‹ L'intelligence et la vieChapitre 55 sur 63 · L'Ancien Régime, 1. IV, c. i, p. 354, Paris · texte numérisé non relu

L'Ancien Régime, 1. IV, c. i, p. 354, Paris

3. Die geschichte der neueren philosophie, t. I, p. 439, Leipzig, 1907.

éloquent, les aspirations les plus vieilles et les plus profondes du peuple français. Liberté, égalité, fraternité : autant de mots qui retentissaient chez tout le monde comme une caresse de l'espérance; et c'est là ce qui produisait l'entraînement général.

.l'ajoute un exemple plus récent , pour mieux éclairer mon explication.

A partir de 1863, les théories éclectiques ont décidément le dessous. Deux systèmes s'élèvent à la lois pour les remplacer : le kantisme et le positivisme. Et, bien que très différentes par l'esprit qui les anime, ces deux philosophies exercent un empire de plus en plus grand sur la société. Pourquoi? Parce qu'elles répondent l'une et l'autre au même besoin. On s'est habitué depuis longtemps déjà à la pensée que le christianisme n'a pas de quoi retenir un esprit cultivé, qu'il est bon tout au plus pour les femmes et les enfants : Presque tout le monde, dans les classes dirigeantes, s'accorde sur ce point. D'autre part, les assertions éloquentes, mais vagues de Victor Cousin, ses chevauchées dans le doinaine de l'absolu ne conservent à peu près plus aucun crédit. Le prestige toujours crois-

sant de la science, la rigueur et la fécondité de ses méthodes ont donné au public un autre sens de la recherche de la vérité. Il fallait donc une philosophie nouvelle, indépendante à la fois de la religion et de la métaphysique, une philosophie qui se bornât modestement aux faits et aux lois des faits. C'est précisément ce que Kant et Comte apportaient l'un et l'autre, bien que sous deux modes très divers : ils donnaient à leur siècle ce dont leur siècle croyait avoir besoin.

A côté de nos aspirations plus ou moins éphémères, il en est de profondes qui tiennent aux racines de l'âme et qui, de ce chef, sont constantes comme l'âme elle-même. C'est par elles que s'est divulguée la doctrine de certains grands génies, tels que Platon et Aristote. S'ils n'avaient eu, pour se faire connaître, que la profondeur de leurs pensées et la perfection de leur style, leur réputation n'aurait pas dépassé de beaucoup un petit groupe de méditatifs qui recherchent surtout la joie de la contemplation; à peine quelques

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fragments de leurs œuvres auraient-ils réussi à pénétrer dans nos écoles pour les besoins de la jeunesse. D'où vient donc qu'ils sont si généralement connus ? A quoi tient que nous en sommes tous nourris et comme imprégnés?

La chose s'explique surtout par l'emploi qu'en ont fait au cours des temps les différentes formes de la croyance religieuse.

C'est Philon le Juif, ce sont les Pères de l'Église qui ont rompu le cercle presqu'uniquement scolaire de l'influence platonicienne et l'ont ouvert de plus en plus à la grande lumière. Ils se sont aidés de la doctrine de ce grand païen pour défendre la rationalité de leurs dogmes religieux; dès lors, les deux choses sont allées de pair : philosophie et foi ont eu la même sphère d'action.

Ce concours de la religion est plus manifeste encore dans L'extension de la pensée Aristotélicienne. De Rahbi le Saint qui vivait au second siècle de notre ère, à llasdaï Crescas qui remplit de son nom la seconde moitié du \me siècle l, les Israélites ne cessent d'utiliser Aristote danâ L'interprétation

1. L. Germai n-Levy, Maïmonide, p. 33 el p. 240-241, F. Alc;m; Paris, 1911 [Collection des grands Philosophes).

de la Bible ; c'est là le grand maître auquel ils reviennent toujours. Il y a une scolastique Juive.

Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, les Syriens se mettent à traduire les œuvres des philosophes grecs, principalement celles d'Aristote; et ce travail ne fait que gagner en extension jusqu'à l'avènement du Mahométisme *. Les Arabes, alors, prennent contact avec cette littérature qui s'est déjà développée pendant cinq siècles. Ils s'en servent pour l'interprétation du Coran ; et naturellement, c'est le Stagirite qui tient la place dominante dans cet ordre de préoccupations : c'est visible surtout chez Avicenne et Averroës. H y a une scolastique mahométane.

Au commencement du xuie siècle, la poussée de la civilisation arabe devient si forte que l'on ne sait plus comment se défendre. Le danger, ce n'est plus le cimeterre qui a fait tant de ravages dans le passé; c'est la philosophie d'Aristote commentée par Averroës, la philosophie de ce vrai naturaliste auquel on a jusqu'alors fermé l'entrée du

1. Le Baron Carra de Vaux, Avicenne, p. 44-45, F. Alcan, Paris, 1900 (Collection des grands Philosophes).

Temple. Prenons leur capitaine, répond bravement saint Thomas. Et la scolastique chrétienne commence pour de bon : il s'agira désormais d'adapter la pensée du Stagirite aux exigences de nos dogmes. Il y a donc trois scolastiques, au lieu d'une; et c'est faire mentir l'histoire que de mentionner uniquement celle qui s'est créée en notre faveur.

Mais je ne perds pas le fil de mon discours. Portée sur les ailes de la religion, intimement liée à l'interprétation et par là même aux vicissitudes historiques de trois dogmes différents, la pensée d'Aristote s'est répandue dans l'univers entier et jusques dans L'âme de la jeunesse. Or, que représente la religion, quels que soient d'ailleurs ses fondements historiques? Une aspiration de l'a me à dépasser les frontières de la nature pour communier à l'éternité divine, un besoin fondamental de jouir enlin d'une existence meilleure et dont la durée n'ait pas de limite. La religion est la forme supérieure du vouloirvivre. Et c'est à ce point que je trouve la j ustilication de ma doctrine : les idées se propagent surtout par la vigueur des sentiments qu'elles provoquent.

Il faut donc le conclure, bien que ce soit un aveu très humiliant pour notre espèce : ici-bas, la force de la vérité ne suffit pas à la faire prévaloir; son succès dépend surtout de la manière dont elle meut notre sensibilité. Xous n'avons pas de « mètre », comme le disait Pascal; ou si nous en avons un, ce n'est pas sur cet étalon que l'on décide en dernier ressort. Par suite, il faut s'attendre à voir fleurir et prospérer à l'indéfini les doctrines les plus erronées. C'est ainsi que s'est introduit le mahométisme, bien que ]\Jahomet n'ait jamais fourni aucune preuve de sa mission divine; c'est ainsi qu'a triomphé le protestantisme, en dépit de sa rupture visible avec la tradition de l'Eglise. Le courant des idées et des aspirations du temps était le plus fort, et tout a été décidé.

A quoi tiennent ces graves écarts ? A l'étonnante faiblesse de notre raison. C'est le Drocès de Pascal contre « l'homme déchu » qui se justifie à la lumière de l'histoire. « Ce

n'est point ici le pays de la vérité; elle erre inconnue parmi les hommes. » « L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce. » « Nous sentons une image de la vérité et ne possédons (pie le mensonge; incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement. » « Quelle chimère tjst-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction,quel prodige .Muge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers. Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile. Apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu. »

Mais alors, faut-il donc renoncer à l'idée du progrès indéiini, à l'espérance en cette marche vers le meilleur qui doit s'achever par une harmonie générale de toutes choses? Le progrès indéiini ! en fait, nous en sommes loin. Il est bon cependant de dire quelques mots sur ce problème qui a si fortement pas-

sionné la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Dans la civilisation indo-européenne, le progrès des sciences mathématiques et même des sciences de la nature est un fait incontestable; on peut ajouter qu'il s'y est également révélé un certain progrès métaphysique : du vieux Thaïes jusqu'à nous, les questions, sur ce domaine, ont fini par se poser d'une manière plus précise et plus profonde. Il y a même des raisons solides de croire que, dans toute peuplade primitive qui se mettrait à réfléchir, il se produirait aussi un phénomène analogue, à moins que certaines circonstances extérieures ne vinssent arrêter cette évolution naturelle des choses. Mais de croire que cet effort vers le mieux finira par s'étendre à toute la terre et s'y fixer pour toujours dans la conquête de l'ordre, ce n'est rien de plus qu'un rêve de primaire. Où a-t-on pris que la vie humaine doit suivre à l'indéfini une marche progressive? Il s'est écoulé des milliers de siècles avant nous, que nous ignorons complètement ; il s'en écoulera probablement un plus grand nombre après nous, qui ne nous sont pas moins impénétrables. Notre expérience n'est qu'un éclair dans

la profondeur dune nuit éternelle. Dès lors, comment essayer de prévoir le chemin que prendra l'humanité dans son voyage à travers l'infini? (le n'est pas plus sensé que de vouloir décrire la forme et la grandeur d'un continent, pour en avoir touché le littoral en descendant d'un bateau.

Je reviens à Pascal pour la troisième l'ois. Si vous voulez savoir le sens et la valeur de la vie, faites intervenir une Providence toute-puissante : « écoutez Dieu » ; lui seul peut « démêler cet embrouillement ».

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