‹ L'intelligence et la vieChapitre 42 sur 63 · A. Comte, Discours sur l'esprit positif, p · texte numérisé non relu

A. Comte, Discours sur l'esprit positif, p

Un personnage de Dickens formule la même idée d'une façon beaucoup plus simple et plus vive, où l'on ne voit plus rien du style lourd et pâteux d'A. Comte. « A présent, dit-il, ce qu'il nous faut, ce sont des faits. N'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits. On n'a besoin que des faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux. Déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pourrez former l'esprit d'un être raisonna ble qu'avec des faits... »

Cette doctrine, à peine formulée, s'est répandue comme une traînée de poudre : elle a provoqué des enthousiasmes étranges et séduit une foule d'excellents esprits. Son action est moins forte maintenant; mais on en trouve partout des traces profondes : elle a laissé dans les âmes le goût exclusif du fait, et par là même le dédain de la « chose ». Lamennais fulminait contre Y Indifférence en matière de Religion, Aujourd'hui, Le malesl plus radical et plus difficile à guérir; il faudrait écrire contre l'indifférence en métaphysique. Dés qu'il s agil de questions qui touchent à cette cime de la pensée, on ne vous écoute plus, ou du

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moins l'on cesse de vous suivre;. Bah! ce monde dépasse tellement les faits ; il est si loin de nous que l'on en peut écrire et croire ce que l'on veut. Ce n'est plus et ce ne peut être un objet de science.

L'indifférence, c'est l'attitude des pacifiques. Chez les autres, et ils sont nombreux, il s'y ajoute une haine plus ou moins violente, celle que Comte lui-même nourrissait contre « l'absolu ». Regardez, par exemple, comment on parle de l'idée de Dieu depuis soixante-dix ans. On a sondé Tun après l'autre tous ses aspects et toutes ses preuves, non pour discerner la valeur qu'elle peut avoir, mais dans l'intention d'en dénicher les difficultés et les faiblesses. L'objection, toujours l'objection : c'est le point de vue sous lequel on s'est placé pour étudier le problème théologique. Quoi d'étonnant dès lors à ce que Ton soit revenu de cette longue enquête avec ce cri de désespoir ou plutôt de triomphe : « Nous n'avons point de père » ; ou, si nous en avons un, il est pour nous comme s'il n'était pas : qu'il ferme donc son temple et garde son éternité !

Puis, comme si cette conclusion toute né-

gative était légitimement, définitivement établie, on s'est mis à l'œuvre avec une intrépidité sans pareille. On a banni Dieu de partout de la constitution, de l'école, du prétoire, ce sanctuaire de la justice où sa place semblait marquée pour toujours. Ce nom, qui suscitait chez Descartes et Leibniz des sentiments si profonds de respectueux amour et que Newton n'osait prononcer sans se découvrir, ce nom tendrement invoqué par tout ce que l'humanité compte de plus noble, a fini par D'éveiller dans la conscience publique que Tidée d'une hypothèse enfantine. On évite de s'en servir; il a quelque chose d'infamant : c'est un trait de courage que de l'employer encore.

Nous n'avons point de père ! Je le crois bien ; il était entendu d'avance que nous ne devions pas en avoir. Imaginez qu'un homme soit enfermé dans une chambre. La question est d'en sortir. Or que fait-il? Il commence, avant tout examen, par déclarer que telle porte esl condamnée, qu'ona jamais passé par là, qu'on n'y passera jamais. Puis, il va frapper ailleurs : portes, fenêtres et lucarnes, il éprouve

tout; et rien ne cède à ses efforts. Enfin, il s'écrie de désespoir : Je suis décidément clos de tous côtés. — Oui, excepté du côté de la pprte à laquelle on n'a pas même touché ; et c'était la seule qui s'ouvrît vers la lumière. Voilà, me semble-t-il, l'image du positiviste qui cherche Dieu. 11 a eu bien soin de ne pas essayer la bonne porte; et le résultat vaut ce que vaut le parti pris qui l'amène.

Quelque question que l'on traite : il faut d'abord discerner les hypothèses qui la peuvent résoudre, les examiner ensuite une à une, sans exception et avec d'autant plus de sérieux que, vu la nature du sujet, elles présentent plus de vraisemblance. Aucune d'elles, sans doute, n'a le droit de s'imposer d'avance, quelque sympathie qu'elle nous inspire ; mais toutes ont le droit d'être bien accueillies. Voilà l'unique méthode qui fasse que la science soit « scientifique », selon le motd'A. Lang. Et j'en demeure intimement convaincu : si l'on eût mis à l'employer le dixième de l'énergie que l'on a mise à faire juste le contraire, il serait sorti de ce travail la plus ample, la plus précise et la plus solide des théodicées que l'on ait jamais vue. Saint Augustin,

Descartes et Leilmitz auraient pâli en face de ce nouvel effort de l'esprit humain.

« Abnega temetipsum » : c'est la devise du saint; c'est également celle du savant. Tout mélange d'égoïsme nuit au progrès de l'amour de Dieu; de même, tout mélange d'égoïsme nuit au progrès de la connaissance. Pourquoi? Parce que, des deux cotés, on poursuit le * même but, qui est la conquête de l'Absolu.

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