‹ L'intelligence et la vieChapitre 43 sur 63 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« Abnega temetipsum ». Mais ce renoncement peut-il être intégral? Peut-il aller jusqu'au fond? « L'individu, dit quelque part saint Thomas d'Aquin, est quelque chose d'ineffable. » Cette parole est peut-être plus profonde encore qu'on ne le pense. N'y a-t-il pas en chacun de nous une manière toute spéciale de penser qui fait que notre raison, tout en obéissant à ses lois internes, dévie plus ou moins de la raison?

« O mon Jésus, dit Malebranche au début de sa cinquième Méditation, vous êtes la raison universelle des esprits et leur loi in-

violable; vous êtes la lumière et la sagesse éternelle ; vous êtes Tordre immuable et nécessaire. Dieu n'éclaire les hommes que par vous, qui êtes son Verbe; il ne les règle que sur vous, qui êtes sa loi. L'homme n'est à lui-même ni sa loi, ni sa lumière1. »

Hien! Mais, quoi qu'on puisse dire de cette raison universelle dont nous parle le célèbre oratorien, il ne reste pas moins vrai que, lorsque nous pensons, nous ne sommes pas deux : moi et le Verbe, moi et l'Absolu. C'est notre raison à nous et toute seule qui cherche, conçoit ses idées et les coordonne: c'est notre raison à nous qui fait tout le travail. Elle y met donc quelque chose de cette marque individuelle, essentiellement incommunicable qui fait partie de sa nature et lui donne comme sa physionomie. De là vient que les penseurs se ressemblent d'autant moins qu'ils ont plus d'originalité. Si un Pyrrhon ne raisonne pas comme un Aiïstote ei lîtissuet comme un Spinoza, c'est surtout parce que chacun d'eux a sa manière à lui de concevoir les choses et d'enchaîner les

i. II. p. v.'. éd. .1. Simon, Paris.

idées qu'il y trouve ; c'est surtout parce que chacun d'eux a son intelligence en propre, naturellement différente de tous les autres esprits.

De ce fait psychologique indéniable, certains auteurs ont tiré deux conséquences principales qui me paraissent trop absolues, mais qui n'en sont pas moins fort suggestives.

Tout d'abord, les grands philosophes ne se convertissent pas. Lorsqu'un homme de génie a pris pleine possession de son système, il est allé jusqu'au bout de sa raison : il l'a épuisée; il ne lui reste donc plus aucune ressource pour passer au delà ou revenir en deçà. Faites-lui les objections que vous voudrez; il pourra les écouter et même les comprendre, mais elles ne feront que raviver en lui le sentiment qu'il s'est fait des choses à force de réflexion. Sa forteresse demeure imprenable, comme une place de Vauban. « Spinoza avait entendu tout ce qu'il est naturel de dire sur les contradictions de l'Éthique, et ces contradictions apparaissent naturellement,

et légitimement d'ailleurs , à quiconque n'est pas spinoziste. Elles n'existent pas pour Spinoza; et, au contraire, Spinoza voit avec une clarté invincible sa propre doctrine, vraie partout et partout cohérente >> : il ne se sent pas atteint. Ce qui lui est naturel, à lui, de dire, c'est ceci : « Les hommes, s'ils réfléchissaient sur la nature de la substance, entendraient par substance ce qui est en soi-même, ce qui se conçoit par soi-même, c'est-à-dire ce dont la notion ne repose pas sur la notion d'une autre chose. » Spinoza répond par la définition de son idée principale, très convaincu qu'il suffit de la comprendre pour être de son avis1. Et c'est tout; tant il a peu de souci de l'objection! On pourrait en dire autant de saint Augustin une fois converti, de Descartes, de Leibniz et de Kant. Parvenus à la maîtrise de leur pensée, ils se sont trouvés incapables de rien changer « sur l'essentiel de leur doctrine ». Une conversion de ce genre supposerait que la raison de l'un quelconque d'entre eux est devenu.' celle d'un autre. Or, de tels

1. Abbé .1. Martin, /." démonstration philosophique, 224-235, Paris, L898.

changements ne se produisent pas dans la nature.

La seconde conséquence à laquelle j'ai fait allusion, c'est que, d'ordinaire, les réfutations ne servent cà rien, et parce qu'elles n'ont pas l'énergie voulue pour atteindre leur but.

« Quand un livre s'appelle la Critique de la raison pure ou les Origines du Christianisme par Renan, on a beau montrer l'inanité des principes, l'inexactitude ou l'erreur des faits allégués; on n'a pas pour cela atteint le livre; et môme si, aux yeux de tous, la réfutation paraissait juste, il serait simplement acquis que l'on a corrigé la table des matières. Mais ce n'est pas par la table des matières, c'est par son livre, c'est-à-dire par sa force de conception que l'auteur avait agi sur le public. Il se trouve donc que l'on n'a rien fait du tout1; » ou plutôt, comme le dit quelque part Leibniz, on a travaillé contre la vérité, puisqu'on a fait connaître l'erreur d'un public plus nombreux.

Le vrai moyen de réagir contre les systèmes que l'on nous oppose, c'est d'en proposer de

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