J. Sully, Xoc. cit., p
dont l'élan déborde les données de l'expérience; et cette énergie spécifique s'accuse toujours davantage, à mesure qu'il compte plus de printemps. Essayons d'en suivre l'évolution.
Dès que l'enfant commence à parler, il emploie un certain nombre de termes généraux : L'eau, le feu, le cheval, le oua-oua. Supposez qu'un enfant soit allé au Jardin d'Acclimatation et qu'il ait passé par le quartier des chiens; il a vu des terre-neuve, des dogues, des Saint-Bernard, des roquets et des bassets. A tous ces individus, si nombreux qu'ils puissent être, il applique ensuite un seul et même signe, celui de chien. Pourquoi ? Parce que ce signe correspond à l'ensemble de leurs traits communs. Mais il n'existe rien de tel dans In realité; la réalité ne contient que du particulier et du concret. Il n'y a de Irait commun que pour celui qui les discerne; et l'on ne peut les discerner qu'en isolant de leurs conditions d'existence, d'espace et de temps. Tout trait commun est
donc par essence quelque chose d'autre qu'une sensation ou qu'une image composite dont le dessin s'embrouille à mesure qu'elle représente un plus grand nombre d'individus ; c'est, comme l'a vu H. Taine, un caractère qui demeure également net, quel que soit le nombre des individus auxquels on l'applique : c'est un véritable universel. Il suppose donc un facteur qui dépasse infiniment la portée des sens; il suppose la raison ].
Ce point capital, M. Cramaussel a le mérite de l'avoir discerné. « Lorsque m (8 mois) reconnaît son lait en voyant la tétine, il n'y a peut-être là qu'association; il n'y a sans doute qu'intuition lorsqu'elle reconnaît son lait au moment où on le verse dans le verre ; mais il y a déjà sans doute commencement de
1. Comment donc les animaux connaissent-ils les ressemblances que présentent les faits ? On peut répondre d'abord qu'à toutes les représentations individuelles du même groupe correspond un même fond d'émotion qui produit la même suite de mouvements. On peut faire remarquer aussi avec William James, bien que cette seconde hypothèse soit à peine soutenable, que, si les animaux n'ont pas de concepts, ils sont capables de percepls, c'est-à-dire d'abstraits sur lesquels ils n'ont pas la puissance de réfléchir, qu'ils forment d'une manière tout instinctive, sans le savoir.
concept lorsqu'elle reconnaît sa nourriture dans la première soupe qu'on lui présenté, ou qu'elle choisit sur la table, entre antres menus objets, des miettes de pain donl elle n'a encore jamais goûté. De môme, si elle rit en voyant ses sœurs jouer et rire avec nous, ce n'est là qu'une intuition imilative. Mais le concept apparaît déjà lorsque le jeu, s'animant un peu trop, elle nous regarde pour savoir si elle doit rire ou pleurer : l'enfant a quelque vague notion d'un ordre de choses comestibles ou non, de ce qui est dispute ou jeu. On en a pour indice la sûreté avec laquelle elle cherche et trouve, à propos d'objets nouveaux, tes signes de cet ordre '. » L'enfant, au bout (Fini certain nombre de mois, exerce déjà une activité qui, sans qu'il le sache, le jette en face de l'infini.
Ce pouvoir intellectuel d'élaborer les phénomènes est antérieur au langage. L'enfant Conçoit avant de parler; et s'il parle, c'est parce qu'il conçoit.
11 invente d'abord des gestes pour faire
i. Cramaussel, loç. ci'., p. 108-109; cf. îbid., p. 91-92.
connaître ce qu'il veut, les choses dont il a besoin ou qui l'intéressent1. Puis, il invente des mots et des phrases en vue de traduire ses émotions, ses désirs et ses pensées.
L'enfant commence par gazouiller comme un oiseau. On surprend sur ses lèvres un babil tel que celui-ci : « Bouillo », « lélé », « taoubtiop », « taboutélé » « baiapa », « iéké », « mnomnom », « pouillopoutabmabou » 2. Qu'entend-il par ces termes? Il ne le sait sans doute que d'une manière fort confuse; mais il cède déjà au besoin de débrouiller le mystère de sa conscience. Puis, ce verbiage ne tarde pas à prendre un sens précis. « Ainsi S (10e m.) dit, en maniant nne montre : « Beugueu-eu » ; un portebougie : « eu eu » ; un réveil : mnomno, aty..., gag... eu eu; un vase de porcelaine : peuttéa... tatyé,.. yéyé..., dété... Enfin, le son « keu » se fixe pour signifier, à ce qu'il semble : Voici un objet qui m'intéresse, que j'aime voir et toucher. Chez A (7e m.), c'est