G. Le Bon, Psychologie des foules, 50-51,1908, Paris
à la vie de ces gens. Ils ne nous r< sserablent pas.
On pourrait citer à l'infini des faits de même ordre et de même signification. Ils ne nous apprendraient rien de plus ; ceux-là suffisent. Mais quelle avalanche de relativisme ? « De quelle tempête nous sommes battus? » aurait dit Platon. Tout est contre nous. L'individu, les écoles et les races : tout conspire a nous perdre. Ce qui triomphe décidément, c'est la logique du sujet sur celle de l'objet; et l'absolu nous échappe. Naturellement fait pour la vérité, l'homme est incapable de la connaître.
Mais attendons la fin, comme le disait Euripide dans un de ses drames. Un « Dauphin » va surgir qui rétablira le calme el rendra au firmament sa lumière La raison gouverne le ciel et la terre; elle ne sombre pas.
Notre manière individuelle de concevoir ne tient pas à l'objet pensé, mais au sujet qui
pense; et Ton peut toujours la parquer dans la sphère que la nature lui a réservée. Là réside le principe de rédemption.
Que l'on vienne me dire, par exemple, à la façon de Kant, que, si 5 -+- 7 'font 12, c'est simplement en vertu de la constitution de notre esprit, il m'est très facile de démasquer ce sophisme. Il me suffît de ramener chacun des membres de l'équation aux unités qui ta composent, et de les retrancher ensuite une à une de chaque côté, excepté les deux dernières. J'obtiens ainsi 1 = 1 : ce qui constitue la plus simple, la plus manifeste et la plus immuable des identités que l'on puisse voir. Où donc est ici le rôle de notre manière de penser? De même, supposez qu'il s'agisse d'une figure de géométrie, d'un cercle par exemple. C'est de sa nature seulement, et non de la tournure de mon esprit, que je déduis tout le cortège de propriétés que j'y vois. Il s'agit uniquement de passer d'un ternie déjà connu à un autre terme qui ne l'est pas encore, et par une exigence essentielle qui est dans le premier. Et, de ce chef, la même série de corollaires doit se retrouver toujours, quel que soit l'esprit qui cherche, quel que soit aussi le temps ou le
lieu où se fait la recherche. Dans les sciences exactes, c'est l'objet et l'objet tout seul, qui règle l'attitude de la pensée.
A bien prendre les choses, il en va de même dans les questions de métaphysique; et parce que le fond de la méthode ne change pas. Sans doute, sur ce nouveau domaine, les problèmes ont un aspect de complexité plus grand, bien que Leibniz, qui s'y connaissait, ait dit juste le contraire. On peut soutenir aussi qu'en métaphysique, les conclusions sont plus lointaines. On peut même ajouter que, toute vérification y devenant impossible, il manque toujours quelque chose à la démonstration. Mais cette série de remarques ne touche pas au procédé naturel qu'emploie l'esprit dans son désir de percer le mystère : il s'agit toujours, un terme étant donné, d aller par une exigence que l'on y voit à un autre terme que l'on ne voit pas encore; et l'on doit tenir pour hypothétique ou simplement probable, toute affirmation qui ne porte pas cette marque décisive.
Où donc est la place que l'on accorde si volontiers à notre manière de concevoir les choses? Elle existe en fait; elle est même considérable et le sera peut-être toujours. Elle
n'en vient pas moins, et uniquement, d'une intervention du sujet dans l'objet qui est illicite et que nous pouvons empêcher. En droit, la logique de l'objet demeure, celle qui nous donne l'absolu; et c'est l'idéal vers lequel il faut tendre. Disons-le avec Pascal, notre intelligence est faite « pour l'infinité ». Elle a pour région l'inconditionnel.
Cette conclusion me rappelle l'empire du roi Arctur dont parle Novalis. « Toutyest rigide, cristallisé, glacial : c'est le pôle nord de la création. Aux fenêtres, dans des vases d'argile, scintillent des fleurs de givre et de neige. Les remparts de la ville sont brillants et translucides. Devant le palais sont plantés des arbres métalliques et des fleurs de cristal, parmi lesquelles un jet d'eau pique sa grêle colonnette de glace. La mer lointaine a un éclat rigide, tandis que des clartés lunaires se jouent parmi les formes engourdies et fantastiques *. » Bien! Mais qu'il apparaisse quelques rayons de soleil; et c'en est fait de cette magie des frimas.
Ainsi de la logique subjective, le palais de