‹ L'intelligence et la vieChapitre 57 sur 63 · Pensées, p. 433. Ed., Ern. Hayet · texte numérisé non relu

Pensées, p. 433. Ed., Ern. Hayet

« Mettons les choses au mieux, remarque M. lîalfour. Supposons que tout homme et toute femme, ou plutôt tout garçon et toute iîlle (caria raison serait-elle privée de se -droits chezdes personnes demoins de vingt el un an?) que tout être intelligent enfin a les capacités et la discipline requises pour s'attaquer aux questions morales. Armons-le des méthodes critiques les plus récentes et assignons-lui pour tâche d'estimer avec pleine liberté d'esprit les titres que la charité, la tempérance et l'honnêteté, le meurtre, le vol et l'adultère ont à l'approbation ou à l'improbation de l'humanité. Quel serait le résultat d'une telle expérience? Quel chaos d'opinions sortirait de là! Mais même il se pourrait faire qu'avant que nos jeunes critiques lussent arrivés à refondre les dix commandements, ils demeurassent embourbés clansla question préliminaire de savoir si les jugements portant approbation ou improbation morale sont de ceux qu'on doit attendre d'êtres raisonnables; si les termes « bien » et o mal •< représentent quelque chose de plus durable et de plus important que certaines prédilections et certaines répugnances largement répandues, et qui se trouvent par

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hasard soumises plus ou moins arbitrairement à des sanctions sociales et Légales. Je crois

fort probable que les conclusions auxquelles ils arriveraient ici auraient un caractère purement négatif *. »

Le premier élan de la raison est d'affirmer ; mais son dogmatisme n'a pas assez de force pour se maintenir. Elle ne tarde pas à s'engager dans la voie de la critique et de la négation; et, une fois sur cette route, elle va jusqu'au bout. Elle nie le monde extérieur ; car il serait inquiétant qu'il existât quelque chose de tel. Elle nie l'existence de l'âme et même celle du moi. Enfin, pour achever son œuvre de destruction, elle se nie elle-même ; et la voilà en présence du vide absolu. La raison est la plus puissante, la plus radicale, la plus subtile, la plus merveilleuse des machines pneumatiques. Comment voulez-vous dès lors qu'elle soit une maîtresse de vérité ?

1. Les bases de la croyance, p. 156, Ed. Montgrédien ; Paris.

La raison est incapable de nous apprendre la vérité ; et, quand elle y tombe, elle ne nous en donne pas l'amour dominant.

Les vrais stoïciens sont rares, si toutefois il en a jamais existé de tels. Généralement, riiomme ne se détermine pas au bien, du fait même qu'il en a la connaissance : il i'aut que l'automate se mette de la partie; c'est avec ses « deux pièces » qu'on passe à l'action.

On raisonne le plus souvent « en paroles, sans avoir presque l'objet dans l'esprit ». C'est ainsi que « les hommes pensent la plupart du temps à Dieu, à la vertu, à la félicité; ils parlent, raisonnent sans idées expresses. Ce n'est pas qu'ils n'en puissent avoir... Mais ils ne se donnent pas la peine de pousser l'analyse ». Nos paroles sont « une espèce de Psittacisme » « à la mahométane », « qui ne fournit rien pour le présent à l'esprit... » « autant le vent en emporte ». « Cicéron dit bien quelque part, que si nos yeux pouvaient voir la beauté de la vertu, nous L'aimerions avec ardeur; mais cela n'arrivant point, ni rien

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d'équivalent, il ne faut pas s'étonner si (Lins les combats entre la chair et l'esprit, l'esprit succombe tant de fois1.»

Voilà le train de la vie humaine : voila d'ordinaire tout le concours que la connaissance apporte à la pratique. Cet indice de faiblesse, Leibniz l'a dépeint sous une forme plus tangible et plus gracieuse dans son Discours sur les beaux sentiments. « On voit, dit-il, des personnes graves ressembler au chat d'Esope. Jupiter changea un chat en fdle, à la prière d'un jeune homme qui aimait éperdûment le chat et qui ne manqua pas d'épouser la fille. Elle était habillée magnifiquement le jour de ses noces et gardait le sérieux autant qu'il lui était possible. Mais une souris parut par hasard; cet objet démonta toute sa gravité. Habits, appareils, tout fut jeté, renversé, foulé, pour courir après la souris. Voilà l'image des hommes qui n'ont pas assez de force d'esprit. Le moindre divertisse ment les fait négliger les plus importantes affaires2. »

Pascal, à son tour, décrit le même fait,

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