V. -— Le retour de l'Abondance
A peine la menace de famine était-elle conjurée, qu'on eut à parer à une crise économique presque aussi grave, résultant, cette fois, delà surabondance des denrées. Les grains du pays, attirés par la baisse prochaine, reparaissaient sur le marché ; ils allaient faire concurrence aux grains importés, dont les frais de transport avaient de beaucoup majoré la valeur. Les grains importés ne pourraient se vendre qu'à perte. On avait intérêt à les liquider, de toute urgence, sans attendre l'afflux des réserves locales, et avant qu'ils eussent atteint les centres de production.
L'intendant était tenu au courant du prix des grains dans toutes les localités de sa province. Le moment venu, il prit la résolution de faire vendre la plus grande quantité des seigles de Beaujon, le plus près possible du port de débarquement. La population de
l.A. [).. Haute-Vienne, registres consulaires de la ville de Limoges, t. IV, p. 433, délibération du 16 décembre 1739.
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Limoges, 1res atteinte | >-■ r les privations bu sérail alarmée de
cette mesure, si I -nj la lui avait révélée: aussi ne confla-t-il
le secret qu'a ses collaborateurs immédiats, à son ami Jugi
levin son commissaire, à Beaujon le négociant de Bordeaux. Par eux il agit de quatre côtés a la fois, 6 Lim< Ingouléme,
à Bordeaux et en Bretagne, pour débrouiller la situation
Le 18 mars 1740, il prescrit 6 Poitevin de « retenir sans faire semblant de rien au Faubourg de I Elommeau qui est le port d' \n gouléme la moitié de l'approvisionne ni de Limoges ». Le
il parle des deux tiers; le tiers restant fera le voyage de Limoges, mais ;'t trè, petites journées, tout doucement, ce qui paraîtra normal, étanl donnée* la difficulté des voitures On
•i.i de se défaire des deux tiers susmentionnés, en imaginant un stratagème Ne pourriez-vous pas, continue Tournj dans sa lettre à Poitevin, trouver le moyen de vendre, comme en cachette, I des meuniers ou voituriers pour la consommation de la ville d'Angoulême et environ quelques parties de I a 500 boisseaux, mesure de ladite ville, ;'i un prix au-dessus de '■> livres, qui serait
essaire pour qu'il n'y ail \>.^ de perle : <>n bien encore, ne pourriez \'>un pas avoir un mandataire, bomme Adèle H intelligent que vous chargeriez de portera chaque marché 50 ou 60 boisseaux,
plusou m s, qu'il vendrait au courant comme sur son compte,
dont il vous remettrait les deniers, H dont vous tiendriez un étal bien fidèle, pour le représenter aux consuls de Limoges. Cela ne ferait que produire un bon effel pour le bien public, en garnissant le marché, et occasionnant au grain de baisser de prix, par or. Ire que \<mi- donnerez au marchand de lâchercegrain a quelques n«.|> au-dessous des autres. \insi fut fait. Le grain importé valait, rendu a Rocheforl, un peu plus de I I II ><• vendit un peu plus de .) à Angouléme, et ainsi Limoges ne perdit rien.
Les propriétaires d'Angoumois furent Beuls à se plaindre de la concurrence qu'on leur faisait. Tourny, en l'apprenant, se serait M' - ordres -uni bu dessus de leur critique ». Pour faire mine de les apaiser, il publia une ordonnance qui li\;iil à j< k h » le nombre de boisseaux que Poitevin était autorisé à vendre, ce qui ne l'empêcha pas de conseiller, en cachelt.-. ;iu même 1'nifevin. de ne pas - en tenir au nombre indiqué Si je n'ai exprimé
celte quantité, écrivait-il, c'est afin qu'en cas que vous trou-
Sli L'INTENDANT TOURNA
vie/, à propos de montrer mon ordonnance, on n'\ en voie pas davantage, mais vous pouvez aller jusqu'à 3000 el plus, ;'i moins que vous ne vous aperceviez, que la rareté du grain commençât à se Taire sentir. »
A Bordeaux, grâce à Beaujon, les choses tournaient mieux encore. Le grand négociant lit recette avec les grains qu'on lui laissa ; il en négocia à bon prix, non seulement à Bordeaux, niais encore à Libourne, à Bourg et à St. André-de-Cubzac. Il poussa même la complaisance jusqu'à consentir à réviserle marchéconclu avec la ville de Limoges. Un lui avait commandé N000 boisseaux ; il en laissa 1-100 en Bretagne, quand Tourny lui eut écrit : « Tâchez d'en garantir ma généralité. »
L'affaire se solda ainsi presque sans perte. Des grains restaient encore à Angoulême ; au mois de mai 1740, à la veille de la récolte, les officiers municipaux de Limoges, comme pris de peur, les réclamèrent. L'intendant, qui était en Champagne, rassura, comme il put, ses collaborateurs : il donna le conseil d'entamer les réserves, non pas pour en diriger une partie sur Limoges, mais pour la mettre en vente dans le but d'enrayer la hausse des prix. Pour lui, la situation n'avait plus rien de grave. Dans la joie d'avoir sauvé sa province, il remettait ses craintes à plus tard l.
Un an après, à la veille de la récolle de 1741, il fit établir un grenier public pour débiter les derniers grains de la commune. L'entreprise municipale se clôtura ainsi par une salutaire concurrence au trafic des spéculateurs. La hausse fut enrayée, et les consommateurs s'en réjouirent. Les boulangers, ayant eu le malheur de se plaindre de la mauvaise qualité des grains provenant du grenier public, Tourny les soupçonna d'avoir des intentions mauvaises ; il leur répliqua par son ordonnance du 14 juin, qui dénonçait leurs plaintes intéressées, et qui leur enjoignait de faire, plus que jamais, du bon pain, sous peine d'amende, d'emprisonnement et de fermeture de leur four « ce qui sera exécuté rigoureusement, sans espérance d'aucune grâce '-. ■>
1. Toute celte affaire est à suivie dans la correspondance de Tqurnj à M. Juge. à Poitevin, à Beaujon. aux consuls de Limoges. Les lettres, de même que certaines ordonnances de l'intendant, comme celle du 12 avril 1740. ont été communiquées par M. DemaFtia) a la Société archéologique du Limousin et publiées dans le Bulletin de la Société, t. I.YII1. 1908, p. 552 sqq":
2. A. D., Gir.. C 3795, ordonnance de Tourny du H juin 1711. documents limousins aux archives de la Gironde.
< HAI'IIKI. VIII
Les Manufactures Royales
I. Le Réveil économique II. Les Tissus. - III. Les Papiers. — IV. Les Faïences.
/. Le Réoeil économique.
I ne des grandes idées de Colberl avail élé d'enrirhir la France par le travail, en favorisant de préférence le développe mi' ut de l'industrie I .•• pays, une fois enrichi, pourrait être imposé davantage, el le trésor, grossi d'autant, rerail les frais des entre prises du monarque. Il n'esl pas douteux que Philibert Orry,
hoi • fiscal -'il en lut. ail supputé les bénéfices ■< retirer | ■
l'Etat du développement économique La même doctrine s'impo sa sans doute à rdurny, à cela près qu'il se proposa comme fin, plutôt que comme moyen, la prospérité économique, <-i qu'il souhaita essentiellement de voir sa généralité assez riche sinon pour remplir l<- IVésor, du moins pour vivre el pour se suffire.
• ► h.— h ;i \ n'avait pas encore converti la France à l'agriculture
88 i.'in 1 1 \in\i roi kny
etGournay nelui avail pas appris les règles du nr^oiT. L'agriculture semble avoir assez peu préoccupé notre intendant, après comme avant la crise des subsistances. En 1730, le contrôleur général demanda aux commissaires départis un mémoire sur la production du sol et de l'industrie dans leur généralité. Il ne semble pas que l'intendant de Limoges ait jamais fourni le sien, bien qu'on le lui eût réclamé à plusieurs reprises, notamment le 20 lévrier et le 19 septembre 1731, le 27 août 1732, le 8 mai 1733, le 2 juin 1735 et encore le 13 avril 1736 '. Tourny attendait-il pour répondre d'être mieux renseigné sur la question ou d'avoir remis sa province en état ? Tandis qu'il témoignait d'intentions louables pour aider au réveil de l'industrie, qu'il y dépensait, de notables efforts et qu'il y appliquait parfois des conceptions tout à fait beureuses, il a semblé prendre le parti de laisser la terre pauvre du Limousin à ses chalaigniers et à son blé noir, et c'est peut-être encore sur le travail des manufactures qu'il comptait pour améliorer le sort des campagnes. Il n'a pas traité beaucoup mieux le commerce que l'agriculture; il l'a subordonné à l'industrie comme si le commerce n'était pas autonome. Il n'a aspiré au développement économique que pour l'essor de l'industrie, et pour assurer cet essor il n'a cru pouvoir mieux faire que d'user et d'abuser de la réglementation du travail.
Un arrêt du 18 mars 1727 avait réglementé la convocation et le rôle des assemblées de commerce. Plusieurs se réunirent après 1730, dans les principales villes de la généralité, à Limoges, à Angoulême et à Tulle. Les marchands s'y accordèrent à dénoncer les fraudes des fabricants qui se dispensaient d'observer les règlements et de faire marquer les marchandises avant de les mettre en vente. A la lecture des rapports qui lui furent faits, le Bureau du Commerce s'étonna de l'attitude des manufacturiers. L'intendant l'ut chargé de tenir la main à l'observation stricte des règlements et de réveiller le zèle des juges de« manufactures qui auraient dû
1. Cf. A. V, H 1520. Dans ce registre sont consignés les mémoires tournis par tous les intendants. Le !'• 35, réservé à Tourny pour sa généralité de Limoges, porte : » l'a point fourni de mémoire, quoique M. le Contrôleur Général lui ait demandé les 20 février et 19 septembre 1731, le 27 août 1732, le 8 mai 1733, le 2 juin 1735 et le 13 avril 1736 ». Cf pour comparaison avec Turgot, Lafarge, l'Agriculture en Limousin au XVI11' siècle cl l'Intendance de Turyot; thèse, Paris, 1902.
prendre des BanctioDS Les juges - acquittèrent il- mieux de leui tflche i la suite des avertissements que iCourn) leur donna ' I tout cas, il <lut prendre lui-même des ordonnances réglementant non seulement la largeur des étoffes, mais encore, d'une façon plus générale, 1 industrie de la teinture, celle des tanneries, celle des - bonnets . elc elc . L'esprit >1<- ces mesures est toujours étroit, en dépit de quelques concessions faites a la liberté Le Bicur Guillaume Fontfreyde, inspecteur des manufactures el commerce de la généralité, ayant représenté notammcnl « qu'il j ;i dans la
ville '!<• Limoges une fabrique de gros I tels drapés dont le
But pas un iin- avantageux aux fabricants que nécessain
la subsistance de quantité d ouvriers el '1<- menu peuple qui j sonl employés, mais qu'il esl a craindre qu'elle ne vienne à tomber par la fraude que commencent :.\ pratiquer quelques uns de ces fabricants en mêlant dans les fils de laine • i< »n l il- se servenl tant du poil de bœuf et de chèvre que <\>- celui qui se lire des jambes M museaux des moutons, ce >|ui fait une marchandise défectueuse, donl le (Hilili.- Be ralentira si la même fraude continue, à quoi étant indispensable de remédier », l'intendant interdit de mêler la •• bourre « h la laine, <-\ prescrit aux juges el inspecteurs d'y t.-nir la main
La réglementation du travail doit aboutir naturellement a l'essor industriel. Non content de contrôler les manufactures déjà exis tantes, Tournj se préoccupe de concourir ;'i rétablissement d'industries nouvelles qui produiront ce qu'on ne peul trouver encore ••h Limousin Ainsi, il s'emploie pour la duchesse de Saint-Simon qui se propose d'installer à Kuffec des forges importantes '. Il Be préoccupe d'exploiter le sous-sol, d'extraire du plomb a Escuras et du cuivre A Ayen Orrj l'encourage dans cette voie: Vous
i < i les rapports de M île i evignen au Bureau du <■ merce el les décisions
prises par ce Bureau, \ \ i 78 séance du 31 mai 1731, pour les assemblées de commerce tenues es el é rulle et A N., 1 BO 26 mars
pour- l'asaembl i mmerce tenue é Vngouléme le 12 i Voil aussi le
HullettmU iociêli liqut du Umoutln.l. LVIII, 1908, p. 58-1, sqq
\ archives de la Gironde qu'il faut chercher les ordonnances de Tournj sur la teinture i 1809 du 17 septembre 1737; sur les bonnets drapés, < 1646, même date; sur le* tanneries C 1767, même date Voir sui le même sujet, Des Cilleula, re tir la grande ti'iitstrtr en France au A VII' el <i// Al'/// M
3. A h '■!! i. 1646, ordonnance du 17 septembre 1737 I. A. D., G orrespondaa bang n juin 1732
90 i.'imi.miwi roURNI
me ferez grand plaisir, lui écrit-il, quand vous aurez été vousmêrae sur les lieux ' >. D'ailleurs, <'i partir de 1710, un mouvement notable m- produit en faveur de la recherche îles gisements. Un contrôleur des mines ri minières es! établi en Limousin. L'intendant charge deux entrepreneurs îles Ponts-et-Chaussées et un fondeur de la monnaie de faire des fouilles en lias-Limousin. Le manque de fonds est le grand obstacle qui empêche de donner suite à l'entreprise "-'.
Tournv se retourne alors vers des industries qui sont plus ;'i la portée du puldic, parce qu'elles exigent moins de capitaux et que le rendement est plus sur. L'industrie de la bougie de cire peut servir d'exemple. Sa fabrication était devenue « une nécessité publique », suivant l'expression même du marquis. Deux» blancheries » s'établirent à Limoges vers 1730. Tourny conseilla aux fabricants d'inviter « les marchands de la campagne qui leur vendaient la cire, après avoir couru dans les villages l'acheter, à engager les paysans d'avoir plus de ruches et à leur avancer à cet effet quelques petits fonds dont ils pourraient avoir besoin... Je dis même à ces entrepreneurs, ajoute l'intendant, que si les petits marchands n'étaient pas assez en fonds pour agir ainsi, il fallait qu'ils leur en prélassent3 ». La combinaison du marquis était intéressante : elle établissait une collaboration très ingénieuse entre l'industriel de la ville qui avançait les fonds, le paysan qui fournissait la matière première et le marchand, véritable courtier, qui servait d'intermédiaire au paysan et à l'industriel. Les documents nous montrent que l'entreprise réussit. <> Cela se mit en train », dit l'intendant. L'affaire prit des proportions: des centaines de milliers de bougies s'expédièrent bientôt à Paris et il s'ensuivit une régénération à la fois économique et sociale de la
I A. N. G1 49, lettre du contrôleur général à Tournv, 12 juillet 1733.
2. Aux environs de 1740, le Pouvoir central semble prendre le plus grand intérêt à la réorganisation de l'industrie minière. Cf. P. Viollet, le Roi el ses Minisires, p. 168. C'esl à ce moment que Tournv fait faire des fouilles au Prunesart, près de la butte de Saint-Robert, à la Bréa'che, paroisse d'Ayen, au-dessous du Puyd'Ayen, à Perepeza de Blanc, à la Pompadoire, proche Issaudon. Cf. A. D., Haute-Vienne, Ephémérides de In généralité de Limoges pour l'année 176~>. p. 168.
3. A. II. Gir., l) 1642,28 octobre 1719, lettre de Tourny en réponse à un projet du Conseil encourageant rétablissement des ruches cl le commerce de la cire, sans dérogera la noblesse. Tournv. devenu intendant de Bordeaux, rappelle ce qu'il a
fait en Limousin.
• >\l I \. I 'Il