CHAPITRE X
Notre enquête est terminée. L'éveil de l'intelligence chez l'enfant, son demi-sommeil chez le primitif où domine encore la forme mythique de la conscience, sa prise de possession par elle-même dans les peuples civilisés, les lois qu'elle doit suivre dans sa marche et dont l'éducation peut lui donner l'habitude libératrice, la nature et l'étendue de son rayonnement social : autant d'aspects de la question qui se sont présentés l'un après l'autre et que nous avons étudiés. Maintenant, l'heure est venue de dégager la conclusion qu'entraîne cette longue série de recherches : il faut voir avec plus de précision quelle est la place qui revient à l'intelligence dans la direction de la vie.
On connaît la réponse des Grecs à ce problème capital : « Rien n'est fort comme la raison. » On peut et l'on veut dans la mesure où l'on sait. Peu à peu, l'action purificatrice de l'intelligence descend jusqu'à la racine de nos instincts, leur impose sa discipline et fait triompher la justice. Telle est la solution du vieux Socrate, de Platon, son génial disciple, et d'Aristote lui-même, bien qu'il ait senti plus vivement que ses prédécesseurs la force considérable de l'élément passionnel. Et, en parlant ainsi, ces grands hommes ne faisaient que traduire la pensée de tous les Hellènes, celle que représente la Minerve du frontispice duParthénon. On retrouve la même manière de voir dans Descartes, Spinoza et Leibniz principalement qui suit de si près, en cette matière, la croyance des Grecs. Tous les grands intellectualistes ont toujours soutenu plus ou moins rigoureusement que « la raison ne se laisse pas vaincre », qu'elle domine tout, finit par sullire à tout. Bien vivre, pour eux, se réduit à savoir.
Vules progrès de la psychologie, il est difficile, à l'heure actuelle, de défendre entièrement ces fières affirmations. Mais il en reste, entre autres choses, une idée fondamentale qui trouve ici sa place : /c'est que l'intelligence nous assure la supériorité 'dans l'action et finit toujours, dans l'ordre des doctrines, par mettre la victoire de son coté, que l'on veuille bien retenir ces deux points.;
D'abord, c'est par l'intelligence que l'on se rend compte de toute situation donnée ; la sensation n'y suffit pa's, à moins qu'elle ne soit hypocritement imprégnée de raison : ce qui est sans doute le cas pour « l'intuition » de M. Bergson. Car connaître le présent, c'est en pénétrer les caractères et la suite qu'ils appellent de leur nature : connaître le présent, c'est le comprendre. Je me souviens qu'un jour je causais à Angers avec un jeune catholique qui, depuis lors, est devenu député de Paris. « Les œuvres religieuses de notre temps, me disait-il, sont toutes en retard d'une révolution; elles sont faites pour le passé, non pour le présent. Chacune d'elles
suppose plus ou moins une France catholique; et cela n'est pas : c'est le catholicisme qu'il s'agit de l'aire renaître. Quand est-( >e donc que l'on tiendra compte de ce fait ? » Eh! la cause de cet aveuglement est bien simple : c'est que l'on va de vitesse acquise, c'est que l'on persiste à voir le monde sous le prisme de ses habitudes, au lieu de chercher à comprendre.
A la veille de la Séparation, les religieux achetaient et bâtissaient comme s'il n'en était rien, procédant d'ailleurs à Rencontre du Pape qui ne cessait de les prévenir. Ils gardaient toute la sécurité d'un lapin de garenne qui sautille gaiement dans le thym et la rosée, pendant que le chasseur braque son fusil. N'avaient-ils pas fait des neuvaines à leur saint patron; et l'orage n'était-il pas conjuré? Je passais un jour à Clermont-Ferrand. Tout à coup, j'aperçus près de la gare un grand et bel établissement dont la construction avait été subitement interrompue : il en était comme de la Cartilage dont nous parle Virgile : « pendentque ruina» ». Je me permis alors de demander ce qu'il en était, à la personne qui m'honorait de sa compagnie. « Ce
sont, me répondit-elle, des religieuses qui continuaient à bâtir la veille même de la loi ». — Elles n'avaient donc rien compris, ces femmeslà, au mouvement qui se produisait depuii longtemps déjà dans le monde de la politique française. — « Ce ne sont pas les seules, ajouta la vieille et très spirituelle dame qui était à mes côtés; nombre d'autres n'ont pas été plus sages. » Et son histoire de cas analogues fut longue; elle n'en finissait pas.
'""Juge du présent, l'intelligence est également notre unique moyen d'anticiper l'avenir : c'est grâce à sa lumière que nous mesurons la portée et les conséquences de nos actes. .Allea, par exemple, quêter auprès d'une dame, soit pour un hospice, soit pour un hôpital. Dès qu'elle a compris, elle délie sa bourse. Le spectacle de la souffrance frappe ses nerfs et lui cause une impression pénible : c'est assez, généralement, pour qu'elle soit généreuse. S'agit-il, au contraire, d'une œuvre à longue portée, telle que la fondation ou l'entretien d'un enseignement supérieur, l'accueil est tout différent. Là, les nerfs ne sont plus intéressés, la sensation n'intervient pas; et par
ailleurs, on a si peu l'habitude de la réflexion
que Ton ne comprend pas ou ne comprend que vaguement le rôle immense que peut jouer dans le milieu social une institution de cette qualité. On ergote, on chicane, et finalement Ton ne donne presque rien.
On pourrait raisonner de même à l'égard de la plupart des oeuvres catholiques, si nombreuses et d'inspiration si diverse. Elles viennent du cœur et sont dignes à ce titre d'une respectueuse sympathie. Mais, d'ordinaire, on y oublie trop que le meilleur moyen de « pouvoir » c'est de « prévoir ». Elles ne relèvent pas assez de la « catégorie de l'universel » : la perspective y fait défaut. Voilà pourquoi elles sont plus ou moins éphémères ou frappent à côté du but. Ce qui leur manque le plus, c'est une judicieuse et forte compréhension des aspirations modernes qui sont faites pour durer, c'est l'empreinte de la raison.
A quoi serais-je donc tenté de comparer notre résistance aux ennemis du dedans.' A la fuite d'une caravane d'Arabes dans le désert. A un moment donné, ils s'arrêtent tout haletants et dressent leurs tentes. Mais bientôt ce fragile abri disparaît troue, dépecé et ren-
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versé sous une pluie de schrapnells. Ils vont alors camper à la distance de quelques kilomètres, où ils ne tardent pas à subir une autre bousculade de même nature. Ou, si Ton préfère une autre image de la même idée, nous ressemblons trop à des jardiniers auxquels on jette des pierres et qui ne songent pas à prendre leur échelle pour voir du haut d'un mur d'où vient la grêle et pourquoi. Xous avons d'indéracinables préjugés, des conceptions factices qui nous empêchent de bien « voir » la nature du mal et par conséquent de bien « prévoir » les vrais moyens de le combattre.
C'est dans la lutte des doctrines surtout, que la supériorité de la culture intellectuelle montre son efficacité. Regardez au spectacle que nous donne l'Université de France. Directement ou indirectement, par ses maîtres ou par ses anciens élèves, c'est elle qui dirige le courant de l'opinion publique. Son prestige est reconnu de tous; il est accepté par ceux-là mêmes qui sont les plus hostiles à ses doc-
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trines. Paul Bourget, Barrés, Ém, Fa guet, et
hier encore Jules Lemaître : autant d'auteurs dont la moindre pensée est accueillie» avec empressement dans les revues ecclésiastiques et mentionnée comme un oracle. On ne cite pas facilement un abbé, même quand c'est un homme de valeur. 11 ne porte pas l'estampille; il n'a donc pas d'autorité. Ainsi des Facultés étrangères, particulièrement en Allemagne : elles donnent d'ordinaire la solution qui prend cours. D'où vient cette sorte d'hégémonie de la pensée? Considérez, afin de le comprendre, la longue série de terribles épreuves qu'ont du subir les professeurs pour obtenir leur chaire; remarquez aussi comment cette légion de talents d'élite se recrute chaque année parmi les intelligences les plus vigoureuses et les plus richement outillées. L'université résiste et triomphe, parce qu'elle est l'organisation méthodique de l'esprit.
Suivez cet exemple, que vous avez d'ailleurs été les premiers à donner dans les siècles .intérieurs. Fondez une œuvre similaire, tout en vous aidant de ce que l'enseignement officiel a de meilleur et de fécond; faites surgir une génération d'écrivains libres et forts. Et la
renaissance du christianisme ne sera plus éphémère comme un coup de vent; elle pénétrera peu à peu dans les âmes, elle durera. Peut-être aussi finira-t-on par vous offrir la couronne d'or comme elle fut offerte à César. La victoire sera lente, sans doute, si l'on emploie cette tactique ; l'efficacité de l'intelligence n'a pas la brusquerie dune canonnade. Mais l'effet acquerra d'autant plus de stabilité, qu'on aura mis en exercice des moyens plus nobles et plus pacifiants.
Que redoutez-vous donc? Est-ce que les succès intellectuels ne font pas partie de vos glorieuses traditions ? La théologie des Pères, la théologie du moyen âge, celle du xvne siècle : trois formes différentes du dogme révélé et dont chacune a marqué son empreinte sur toute une série de générations. Or, que représentent ces traductions humaines du divin? La première est l'œuvre d'esprits supérieurs, tels que Clément d'Alexandrie, saint Athanase, saint Augustin. La seconde rappelle les grands noms de saint Bonaventure, d'Albert le Grand, de saint Thomas et de Duns Scot. Derrière la troisième se dresse toute la pléiade de génies qui a fait l'honneur du siècle de Louis XIV.
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Toutes trois ont leur cause dominante dans le travail de la penser.
Si manifeste que soit la royauté de l'intelligence, elle ne suffit pourtant d'elle-même ni à diriger les esprits, ni à gouverner les âmes. Elle est singulièrement triste à cet égard, l'histoire de la pensée humaine.
D'abord, le travail de la spéculation philosophique ne donne pas aux esprits l'aliment dont ils ont besoin, et qui est la vérité; il tend même à s'en écarter toujours plus, au fur à mesure qu'il avance.
(irandeest l'idée qu'apportent Anaxagore et Socrate ; plus grandes encore, celles que développent Platon et Aristote, qui d'ailleurs marchent dans la même voie. Quel riche filon que celui que ces grands hommes ont ouvert dans la montagne de l'inconnaissable ! Mais ce beau mouvement, cette série d'innovations dogma-
tiques ne se maintient pas. Aristippe et Antisthène font déjà bande à part, même du temps de Socrate : ils prennent la pensée du maître par ses petits côtés et n'en tirent qu'une vaine éristique. Plus tard, les controverses se multiplient, toujours plus ou moins puissantes dans l'attaque, toujours également impuissantes dans la défense, jusqu'à ce que Pyrrhon vienne dire, Comme le fera Kantchez nous : a Nous ne savons rien des réalités métaphysiques; nous ne connaissons que nos phénomènes ».
Au xvie siècle, le dogmatisme n'apparaît même pas, excepté dans les écoles théologiques dont le langage a cessé de plaire. Le trait distinctif du temps est une sorte de griserie d'indépendance. Chacun défend ce qui lui plaît. Et ce qui domine, comme un leit-motiv, ce tintamarre de cervelles philosophiques, c'est la célèbre formule de Montaigne : « Que sais -je ? »
« Pour les philosophes, s'écrie Pascal avec ironie, 288 souverains biens1. » Et, si notre siècle n'en peut pas compter davantage, c'est qu'il a perdu tout espoir de résoudre la question.