'esl (jue ce lien ne saurait manquer. Et ce second fait, Etant l'a reconnu, tout aussi bien que

Leibniz.

Mais qu'est-ce que ce lien de* vérités nécessaires? Vient-il de la pensée ou des choses que nous pensons.' Là se trouve le point vif du problème. Dans le premier cas, comme là pensée peut changer, la vérité qui dépend de s;i structure peut changer également : elle est relative. Par suite, on peut concevoir, ainsi que le dit quelque part Stuart Mill, un monde OÙ les principes de causalité et d'identité ne compteraient pour rien. Dans le secondeas, la vérité est un rapport qui ne dépend que des objets; et, par conséquent, elle resteiminuable : la dogmatique traditionnelle reparait. La lâche est donc de choisir entre ces deux termes; car il est impossible ici de « prendre les deux à la fois », comme les enfants dont parle Llaton. Mais pour savoir à quoi s'en tenir, il sullit encore d'examiner la question à la lumière des données immédiates de la conscience.

Gomment déduit-on sur le domaine du nécessaire? Gomment y passe-t-on d'un terme présent à d'autres termes qui ne le sont pas encore? Sur quoi se fonde ce progrès si familier à notre esprit? C'est que chaque idée déjà connue porte en elle-même une marque spéciale en vertu de laquelle elle en appelle d'autres; c'est que chaque idée déjà connue présente une insuffisance essentielle à s'expliquer toute seule; c'est que chaque idée déjà connue contient une exigence radicale qui fait qu'elle ne peut être sans que d'autres choses ne soient. Voyez, par exemple, comment on procède dans l'analyse du triangle. On ne possède au premier abord que l'idée de l'intersection de trois lignes. Cette idée une fois donnée, on en conclut que le triangle renferme une certaine partie d'espace, qu'il contient trois angles, que ces trois angles sont égaux à deux droits, etc.. Pourquoi cette théorie de corollaires? C'est que chaque vérité qui précède ne peut être que la suivante ne soit. L'insuffisance essentielle : voilà le nerf de toute déduction.

Si l'on n'y tourne pas sur place comme un derviche, si Ton y passe sans cesse du même \à l'autre, c'est par le même. Otez celle condition : nous sommes tous condamnés à dire, connue le prophète Jérémie : « Ali ! ah ! »; et à la différence du prophète, nous le sommes pour toujours. Ou si Ton \ eut une autre comparaison, notre sort est celui du logicien dont parle Lockevqui était réduit à dire : une huître est une huître, etc... Ce qui sans doute doit être pour l'esprit un aliment fort peu substantiel.

De là, trois conclusions libératrices :

I" Le lien logique ne vient pas de la pense-, mais des objets que l'on pense;

2° Le lien logique est une insuffisance essentielle qui se révèle dans le premier terme de la proposition examinée et qui nous permet de conclure l'autre ;

3° L'insuffisance essentielle vaut également, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors, qu'il' soit question de passer de phénomènes à phénomènes ou des phénomènes à l'au-delà; car il suffit qu'elle soit donnée pour que sa conséquence le soit aussi.

Dès lors, il faut de toute rigueur revenir à ridée dominante de la tradition philosophique. Il faut reconnaître la valeur métaphysique de l'esprit humain.

D'abord, du moment que la nécessité tient à la nature des objets que nous concevons, non à la nature de l'acte par lequel nous les concevons, il est démontré que la suite des propositions qui portent cette marque ne peut subir ni suppression ni changement. Soit une vérité nécessaire quelconque : dès que le sujet en est posé, son prédicat l'est du même coup. 11 l'est en vertu d'une exigence essentielle; il ne peut pas ne pas l'être. Et cette condition suffit. Par suite, cette vérité ne varie ni avec le temps ni avec l'espace où elle est conçue, ni même, n'en déplaise à Kant, avec l'esprit qui la conçoit. Elle est essentiellement nécessaire et de ce chef essentiellement universelle.

C'est là un point que Bossuet a bien mis en lumière dans son magnifique Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même', et par

là il a dépassé Kant, bien avant qu'il n'y eût un Kant.

« Pour entendre la nature e\ les propriétés des choses que je connais, par exemple, on d'un triangle ou d'un carré, ou d'un cercle, ou les proportions de ces figures et de toutes autres figures entre elles, je n'ai pas besoin de savoir qu'il y en ait de telles dans la nature, et je suis assuré de n'en avoir jamais tracé ni vu de parfaites. Je n'ai pas besoin non plus de songer qu'il y ait quelques mouvements dans le monde pour entendre la nature du mouvement même, ou celle des lignes que chaque mouvement décrit, les suites de ce mouvement et les proportions selon lesquelles il augmente ou diminue dans les graves et les choses jetées. Dès que l'idée de ces choses s'est une fois réveillée dans mon esprit, je connais (pie, soit qu'elles soient ou ne soient pas actuellement, c'est ainsi qu'elles doivent être, et qu'il est impossible qu'elles soient d'une autre nature ou se fassent d'une autre façon... Toutes ces vérités, el toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement

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humain, il les connaîtra; mais en les connaissant, il les trouvera vérités; il ne les fera pas telles, car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devantqu'il y ait eu un entendement humain: et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée; et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre1. »

La valeur formelle de la raison est absolue, et sa valeur réelle Test également.

Le mouvement existe ; de plus, le mouvement se développe dans l'ordre; d'autre part, nous avons tous une certaine connaissance de l'intelligible : voilà trois faits dominants. Or chacun d'eux porte une marque d'insuffisance

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