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et disparaître au regard comme deux l'avaient su faire
Les dix Anglais s'étaient cependant concertés, Il leur fallait amener quelque prison nier, Mais où en prendre? Le quartier où ils se trouvaient étant désert, à part trois ou quatre maisons qui longeaient la rue Saint Roch dans le voisinage de la chapelle, incore semblaient-elles inhabitées car {1 n'en sortait ni bruit ni luraière,
—Attendons ! dit Brown à ses hommes. 11 passera bien quelqu'un par.ici ce soir, Impossible qu'il n'y ait pas d'allées et venues d'ici à deux ou trois heures entre le camp de Beauport et la ville, En cet endroit, nous sommes presqu'en sûreté avec autant de chance de réussite que partout ailleurs; à moins, toutefois, que nous ne pénétrions dans la ville entreprise que notre petit nombre rend irréalisable. Prenons donc patience.
Et pour donner l'exemple, le capitaine s'assit sur une énorme pièce de bois destinée à la mâture d’un. vaisseau de haut bord,
Puis il demanda à l’un de ses hommes une torquette de tabac dans laquelle il coupa une chique à belles dents, tout officier qu'il était, vu l'impossibilité de fumer, La torquette fit le tour du cercle et les aventuriers se mirent à lancer à tour de rôle, avec une gravité toute britannique, de longs jets de salive,
Une heure s'écoula durant laquelle des Français se seraient rongés les poings plu:
tôt que de rester si longtemps inactifs.
Eux ne bougèrent pas plus que s'ils eussent été couchés dans leur hamac,
L'horloge du beffroi de la cathédrale vennit de sonner lentement dix heures, et les vibrations de la cloche, que leur permettait d'entendre le grand silence qui régnait de par la ville, bruissait encore à leurs orcilles, affaiblies, néanmoins, par la distance, lorsque, le capitaine Brown se leva soudain,
—{£coutez! dit-il.
Un roulement lointain grondait sourdement dans la direction de la rivière Saint-Charles.
Venez, dit Brown à ses gens.
Tous ensemble longèrent le hangar et marchèrent vers la rue Saint-Roch.
—Maintenant, que pgrsonne ne bouge ! fit
| Brown qui se coucha pour appuyer son oreille
sur le sol.
I] écouta.
C'est une voiture, reprit-il en se relevant après quelques secondes, Elle vient de notre côté. Blottissons-nous au bout de ce hangar, Soyons prêts à l'arrêter quand elle sera en vue.
Il était temps.
Le carrosse de Mme Péan n’était plus qu'à deux cents pas.
Au moment où il traversait la rue Saint- Roch pour longer l'enceinte du parc, les Anglais bondirent comme des jaguars à la tête des chevaux, qu'arrêtèrent de vigoureux
bras.
Ce fut alors que Raoul et Jean accoururent en avant du carrosse.
Bien que démontés par un double coup de feu, les deux cavaliers gardèrent assez de sang-froid pour s'empêcher de tomber et de
rester engagés sous leurs chevaux. Tour dêux, bondissant en arrière, vinrent s’adosser à la portière du carrosse et firent face à leurs ennemis ; Raoul se couvrant de son épée, et Lavigueur brandissant sa lourde rapière de cavalerie.
Ils ne pouvaient se servir de leurs pistolets, restés dans les fontes, sur la selle des chevaux morts.
Le premier assaillant qui s’approcha reçut en plein corps un coup de pointe de l'épée de Raoul.
Il râla et tomba.
—Et d'un ! fit Beaulac, qui, après s'être fendu à fond, 8e remit en garde.
—De deux ! dit Lavigueur. Et d’un furieux coup de taille, il fendit jusqu'aux oreilles le crâne d’un autre Anglais.
—Par Dieu! finissons-en! vociféra Brown; voici qu'on accourt |
En effet, Bigot arrivait à bride abattue ; il n'était plus qu’à soixante pas.
Le capitaine arma l’un de ses pistolets et le déchargea'pres qu’à bout portantsur Raoul, qui, du coup, eut la garde de son épée broyée dans la main, tandis que la balle lui labourait les chairs de l’avant-bras et traversait la voiture de part en part en passant à deux doigts de Berthe et de Mme Péan.
—Malédiction ! cria Raoul en lâchant son arme. ;
Deux Anglais s'élancent, le saisissent aux quatre membres et l'emportent en courant.
Au même instant Lavigueur, qui avait jusqu’alors tenu ses ennemis en respect, tombe soudain la face contre terre en proférant un affreux juron.
L'un des Anglais s'est glissé, par derrière, sous la voiture et l'a traitreusement jeté à terre eu le tirant par les pieds.
Pendant qu’on se saisit du Canadien, Brown ouvre la portière, tire violemment à lui la dame qui se trouve de son côté, et malgré la résistance qu’elle lui oppose, la charge sur ses épaules et bondit avec sa proie dans la direction des chaloupes.
L'autre femme laissée dans la voiture attire par ses cris l'attention des trois Anglais qui restent en arrière. *
l’un d'eux se penche dans l'ouverture béante du carrosse pour tirer cette femme à 80i.
Mais il lâche un blasphème et retombe sanglant hors de la voiture.
—Arrière ! bandits! a crié une voix reten-
«tissante coupée par une détonation.
C'est Bigot qui vient de tomber comme la foudre au milieu des trois ennemis et de casser d’une pistolade les reins de celui dont la tête entrait par la portière.
Les deux autres terrifiés prennent la fuite,
—-Ne crains rien, Angélique! dit Bigot, qui a reconnu à ses cris la voix de sa maitresse.
Mme Péan s'élance hors de la voiture. Bigot se baisse vers elle, l’enlève comme une plume, la jette en travers de sa selle, et faisant volteface, revient au grand galop vers la rue Saint- Nicolas.
Les coups de feu et les eris ont donné l’éveil.
Une escouade de miliciens portant des torches accourt de la redoute au pas de charge.
Mais il est trop tard. La clarté des flambeaux qu'on agite en ce moment sur les deux navires coulés au milieu de la rivière, sur la redoute et le long du rivage, et s'étendant au au loin sur l'eau, laisse voir les deux chaloupes qui s’enfuient à force de rames, après avoir dépassé la digue de pierre.
—Par la corbleu! s’écrie l’un des spectateurs les plus rapprochés, en voilà une qui chavire.
Eu effet, l’une des embarcations, elle était en avant de l’autre, se présentait aux regards la quille en l'air, tandis que des cris étouffés, comme ceux de gens qui 8e noient, s’élevaient dans la nuit,
Voici ce qui était arrivé,
Amenés les premiers aux chaloupes, Beaulao et Lavigueur avaient été garrottés à la hâte et jetés au fond de la première embarcation venue. Puis, trois des quatre hommes qui les avaient faits prisonniers avaient poussé au large sans attendre les autres.
En comptant celui qui était resté à bord pour la garde de la chaloupe, ils étaient quatre qui, penchés sur leurs rames, firent aussitôt bondir la pirogue en avant.
Telles étaient leurs instructions,
Lavigueur et Beaulac avaient cependant été gaïrott6és trop précipitamment ; .aussi la chaloupe dans laquelle on les retenait prisonniers n’était pas encore à cinquante pas durivage que déjà Lavigueur, grâce à la puissance de ses muscles, avait fait glisser dans ses liens sa main droite qui n’eut rien de plus pressé, une fois libre, que d'aller tirer de sa gaine un long couteau de chasse accroché à sa ceinture. L'arrne était tranchante comme un razoir :
d'un seul mouvement, Lavigueur coupa les liens qui entouraient ses pieds et ses jambes. Puis se penchant vers Beaulac étendu tout à côté, il lui rendit le même service en moins de temps qu'il ne faut pour le dire,
Les rameurs étaient trop occupés à fuir pour le remarquer, -
Jean approcha doucement ses lèvres de l'oreille de Raoul et lui souffla ces mots :
—Jetons-nous à tribord en faisant verser la chaloupe et piquons à terre, Houpl!
Ce cri se confondit avec celui des rameurs qui poussèrent des hurlements d’effroi en 8e sentant tout à coup submergés.
Deux têtes reparurent aussitôt ruisselantes hors de l’eau et fendirent le flot en se dirigeant vers la digue de pierre, DE
—Allons ! courage, mon lieutenant, dit Lavigueur, qui s'aperçut que Beaulac nageait difficilement à cause de sa blessure au bras droit. Hardi! mon officier; dix brassées encore et nous y sommes.
Tous deux touchèrent bientôt la digue du Palais, d'où ils gagnèrent le rivage en courant.
Quant aux quatre Anglais qui avaient partagé leur bain, deux se noyèrent, ne sachant pas nager, Brown recueillit les autres en jurant comme un payen que c'était bien la peine d'avoir perdu cinq hommes pour prendre une femme, "
On maaqua faire un mauvais parti à Beau-
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lac et à Lavigueur lorsqu'ils atteignirent terre près des chantiers, vu qu'on les prit pour des ennemis.
Lorsqu'ils eurent 6té reconnus, Raoul écarta de son bras gauche le cercle de curieux qui l'entouraient, et prit, suivi de Jean, sa course dans la direction du parc.
Mais ils furent arrêtés, au bas de la rue Saint-Nicolas, pas une voiture qui barrait le chemin, parce que le cocher ne pouvait donner le mot d'ordre aux soldats gardiens de la barricade, qui refusaient de laisser passer le véhicule.
—Cor lieu! c'est le carrosse | s'écria Raoul. Pour l'amour de Dieut cocher, que sont devenues les dames ?
—Mume Péan est en sûreté, monsieur. M.
M rs l'a ramenée sur son cheval à In ville.
—L'autrel l’autre! mille tonnerres! cris Raoul avec Angoisse,
—L'autre! monsieur ; ah! c’est différent.
| Comme je m'étais jité à plat-ventre sur le
boîte de la voiture, afin d'éviter les coups, j'ai vu un anglais l’emporter en courant,
—Damnation! l'avoir retrouvée pour la per.
dre aussitôt! O mon Dieu! vous me bhaïssez donc!
Et Raoul s’affaissa eur la terre en se tordant les bras.