TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III
On le voit, nous n'obéissons pas à des rancunes mesquines, nous ne combinons pas des intrigues pertides. Nous demandons l'union au nom de nos intérêts communs, l'union d'abord purement géogra-j phiqiie, qui deviendra plus tard, par la discussion et la propagande,] l'union dans les mêmes principes.
Nous aurons ainsi deux fédérations, non plus ennemies ou rivales, mais véritablement sœurs et unies par un lien de solidarité : l'une, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans les cantons de Genève et de Vaud, et dans la région avoisinante, pourra s'appeler la Fédération romande : et l'autre, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans le Jura, s'appellerait la Fédération Jurassienne.
Les circonstances sont critiques pour llnternationale : plus que jamais nous avons besoin d'union, de dévouement, d'abnégation des préoccupations personnelles. Nous espérons que tous le comprendront.
Pendant que nous tenions ce langagre de concorde, sait-on à quoi s'occupaient, à Genève, ces meneurs du Temple-Unique à qui nous n'avions cessé de tendre la main de la réconciliation, ces hommes qui avaient accepté nos subsides pendant la grève et que nous avions espéré im moment avoir gagnés aux idées d'apaisement et de solidarité ? On ne le devinerait jamais. Ils s'occupaient — sans se laisser distraire de leurs haines par la gravité des événements qui, en Europe, passionnaient tous les esprits — à faire le procès à des socialistes qui avaient commis le crime de penser autrement qu'eux sur certains points, afin de les expulser de l'Internationale. J'ai dit plus haut (p. 19) comment, dès le 16 avril, Bakounine. Perron, Joukovsky et Henry Sutherland avaient été mis en accusation, sur la proposition d'Outine ; la Section centrale de Genève avait décidé qu'ils seraient cités à comparaître devant elle pour être jugés. Voici la lettre qui fut adressée à chacun d'eux ^ :
« Genève, le i3 mai 1870. — Citoyen, vous êtes appelé à vous présenter à l'assemblée générale de la Section centrale qui aura lieu le i5 mai, à deux heures après-midi, au Temple-Unique, pour explications à donner sur les faits qui se sont passés au Congrès romand. — Au nom de l'assemblée générale du 16 avril : le secrétaire, Charles Reymond. »
Joukovsky répondit le i4 mai par une lettre dans laquelle il se déclarait prêt à fournir des explications, pourvu qu'on voulût bien spécifier sur quels points elles devaient porter. Je crois que ni lui, ni Bakounine (qui venait d'arriver à Genève), ni Perron, ni Sutherland ne se présentèrent à l'assemblée du lendemain. Celle ci donna défaut contre eux et commença la procédure. Le griel" formulé contre les quatre accusés était que, connue membres de la Section de l'Alliance, ils appartenaient à une fédération hostile au groupe du Temple-Unique : d'où la conclusion qu'ils devaient être expulsés de la Section centrale de Genève. L'affaire traîna pendant les m»)is de juin et de juillet. Enfin, au commencement d'août, une nouvelle citation l'ut envoyée aux accusés * :
« Citoyen, je viens par la présente vous convoquer pour l'assemblée de la Section centrale qui aura lieu samedi le i'3 août. Je crois de mon devoir de vous prévenir qu'il sera lu à l'assemblée une lettre lui (hinandant votre renvoi de la Section. Salut et fraternité. Le président, E. M.vchaoo. »
Bakounine envoya aussitôt, de Locarno, la réponse suivante :
1. Jn reproduis, daprès Nottliiu (p. ''lOli, \o to.xte de l'exeiuplaire ;ulross(^ à Joukovsky.
'2. Je reproduis, d'après Netllau (p. 40:{), le texte de l'exemplaire adressé à Bakounine, ainsi ([ue la réponse de celui-ci.
^6 l'internattonalk
Au président de la Section centrale de Genève.
(^e "j août 1870. l-iocarno.
(jiloyen prcsidcnl, J(^ viens de recevoir la lettre j)ar la(]uelle vous me convoquez pour rassemblée qui aur-a lieu saine(li le \'\ août, et par laquelle vous m'avertissez en même tenq)s qu'il sei'a lu une leltr-e demandant mon expulsion, — sans pourtant dire quel (;st ou (pii sont les meud)res (pii ont signé cette lettre.
(^uoi qu'il en soit, c'est avec bonheur que je vois aj)procher le joiu" de la justice, le jour où je pourrai confondre enlin tous mes calomniateurs.
Malheureusemenl, mes allaires ne me peiinettent pas de me rendre à Genève pour le jour désigné, ni même dans une é|)0(jue rapprochée et déterminée. Je me vois forcé de rester à Locarno. Mais ce qui ne peut se faire verbalement, peut et doit se faire par écrit, d'autant plus que mes calonmiatcurs ont trouvé bon d'initier euxmêmes cette allaire par une lettre.
Je vous [)rie donc, citoyen président, de vouloir bien m' envoyer immédiatenient la copie de cette lettre, avec les signatures de mes accusateurs, sinon écrites de leurs mains, au moins contresignées et garanties par vous-même et par le secrétaire du comité. Je répondrai sans retard, et un jury d'honneur jugera entre nous.
Salut et fraternité.
M. Bakounine.
Naturellement le président se garda bien de faire droit à une requête si légitime.
En même temps Bakounine écrivait à Joukovsky pour l'adjurer de se rendre, avec Perron, Brosset, et quelques autres amis, à l'assemblée du i3 août, et d'y réclamer énergiquement la copie de la lettre d'accusation avec les noms des accusateurs, et la constitution d'un jury d'honneur.
Joukovsky et ses collègues ne se présentèrent pas à l'assemblée, et ce fut contre des absents que la Section centrale, obéissant docilement aux meneurs, prononça une sentence d'exclusion. Le secrétaire écrivit à Joukovsky le 18 août pour lui faire part de la décision prise. Voici cette lettre ', qui sans doute fut aussi adressée, dans les mêmes termes, aux trois autres accusés :
« Genève, le 18 août 1870. — Citoyen Joukovsky, par décision prise et votée à l'assemblée générale du i3 août dernier, je suis chargé de porter à votre connaissance que vous êtes expulsé du sein de la Section centrale de l'Association internationale des travailleurs. — Au nom de l'assemblée du i3 août 1870 ; le secrétaire, Charles Reymond. »
A ce même moment, ou un peu avant, Marx écrivait à J.-Ph. Becker pour l'entretenir des affaires générales de l'Internationale, et de l'opportunité d'ajourner le Congrès général ; et l'on voit par sa lettre que sa principale préoccupation, à ce moment tragique où nous autres ne songions qu'aux chances de sauver, avec la France, les destinées du socialisme en péril, était de combiner les moyens d'écraser définitivement — il l'espérait — son ennemi Bakounine. Dès le 17 mai, le Conseil général, « considérant que tant que durerait le régime actuel en France, le Congrès ne pourrait se réunir à Paris » ; que, d'autre part, « le Comité central du parti prolétaire démocratique social avait invité le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs à transférer son Congrès en Allemagne «, avait résolu que « le Congrès général s'ouvrirait le 5 sep-