Abbé J. Martin
plus fortement pensés. On a bâti une tour; construisons une place forte : nous serons sûrs alors de ne pas avoir perdu notre peine. « Les circonstances extérieures, au moment où parut Y Ethique, étaient plutôt de nature à rendre odieux le nom de l'auteur; et au lendemain de la mort de Malebranche, tout semblait devoir condamner Malebranche à l'oubli. Pourtant, la pensée de Spinoza et la pensée de Malebranche s'imposent toujours à l'attention; l'une et l'autre peuvent encore agir sur les intelligences1. » Rien ne réduit à néant l'influence qu'exerce une doctrine originale. Ce n'est pas par elle-même que la vérité triomphe, mais par la puissance que l'on met à la concevoir; et voilà pourquoi le règne des intelligences appartiendra toujours au génie, quelle que soit d'ailleurs la direction qu'il prenne : il n'y a que la vie qui puisse communiquer la vie.
Notre manière individuelle de penser ne vient pas seulement de la nature. Elle peut
i. A.bbb J. Mari in. loc. cit., p. 260.
I il L'INTELLIGENCE ET LA YIK.
tenir aussi, du moins partiellement, à la discipline intellectuelle que nous avons subie; elle peut être également un legs de la race ou de la nationalité à laquelle nous appartenons : les morts vivent en nous et pensent encore avec nous, tant la loi d'hérédité est profonde! Sur ces deux derniers points, à savoir l'empreinte de l'éducation et celle du peuple dont le sang circule dans nos veines, les faits sont curieux ; étrange est la signification qu'ils présentent. 11 faut en citer quelques-uns.
Chacun sait, par exemple, que, dans le respect du même credo, un dominicain ne raisonne pas tout à fait comme un jésuite, ni un jésuite comme un franciscain. Les divergences d'idées qui s'accusent entre ces grands ordres sont même très profondes. De plus, elles ont une incroyable ténacité. Supposez que le monde vive cent mille ans et que, durant ce long intervalle, on ait tout modifié à la surface du globe : les empires, les lois, l'histoire, l'exégèse et les conceptions philosophiques. S'il existait encore deux religieux sur cette nouvelle terre, par exemple un dominicain et un franciscain, on les verrait argumenter l'un
LA KAISON INDIVIDUELLE. 1 15
et l'autre, tout comme au bon vieux temps : le Dominicain ferait du saint Thomas et à la dominicaine, le Franciscain du Duns Scot et à la franciscaine; et chacun d'eux proclamerait avec une pleine conviction que la vérité tout entière est le monopole de son saint, que, pour qui sait lire, elle s'y trouve sine addito nec restrictione*
Permettez-moi à cet égard un souvenir personnel. J'entrais un jour à sept heures du matin dans un couvent de Paris où l'on m'avait confié du ministère. La tourière allumait son poêle et faisait une fumée à couper au couteau. Je me permis bonnement d'attirer son attention sur le fait. « Eh! oui. Monsieur l'Abbé, me fut-il répondu; on allume ici le poêle à 7 heures, comme au xvnfl siècle. » Ces paroles furent pour moi toute une révélation : Je vis derrière l'incident un état d'âme où le passé tient tant de place qu'on ne peut pas même bailler la porte au présent. « Le présent, c'est du nouveau; il n'a donc pas le droit d'exister, du moins celui de pénétrer ici. o — Mais alors, mes chères sœurs, attende/ les baubes; attende/, les obus de 420. Et peut-être serez-vous convaincues que la vie
ÙMI LUGENCE ET LA VIE. !<»
ne se borne pas à se redire éternellement?
D'où vient donc cette étonnante persistance des opinions, même lorsque tout au dehors semble appeler quelques changements? Dune discipline constante et capable de plier pour toujours les esprits qui l'acceptent. Chaque congrégation est comme un être unique qui a son tempérament et ses tendances à lui, et qui, par là même, doit avoir un certain fonds de logique spéciale. Tout cela passe plus ou moins dans les recrues, à mesure qu'elles pénètrent dans la demeure choisie : la jeunesse reçoit l'empreinte, d'autant plus fortement que le scolasticat est mieux organisé; et l'identité corporative se conserve à l'indéfini.
On voit par là même ce qui fait la force et la faiblesse des corporations religieuses. Elles sont fortes à leur début, du moins quand elles sont bien fondées et correspondent à des besoins réels : elles rendent alors de très grands service; l'histoire de l'Europe est là pour en témoigner1. Mais, au bout d'un certain temps, leur action devient plus ou moins inutile, et à cause même de l'immobilisme qui les
1. Le comte Domet de Vorges, Saint Anselme, 34-45; Paris, 1901.
caractérise : elles ne s'accordent plus avec les aspirations qui se sont fait jour ni avec les formes nouvelles qu'a revêtues la vie. Il se peut même qu'à la longue elles soient un obstacle à la cause du bien. c< Dans les «Ifbuts, disait le cardinal Guidaccioni à propos de rétablissement de la Compagnie de Jésus, tous les ordres sont pleins de ferveur; mais avec le temps, ils se relâchent; et, devenus vieux, ils font plus de mal à l'Eglise qu'ils ne lui avaient fait de bien à l'origine1. »
Le vrai moyen d'échapper à ce déclin serait d'introduire peu à peu les innovations nécessaires. Il faudrait qu'il y eût à la tête des congrégations, non pas d'habiles économes, mais des hommes assez cultivés pour discerner les vrais besoins de leur temps, et assez forts pour imposer les réformes utiles. Elles resteraient alors perpétuellement conformes à la devise du pape Léon XIII; elles réaliseraient « l'homme immortel » dont parle Pascal dans ses Pensées; toujours utiles a travers les phases du devenir, elles conserveraient par la même leur véritable
i. il. .loi y. Saint Ignace, 150 Le* Saints : Paris; i
lis L'INTELLIGENCE ET LA VIE.
raison d'être. Malheureusement, cette variation dans l'identité qui est pourtant une loi de la vie, n'est point le spectacle auquel on assiste. Derrière chaque couvent, il y a un peuple, très respectable d'ailleurs; derrière chaque couvent, c'est une démocratie qui fait loi; et nul changement n'y est compris, nul changement n'y peut être toléré, pas même celui de ne plus allumer le poêle a sept heures.
Platon n'avait-il pas bien raison de remarquer que « le beau est chose difficile »?
Plus sensibles encore sont les différences de mentalité qui s'accusent entre les diverses races ou nations.
Les Anglais ne sont séparés de nous que par deux doigts de mer; et pourtant ils ne nous ressemblent pas du tout. Leur trait dominant, c'est la positivité; et toutes les théories de ce grand peuple en portent nettement la marque. Il n'a presque jamais dépassé cette philosophie de l'association qu'on appelle l'empirisme et qui consiste à tout expliquer par les sens, même la raison.
Elle est née dans la Grande île, cette doctrine qui nous paraît si clairement insullisante; elle s'y est maintenue; elle s'y esi développée sans relâche et souvent avec gloire; elle y fleurit plus que jamais. De Guillaume d'Occam à Hobbes, de Hobbes à David Hume, de David Munira Stuart Mill, c'est toujours elle qui revient comme l'unique principe d'explication ; et le plus grand tour de force du cardinal Newman est précisément d'avoir essayé d'établir sur une base aussi fragile toute une défense de la religion chrétienne, la plus chargée de métaphysique peut-être qui soit au monde. Comprendre : voilà un mot dont nos frères d 'outre-Manche n'ont jamais bien pénétré le sens; le concept, pour eux, esi chose inconnue. Aussi peut-on dire que, s'ils ont merveilleusement fait la psychologie de l'animal, ils n'ont jamais touché à celle de l'homme : ils sont toujours restés « au-dessous de la raison ».
Ce n'est pas qu'ils souffrent autant que l'on pourrait le penser, de leur incapacité d'abstraire. La nature a trouvé le moyen de remédiera cette impuissance naturelle. L'Anglais ne croit pas facilement que l'échelle de
notre logique s'élève jusqu'au ciel; mais il a le « sens du divin », et à un degré généralement très profond : il est religieux par nature. L'Anglais respecte le principe de l'autorité et les lois qui en sont la manifestation extérieure : on ne se récrie là-bas ni contre le roi ni contre le code. L'Anglais a le sentiment des conditions pratiques de l'existence. Toutes ces choses lui sont plus naturelles encore que le don de faire du commerce ; et ce sont ces qualités natives qui ont contribué le plus à former sa force et sa grandeur.
Dans la demeure d'un Anglais, il y a toujours deux pièces : l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier étage. Dans la première, on se trouve avec ses semblables; et, par là même, on accepte toutes les conditions sans lesquelles la vie commune ne serait plus possible ou qui la peuvent rendre agréable : il s'agit de vivre, non de penser. Quand on monte dans la seconde pièce, au contraire, c'est pour être seul avec soi-même, c'est pour s'entretenir de ses propres idées. Et l'on n'a plus alors qu'à suivre leurs rondes cérébrales. Car, si loin qu'elles nous emportent en de-
hors des opinions courantes, c'est toujours d'elles-mêmes et d'elles seules qu'elles tiennent leur loi de consécution.
Mais alors comment se concilient la théopie et la pratique, la spéculation et la vie? La réponse est bien simple pour un Anglais : du premier étage au rez-de-chaussée, il n'y a pas d'escalier. — Il y en a un pourtant. Mais l'avantage des Anglais est de le trouver un peu obscur; ils ne le pratiquent que fort peu. Regardez, par exemple, comment après soixante-dix ans de travail révolutionnaire intense, les habitants de la Grande-Bretagne ont su faire trêve a leurs querelles intérieures et s'unir sans exception pour courir sus a l'eniu mi commun.
Autre encore est la mentalité de l'Allemand. Il a le goût et comme la passion de l'indéfini, ou si l'on veut, de l'iniini : car ces deux choses, pourtant très différentes, se confondent un peu dans sa pensée. Autant nous aimons les formes nettes et précises, autant nous recherchons l'ordre et la clarté ; autant il s'en désintéresse et même s'en défie.
Regardez-le dans sa brasserie. Il ne cause presque pas. Muni d'une grosse pipe à côté de son massbier, il écoute indolemment l'orchestre qui se fait entendre du fond de la salle : c'est surtout un homme qui rêve. « La puissance du chant, dit quelque part Novalis, c'est elle qui baigne de lumière nos yeux ; d'elle nous tenons nos pensées révélatrices de chaque art : aux âmes sereines et aux âmes fatiguées, elle verse une pieuse et miséricordieuse ivresse... Encore sommeillaient au dedans les intuitions suprêmes. Alors j'ai vu ses ailes d'ange descendre jusqu'à moi et je me suis envolé, réveillé dans ses bras1. » Il y a quelque chose de profondément juste dans ces paroles du grand romantique. La musique : voilà, comme l'a remarqué Beethoven2, la vraie langue de l'Allemand, celle en laquelle il se parle le mieux à lui-même d'art, de philosophie et de religion. Aussi, voyez