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CHAPITRE III

BEATHE.

Une heure s'était écoulée depuis que Sournois l'avait laisséo évanouie dans la tour de l'ouest, lorsque la jeune fille reprit connaissance,

La somptuosité de l'appartement, la lumière pâle jetée par la bougie sur la riche tenture à personnages qui couvrait les murs, le silence régnant dans la chambre, ne lui parurent d'abord que la continuation des rêves qui l'avaient agitée pendant qu'elle était évanouie.

Mais la, fatigue qu'elle ressentit aussitôt par tous ses membres l’éveilla tout à fait, et elle se mit sur son séant,

—Mon Dieu! se dit-elle, où suis-je donc ?

Que s'est-il passé ?

Ses yeux interrogèrent avec une curiosité mêlée d’effroi les objets, nouveaux pour elle, qui l’entouraient.

Pendant quelques minutes, sés regards errèrent d’un meuble à l'autre avec cette lenteur qui indique une profonde préoccupation d’esprit.

Elle cherchaït à se ressouvenir.

Ses yeux s'étant arrêtés sur l’un des sujets mythologiques de la tapisserie, qui représentait, avec tout le cynisme dout cette époque était capable, Jupiter déguisé en satyre et surprenant Antiope, le sang lui monta aux joues,

Sa pudeur de jeune fille lui fit détourner avec dégoût la tête de cette allégorie transparente qu'elle ne comprenait pourtant qu’à demi.

Puis elle sauta à bas du lit avec autant de terreur que si elle s'y fût trouvé couchée au milieu de reptiles.

Elle 5e rappelait maintenant les événements de la soirée : sa rencontre avec l’intendant Bigot, la frayeur que lui avait causée la pour. suite, les propos cyniques et l'assaut de Sournois.

—Oh mon Dieu! s'écria-t-elle en tombant à genoux, protégez-moi contre les desseins pervers de l’intendant! Vous, mon bon père, et toi, mère chérie, qui êtes maintenant au ciel, ne permettez pas que votre enfant devienne la victime de cet homme infâme !

Une résolntion soudaine jaillit ensuite. du cerveau de la jeune fille,

Elle courut vers la porte qu'élle essaya d'ouvrir. Mais Sournois l'avait verrouillée au

dehors ; et les efforts de la pauvre enfant

furent inutiles,

nd D €

Alors elle se dirigea vers une des fenêtres après en avoir écarté les épais rideaux.

Le silence le plus complet régnait autour du château, et la lune, qui apparaissait à travers la cime des grands arbres, semblait s'y bercer mollement endormie sur ce lit de feuillage qu'une faible brise agitait doucement, comme une blonde créole qu'on voit se balancer dans un hamac en rêvant à ses amo

Notre héroïne mesura d’un regard attéré la distance qui la séparait du sol, Lé

Il y avait au moins trente pieds de hauteur |

Comment franchir cet obstacle qui s’opposait à sa fuite, faible et seule comme elle était ?

De nouveau cette pensée ébranlia son courage, et ellefse mit à pleurer.

Alors, ainsi qu'il arrive bien souvent dans les situations désespérées, les souvenirs heureux du passé vinrent en foule, comme une joyeuse volée d'oiseaux, s’abattre sur son front, Car lé malheur semble souvent se complaire

voa l'ironie à la cruauté, en nous rendant plus cuisantes les souffrances du présent par le douloureux contraste qu'offre la souvenance des plaisirs évanouis.

Aussi mademoiselle de Rochebrune vit-elle tout d'abord défiler devant ses yeux les heu. reux épisodes de son enfance,

Elle se rappela les tendresses que lui prodiguait sa mère, qu'elle voyait, dans sa pensée, comme une blanche apparition penchée sur son lit d'enfant pour lui donner le dernier baiser du soir,

Elle se revoyait entre Mme et M, de Rochebrune, Celui-ci tenait sa fille sur ses genoux et chaussait ses pieds mignons d’une charmante paire de mocassines qu'il venait de lui apporter à la suite d’une expédition contre les sauvages, L'enfant battait des mains à la vue des brillantes broderies en piquants de porc-épic teints de couleurs vives et variées.

Puis Mme de Rochebrune, morte alors que sa fille n'avait pas encore six ans, s’effaçait du tableau, et Berthe se retrouvait seule avec une vieille servante qui tâchait de lui faire oublier, par ses gâteries, la mort de la mère et l'absence de M. de Rochebrune, que le service tenait éloigné de ue durant la belle saison.

Venait ensuite le souvenir d’un été passé à Charlesbourg, où la vieille Marie l'avait menée chez un parent de la servante.

A'travers ses larmes, elle ne pouvait s'empècher de sourire en se voyant courir, avec deux petites filles de son âge, sur les riants côtoaux de Charlesbourg.

Le ‘ciel était bleu, brillant le soleil, et les papillons secouaient leurs ailes d'or sur les foins embaumés. Soudain l’une des paysannes s'arrétait én poussant un cri de joie, Et les trois latins s'agenouillaient auprès d’un picd de belles fraises roses comme les lèvres gourmandes qui les savouraient,

Ee sourire persistait à effleurer sa bouche à la seule pensée qu'au retour de cette course joyeuse, le fils du fermier lui avait donné un gt ne qu'il venait de prendre dans le

Es farénche pet. aval bientôt fini par |

D LE + ver res 0 sa nourure dans le er de sa jeune nes Alors elle couvrait de baisers les longues

soyeuses oreilles du lévrauit, qui n nuait pas moins à croquer son sir

dents et avec des petits mouvements qui plongeaient l'enfant en extase, . he à

Puis, c'était l'hiver, et Berthe. æ,. ) au coin du feu avec son père et. un petit à elle, Raoul de Beaulac,

Celui-ci, qui avait trois ans de,

venait tous les soirs e cits de batailles et de combats af.

8a jeune imagination. de

Tandis que la vieille Marie acte à moitié perde dans l'ombre derrière, un. angle de la vaste cheminée, le feu t dans l'âtre en pétillant, et faisait danser sur lès murs de la salle des ombres bizarres que.les deux enfants prenaient pour les fantômes guerriers morts dont le vieux militaire leur racontait les glorieux exploits.

Son cœur palpita plus vite encore quand le souvenir de la perception de ses premiers sentiments d'amour lui revint à la mémoire,

C'était par une après-midi du mois de juillet de l’année qui vit mourir M. de Rochebrnne,

Les deux enfants, Berthe avait alors douze et Raoul quinze ans, étaient sortis de Fe y pour aller folâtrer dans leé cham laient alors leur verdure à l’endro re nant occupé par le faubourg Saint-Jean. .

L'air était tiède et parfamé. Le soleils/ins clinait lentement à l'horison en versant des flots de lumière sur les eaux du fleuve, qui semblaient dormir dans la baïe formée par la rive nord du Saint-Laurent et l’e de la rivière Saint-Charles,

Les blanches maisonnettes de EU miraient leurs toits rouges et pointus.dans l'onde calme et transparente du fleuve; et,

plus loin, entre l’île verdoyante d'Orl et.

la Pointe-Lévi, la voile d'un bateau s'était arrêtée assoupie par l'absence de vent et le doux roulis des vagues parerseuses.

De temps à autre une rumeur, à demi étouffée par la distance, s'élevait au-dessus de là ville et arrivait jusqu'aux enfants,

Autour d'eux chantaient les cigales. Des oisillons voltigeaient dans les blés veris.eb se jetaient l’un à l'autre leurs gazouillements,

Berthe, qui n'avait alors que douze ans, se laissait aller à un babil naïf et sans suite, ses paroles suivant le vol de: ses folätres pensées et parfois celui des libellules au corsage d’or dont les ailes diaphanes bruissnient parfois à son oreille.

Quant à Raoul, ses quinze ans révolus, avec en outre certaine autre cause dont nous aus rons bientôt le secret, lui inspiréient un air sérieux et rêveur qui étonnait d'autant plus Berthe qu'elle avait rémarqné, depuis quelque temps, combien son compagnon de jeu se montrait avec elle taciturne et rêveur,

—Qu'as-tn donc, Raoul ? lui demanda-t-elle tout à coup; tandis que celui-ci

avoir jeté à la dérobée un longr À son amie, T'ai-je game ve send un à triste ? pe

—0Oh non! i?

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