Compte-rendu de l Egulitê, numéro du 19 mars
Nous VOUS disions :
« La fête du 1'='^ mars est une tète nationale et bourgeoise : elle ne vous regarde pas.
« On vous parle des gloires de la patrie. Le travail n'a pas de patrie.
« La république, il est vrai, a donné aux citoyens l'égalité politique et civile, la liberté de la presse, la liberté des cultes. Mais quels fruits avez-vous retirés de toutes ces belles choses ?
« Ceux-là seuls qui possèdent sont libres. La bourgeoisie seule, la classe qui vit du travail des ouvriers, a profité des conquêtes de 1848. Pour vous, travailleurs, votre situation n'a pas clian^fé : aucune réforme économique n'est venue modifier, d'après des lois plus justes, les rapports du capital et du travail ; vous êtes restés les deshérités delà société , et chez nous, comme partout, la pauvreté c'est l'esclavage ! »
Ces paroles, nous les répétons aujourd'hui avec la même conviction et la même énergie que Tan dernier.
Seulement, en les répétant, nous savons qu'elles seront mieux comprises, et que beaucoup de ceux pour qui elles ont été, il y a douze mois, un sujet de colère et de scandale, en sont venus à penser comme nous.
On se le rappelle : loi'squ'il y a un an le Progrès osa dire ces choses qu'on entendait pour la première fois dans le canton de Neuchatel, la situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui.
Il y a un an, l'article du Progrès était accueilli {)ar les anathèmes de toute la presse suisse. Bon nombre d'ouvriers, ([ui n'avaient pas encore ouvert les yeux sur leurs véritables intérêts, joignaient leurs voix à celle de la boui'geoisie. Un organe réactionnaire, qui osait prendre les couleurs du socialisme, et qui trompait ainsi une partie de nos amis, la Montagne, nous jetait la boue à pleines mains. Nous étions presque seuls sur la brèche.
Dans le monde entier, l'Internationale cherchait encore sa voie. Nos ennemis disaient que les résolutions du Congrès de Bruxelles n'exprimaient pas les véritables sentiments de la masse ouvrière, qu'elles avaient été votées ])ai' surjjrise; ils es[)éraienl cpie le Congrès (le Bàle les renierait. En Suisse, la b'édération romande venait à peine (le se former, et la Chaux-de-Fonds se tenait en dehors du mouvement. La France dormait encore. L'Allemagne était entre les mains de Schweitzer, l'agent de Bismarck. Sur (piehpies poiuls isolés seulement, en Europe, le vrai socialisme levait déjà son drapeau.
Que de choses se sont faites en un an !
C^oullery et ses doctrines, (pii |»;iralysaienl la Cliaux-de-F^onds, désavoués solennellement par rinternalionale ;
La France se réveillant soudain de sa torptuii". et s'agitant. non plus ])our des chimères seutinu-ulales et belli([ueus(>s, mais pour le socialisme, pour la justice el l'ègalilé r(''elles ;
Le Congrès de Bàle allirmanl ;i l'uiuiuimilé les rèsolulious de
Bruxellos, i'(>iiij>;mt avec tous les nioycns tci-nics, toutes les demimesures, et donnant enfin à l'Internafionale un proi^ramme f)Ositif ;
Les socialistes allemands dénias(|nant Sdiweitzer, et envoyant en masse leur adlu'-sion à l'Association internationale ;
L'Es])apfiie et l'Italie devenant des foyers d'activé projjaji^ande :
La Russie |)i"éi)arant utu; révolution qui sera, dans l'histoire, le pendant d(^ celle de 1793 ;
Paris se j)ronon(;ant hardiment pourl'idée collectiçiste, qui trouve un puissant organe dans la Marseillaise :
Enfin, chez nous, le travail d'ori^anisation marchant avec une rapidité toujours croissante; les ouvriers, détachés entièrement des partis polili(jues, ne cherchant plus leur salut ({ue dans l'Internationale ; les paysans aussi commençant à remuer : et tout ce mouvement s'accomplissant avec un ensemble admirable, sans ostentation, sans fanfares, sans grands mots, dans un esprit de sérieux opiniâtre qui triomphe de toutes les diflicultés.
Voilà le bilan de l'année écoulée.
Ne nous endormons pas. Nous avons fait beaucoup de chemin, mais il nous en reste encore plus à faire. Tant que le dernier village n'aura pas sa Section de l'Internationale, tant que chaque corps de métier n'aura pas sa caisse de résistance, notre organisation ne sera pas complète.
A d'autres les fêtes. Travaillons !
Et maintenant il me faut revenir encore aux affaires russes.
Vers 1807, un Russe socialiste. Bakhmétief, avait mis en dépôt entre les mains de Herzen et d'Ogarcf une somme de vingt-cinq mille francs, pour être employée à la propagande et à l'action révolutionnaire en Russie \ Une partie de cet argent avait déjà été versée à Nelchaïef en 1869. Par la mort de Herzen, Ogaref était resté l'unique dispensateur du « fonds Bakhmétief » ; Bakounine résolut de décider son vieil ami à remettre la totalité de ce capital au Comité révolutionnaire russe représenté par Netchaïef. Bakounine projetait en outre de constituer un bureau russe d'informations, se donnant pour mission de répandre dans le public toutes les nouvelles arrivant de Russie ; il voulait aussi reprendre la publication du Kolokol, l'ancien journal de Herzen, en russe et en français. Les lettres de Bakounine à Ogaref, publiées dans la Correspondance, contiennent au sujet de ces projets de nombreux détails; on y voit que Bakounine avait songé un moment à se fixer à Zurich avec Ogaref, et à faire de cette ville le centre de la propagande révolutionnaire russe. Dans sa lettre du 21 février 1870 il lui dit: « 11 faut éniigrer à Zurich. Il m'est absolument impossible de m'établir à Genève ; tu le sais et tu le comprends toimême... 11 paraît que mon affaire va enfin s'arranger d'accord avec Pqy [Netchaïef] et C". Je leur ai franchement exposé les conditions dans lesquelles je pourrais me donner à cette cause. J'ai vaincu en moi toute fausse honte, et leur ai dit tout ce que je devais dire. Ils seraient stupides s'ils ne voulaient pas consentir à accepter les conditions que je leur ai posées ; et s'ils ne trouvaient pas moyen d'y satisfaire ils feraient preuve d'incapacité et d'impuissance. » Quinze jours plus tard, il se décidait à faire le voyage de Genève, en empruntant pour cela quatre-vingts francs à Emilio Bellerio, un jeune Tessinois avec la famille duquel il s'était
i. On trouve fies indications à ce sujet dans les œuvres posthumes de tîerzen publiées à Genève en 1871.
lié depuis son installation à Locarno '. Il arriva le ii mars à Neuchâtel, où il s'arrêta pour causer avec moi, et où il lit la connaissance de mon camarade David Perret ^ ; le 12, il partit pour Genève, taisant route, si ma mémoire ne me trompe pas, avec Schwilzguébel, qui, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, se rendait à Lyon. A Genève, Bakounine ne s'occupa, jusqu'à la fln de mars, que des affaires russes, et sa présence resta ignorée de tous, sauf des plus intimes amis. C'est pendant ce séjour qu'il écrivit la brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg, dont il me remit le manuscrit en s'en retournant à Locarno le 18 avril. Le projet de ressusciter le h'olokol fut discuté et adopté par les amis russes de Bakounine : un avis paru dans V Egalité (26 mars) et le Progrès (2 avril) annonçait qu'il n'en serait pul>lié d'abord qu'un numéro par semaine , que le premier numéro paraîtrait au commencement d'avril, et qu'il y serait ajouté un supplément en français : le journal devait s'imprimer chez L. Czerniecki, à Genève ', chez qui on pourrait se procurer aussi les écrits destinés à la propagande : en tête de la liste de ces écrits lig uralt le Manifeste du parti communiste *.
Nos amis de France continuaient leur travail d'organisation. A Paris, dans une réunion de délégués, le 7 mars, il fut décidé de former une fédération des Sections parisiennes de l'Internationale, et une commission de huit membres fut nommée pour en élaborer les statuts '. Dans cette même réunion, Varlin fut choisi pour représenter Paris dans une grande assemblée qui devait avoir lieu à Lyon, salle de la Rotonde, aux Brotteaux, le dimanche i3 mars, assemblée à laquelle Marseille, Vienne (Isère), Aix, la Ciotat, Dijon et Rouen envoyèrent également des délégués; Adhémar Schwitzguébel s'y rendit comme représentant de plusieurs Sections de la Suisse française. L'assemblée réunit cinq mille personnes ; Varlin fut élu président ; prirent la parole Albert Richard de Lyon, puis Bastelica et Pacini de Marseille, Aubry de Rouen, Schwitzguébel de Sonvillier; il fut donné lecture d'une Adresse des travailleurs belges aux délégués des travailleurs français, rédigée par De Paepe ; dans cette Adresse étaient traitées ces deux questions: « Quelle doit être l'attitude de la classe prolétarienne vis-à-vis des mouvements politiques qui tendent à modifier la forme des gouvernements, vis-à-vis des démocrates radicaux et des républicains bourgeois ? Quelle doit être l'attitude de la classe prolétaire vis-à-vis du mouvement coopératif? » La réponse faite à ces questions était catégorique:
1. Emilio Beilerio était le fils d'un républicain italien. Carlo Belicrio, réfuî,'ié en Suisse et naturalisé Tossinois. 11 avait été k Zurich, de 1864 à 18(î(î, le condisciple de mon ami David Perret au Polytechnikum fédéral. Je ne le connaissais que de nom et ne l'ai jamais renccmtré. Il avait inspiré une grande confiance à Halvouniiie, dont il fut à Locarno l'ami dévoué et auquel il rendit de nombreux services.
2. Une lettre rie Bakounine à Emilio Beilerio (Genève, 13 mars 1870). retrouvée parNettlau, dit ceci : » Mon cher ami, hier soir je suis arrivé à Genève. J'ai passé à Neuchûtel toute une journée, et savezvous (jui j'ai reneiuilré ? uii ancien ami i\ vous, le jeune David l'erret. qui a saule jusiju'au plafond lors(]u'il a appris (|ue je vous connaissais, et lorscpie je lui parlai de vous comme d'un ami. C'est un excellent jeune homme, l'ami de mon ami James Guillaume. »
'i. 11 parut quelques numéros seulement de cette nouvelle série du Kolohol, en avril et mai 1870.
4. On sait — ou, plutét, on ignore gr-néralement — que la traduction russe du Manifeste du parti ronniiunlstc. de Marx et d'Kngels, était l'ieuvre de liakounln(>; cette traduction (à ci- (|ne disent Marx el Kngcls dans la préface mise en tète de la nouvelle traduction russe faite par Véra Zassoulilch, 1883) avait paru ii l'imprimerie du Kololiol, à Londres, un peu après 1800.
o. Lettre de Varlin à .\ubry, du 8 mars 1870 [Troisihue pracès de l'Internationale a Paris, p. .■i3). Li' projet de statuts pir-pare '*par celle commission fut approuvé dans une nouvelle réunion de tlélégues, le 18 mars, ei ensuite dèlinltivement adopté dans une assemblée générale des Sections parisiennes tenue le l'.la\ril. salle de la Marseillaise.
« L'Etal politique n'a j)lus de raison d'Otre; le ni(''caiiisme artificiel appelé gouvernement (lisj)araîl dm.s l'organisme économique, la politique se fond dans le socialisme » ; quant à la coopération, c les socialistes ne considèrent j)as l'extension et la généralisation des sociétés coopératives comme devant réaliser l'airrancliissement intégral du i)rolétariat ». Cette Adresse, qui répondait aux sentimenis île tous, fut accueillie j)ar des applaudissements unanimes : l'assemblée de Lyon manifesta ainsi puhlifpienient l'imion des socialistes des trois pays de langue française, et les collectivistes des Sections romandes purent constater qu'ils se trouvaient en étroite conununion de principes avec les Sections de l'Internationale en France et en Belgique.
En se rendant à Lyon, Schwitzguébel était chargé d'une double mission. Ostensiblement, il allait porter le salut de nos Sections aux internationaux lyonnais ; mais en même temps, à titre confidentiel, il devait se renseigner sur mainte chose d'ordre intime, et contrôler par les siennes propres les impressions que j'avais rapportées en décembre. Bakounine, qui avait vu Schwitzguél)el, l'avait chargé d'une lettre pour Albert Richard, lettre dont comnmnication devait être donnée également aux autres Français faisant partie de notre intimité, Varlin, Bastelica (Aubry n'en était pas). Dans cette lettre, Bakounine exposait ses idées en ces termes :
Si je pouvais assister à cette importante réunion, voici ce que je dirais aux ouvriers français, avec toute la franchise barbare qui caractérise les démocrates socialistes russes :
« Travailleurs, ne comptez plus que sur vous-mêmes. Ne démoralisez pas et ne paralysez pas votre puissance ascendante par des alliances de dupes avec le radicalisme bourgeois. La bourgeoisie n'a plus rien à vous donner. Politiquement et moralement elle est morte, et elle n'a conservé de toutes ses magnificences historiques qu'une seule puissance, celle d'une richesse fondée sur Texploitation de votre travail...
« Est-ce à dire que vous deviez repousser tous les individus nés et élevés au sein de la classe bourgeoise, mais qui, pénétrés de la justice de votre cause, viendront à vous pour la servir et pour vous aider à la faire triompher ? Bien au contraire, recevez-les comme des amis, comme des égaux, comme des frères, pourvu que leur volonté soit sincère et qu'ils vous aient donné des garanties tant théoriques que pratiques de la sincérité de leurs convictions. En théorie, ils doivent proclamer hautement et sans aucune réticence tous les principes, conséquences et conditions d'une sérieuse égalité économique et sociale de tous les individus ; en pratique, ils doivent avoir résolument et définitivement rompu tous leurs rapports d'intérêt, de sentiment et de vanité avec le monde bourgeois qui est condamné à mourir. »
. . . Lors même que la politique bourgeoise serait rouge comme le sang et brûlante comme le fer chaud, si elle n'accepte pas comme but immédiat et direct la destruction de la propriété juridique et de l'Etat politique, les deux faits sur lesquels s'appuie toute la domination bourgeoise, son triomphe ne pourrait être que fatal à la cause du prolétariat.
. . . Les ouvriers *'oudront-ils encore une fois jouer le rôle de dupes ? Non. Mais pour ne pas devenir dupes, que doivent-ils faire? S'abstenir de toute participation au radicalisme bourgeois et organiser en dehors de lui les forces du prolétariart. La base de cette
organisation est toute donnée : ce sont les ateliers et la fédération des ateliers, la création des caisses de résistance, instruments de lutte contre la bourgeoisie, et leur fédération, non seulement nationale, mais internationale, la création des chambres de travail comme en Belgique.
A^t quand l'heure de la révolution aura sonné, vous proclamerez la liquidation de l'Etat et de la société bourgeoise, l'anarchie, c'està-dire la vraie, la franche révolution populaire, l'anarchie juridique et politique et la nouvelle organisation économique de bas en haut et de la circonférence aux centres.
Et, pour sauver la révolution, pour la conduire à bonne fin au milieu même de cette anarchie, l'action d'une dictature collective de tous les révolutionaires, non revêtue d'un pouvoir officiel quelconque et d'autant plus eflicace, l'action naturelle, libre, de tous les socialistes énergiques et sincères disséminés sur la surface du pays, de tous les pays, mais unis fortement par une pensée et par une volonté communes '.
Le I*' avril suivant, écrivant de Genève à Richard, Bakounine lui demandait :
As-tu bien lu et fait lire à nos amis principaux toute la lettre que je t'ai envoyée par Schwitzguébel, sui-tout la seconde partie, la conclusion ? Je tiens beaucoup à recevoir votre réponse bien précise à cette conclusion '.
Lorsque Schwitzguébel revint de Lyon, il me parla d'Albert Richard en des tenues qui me firent voir que son jugement était défavorable, comme avait été le mien.
Dans le courant de mars i8;o, les Sections parisiennes résolurent de faire imprimer une nouvelle édition des Statuts généraux de l'Internationale. Robin, qui dès son arrivée à Paris avait pris une part active au mouvement, et qui avait été accueilli fraternellement par les militants, en particulier i)ar Varlin (puisque celui-ci faisait partie de notre organisation mtime), fut chargé de surveiller cette impression. Paul Latargue, le gendre de Marx, s'était lixé à Paris peu de temps avant, et cherchait à nouer des relations avec les hommes les plus marquants du groui)e parisien ^ ; ayant su que Robin avait à lire les épreuves des statuts, il lui signala les dilférences qui existaient entre le texte anglais et le texte français, et lui proposa diverses modifications à ce dernier texte ^. Robin, « sans plus amples recherches », fit ce que désirait Lafargue; entre autres modifications, il rédigea le troisième alinéa des considérants en ces termes : « Que, pour celte raison, l'énianeipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». Aux yeux de Robin, l'introduction, dans la