‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 10 sur 44 · CARPE PRAIRIES · texte numérisé non relu

CARPE PRAIRIES

vous cacher qu'en tombant je vous entrainerais avec moi dans l'abime.

“ Puisque donc le moment d'agir est venu, sachons oublier, pour un certain temps, les

laisirs de la vie facile que nous avons menée usqu'ici, sachons redevenir hommes d'énergie. Combinons notre plan, réurissons toutes nos forces afin de contraindre la main de la fortune à nous aider plutôt qu’à nous laisser choir, Et quand une fois nous aurons franchi le périlleux obstacle, nous reprendrons là-bas, sur le sol de France, notre joyeuse vie.

—Bravot bravo! s'écrièrent Deschenaux et DeVilliers.

— Vous aves raison, dirent à la fois Corpron ot Cadet,

—Mais, poursuivit Bigot, nous avons d’autant plus besoin d'agir de concert qu'il nous va falloir faire face à des circonstances imprévues. Je vous avoue, pour ma part, que certain plan que j'avais formé pour notre trèsprochain retour en France, devient irréalisable, pour cette année du moins, vu l’expédition que ces maudits Anglais dirigent sur Québec. Comment croire, en effet, que le roi accepterait notre démission à la veille de cette crise imminente que la colonie va bientôt traverser ?

« C’est bien dommage ; car, outre que nous avons pu, ce printemps, réaliser en espèces les biens que nous avions acquis, mes mesüres étaient prises pour que vous me suivissiez tous en France, cette année même. L'orage n'aurait éclaté que. sur nos successeurs. Déjà même j'avais commencé à mettre ce projot à exécution. Ainsi, Varin, le commissaire de la marine à Montréal, n'a dû son retour en France qu'à mes sollicitations.

En voilà un qui est heureux! murmura Deschenaux. 1l jouit maintenant, sans alarmes, de l'immense fortune qu'il a pu s'amasser en fort peu de temps.

—J'avais encore su procurer à Péan, sous prétexte de mauvaise santé, ce congé d’ab.

sence qui lui a permis de s'acheter là-bas de grands biens. Et c'est ainsi que je voulais vous faire tous battre en retraite vers la France, les uns après les autres, me réservant, comme votre chef, la partie la plus périlleuse de ces opérations vraiment stratégiques, celle de former à moi seul votre arrière-garde et de quitter le dernier cé terrain miné qui menace à chaque instant de sauter sous nos pieds.

Mais comme tous ces beaux projets seront mis à néant par l'arrivée prochaine des Anglais, il nous faut tâcher de tirer le meilleur parti possible des événements et de tourner à notre avantage Les couséquences qui en pourront résulter. :

« Messieurs, continua-t-il après avoir jeté à ses-complices un regard profond qui fit baisser La tète à chacun d'eux, comme je vous l'ai dit tantôt, votre sort est étroitement lié au mien. Ma perte causerait infailliblement la vôtre. Etant donc assuré de votre discrétion, je n'hésite pas à vous confier le secret tarxible dont dépend notre conservation, Au

int où nons en sommes rendus dans nos relatonéaves MM. les ministres du roi, le seul moyen de salut qui nous reste 8e trouve, à

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mon avis, dans la victoire des armes britanniques et la cession de la Nouvelle-France aux Anglais,”

Les gestes d'assentiment qui échappèrent À ses convives indiquèrent à Bigot que tous avait saisi la portée de cet argument.

—Vous comprenez qu'en laissa lé pa après une lutte acharnée de plusieurs Lee il nous sernit encore assez facile de faire entrer une partie des énormes dépeñsés:

entraînées jusqu'à présent par notre adn nistration, dans les frais : considère qu'exigerait cette dernière et désastret campagne. 1! ne nous resterait alors ‘qu'à nous prémunir contre les attaques de nos ennemis sur notre conduite et notre pr pr antérieures, Mais je crois qu’une fois en France, il nous serait aisé de prévenir ce dangér en sacrifiant chacun quelques milliers d'éeus pour conserver et acquérir des influencés à la Cour.

“ Que nos armes soient victorieuses, au contraire, et voyez d'ici le désastre qui nous attend, Notre administration se prolonge indéfiniment, les dettes s'accumulent de plus en plus, et nous sommes exposés à une reddition de compte scabreuse, lo:sque la patience et la : libéralité du roi seront lassés de voir tant de millions enterrés sous quelques arpents de neige, comme M. de Voltaire définit, si mal, entre nous, l'immense et riche territoire du Canada, Je crois donc, et ce n’est qu'après y avoir longtemps réfléchi que j'en suis arrivé à ce moyen extrême, je crois donc qu'il nous faudra violenter la fortune et la contraindre à favoriser les armes anglaises, si les nôtres s'acharnaient à nous donner la victoire.

—Mais, interrompit Cadet en bégayant de peur, vous aurez donc recours à la trahison ?

—Pourquoi pas?

Les misérables pillards que Bigot dominait de toute la hauteur de son infernal génis et de sa force indomptable de caractère, durent courber la tête sous le froid regard de l'intendant.

—Ecoutez! continua-t-il, si vous ne vous sentez pas le courage d'affronter directement les risques de cet acte nécessaire—donnez-lui le nom que vous voudrez-—reposez-voué sur moi de ce soin, Seulement, malheur à celni d’entre vous qui oserait jamais desserrer les lèvres à ce sujet! Vous sayez que ma police à moi est bien faite et qu’elle est même meilleure que celle du roi. Je ne donnerais pas à cé double traître deux jours de vie, Votre rôle sera bien simple, Vous êtes tous assez riches maintenant pour cesser vos dilapidations, Agissez donc honnêtement dans vos transactions publiques, montrez un grand zèle pour le service du roi, afin d'achever d’aveugler le marquis de Vaudreuil et de parvenir à convaincre le général de Montcalm de la droiture de nos intentions, Quant au reste, je m'en charge. Est-ce dit, messieurs ?

Tous ses hôtes lui tendirent simultanément la main. :

—C'eit bien! Y a-t-il longtemps, Deschonaux, que vous avez vu de Vergor?

—J'ai diné tout dernièrement avec lui,

—Se rappelldit-il le fameux coup de main

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que je lui ai donné pour le libérer du procès qu'il lui fallut subir en 1757 à cause de sa lâche défeuse du fort de Beaustjour ?

1} m'en a précisément causé la dernière fois que je l'ai vu.

+-Ast-il donc encore assez de cœur pour me gardür dé la reconnaissance ?

—Dame l'on pourrait en douter sans jugement téméraire; mais enfin, il me renouvelle à todt provos l'assurance de son dévouement pour vous.

11 faudra, dans ce cas, l'entretonir dans ses Données résolutions en lui rappelant combien je pourrais aisément le perdre si jamais il refnsait de m’obéir en quoi que ce fût,

—0Oe sera facile.

—Vouilléz, en outre, lui signifier d'ici à quelques jours d'avoir à se tenir prêt pour le premMier moment où j'aurai besoin de lui. Mainténant, chiérs amis, je vous laisse libres de rester à table ou d'aller, si vous l’'aimez mieux, vous réposér, Quant à moi, je vais gagner mon lit. Car il nous faudra dernain être sux pied de bonne heure, si nous ne voulons pas manqtier la chasse.

Bigot sonna et se fit apporter un martinet d'or dont Sournois alluma la bougie.

L’intendant avait une chambre à roucher “dane le grand corps de logis du château. Mais ce n'était que pour la forme, vu qu'il n'y passait presque jamais la nuit, Il couchait, au contraire, dans la tourelle de l’ouest où il occupait, au rez-de-chaussée, un petit apparte. ment situé au-dessous de celui où nous avons vü Sournois apporter la jeune fille,

Cette particularité n'était connue que de Bigoôt, de Sournois et de Mme. Péan, qui seuls savuient quelles étaient les voies de communication avec la tour, isolée complètement, en apparence, du reste de l'édifice. Aussi Sournos était-il seul chargé du service de la tourelle, et lorsque la folâtre dame Péan la venait habiter, le disgracieux valet servait momentanément de page à la femme de ce pauvre aide-major,

L'intendant se rendit donc à la chambre du -châteun où il était ceñsé coucher, Elle était située au réz-de-chaussée et réardait le nord.

Il y entra, vorrouilla la porte au dedans, et marchant vers son lit, il en déplaca les couvérturoset donna deux ou trois coups de poing dans les oreillers, afin de laisser croire que . C'était 1à qu'il avait dormi.

Ensuite, il alluma une lanterne sourde, éteiguit la bougie du martinet et se dirigea vers une armoire dont le fond était scellé dans le mur.

Ï1 ouvrit l'armoire et poussa certain ressort * caché qui fit tourner un panneau dissimulé dans la boiserie, Cette ouverture secrèté laissa voir un petit escalier dérobé qui descendait dans l’épaisse muraille,

L'intendant referma derrière lui la porte de l'armoire ainsi que le panneau, et s'engagea dans le sombre escalier, juste assez large pour donner passage à un homme.

Une autre porte l'arrêta, quand il eut descendu douze marches. Il la toucha du doigt.

Elle s’ouvrit et se réferma sans bruit, comme par énchantement,

Bigot se trouvait dans la cave du château,

11 marcha droit au mur du pignon de l'ouest,

où une autre ouverture, praticable seulement pour celui qui en avait le secret, lui livra pas. sage et le conduisit sous le rez-de.chaussée de la tourelle,

—Je ne sais trop comment cette jeune fille va m'accueillir, dit-il en gravissant les degrés,

Arrivé devant la chambre ou Sournois avait laissé la pauvre enfant seule et sans connaissance, Bigot frappa discrètement,

Ne recevant aucune réponse, il ouvrit la porte et pénétra dans le mystériecx boudoir.

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