‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 238 sur 314 · TROISIEME PARTIE, CHAPITlili: X I9I · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE, CHAPITlili: X I9I

qui mène au sommet snr lequel est juchée la chapelle fie la Madonna del Sasï-o : Bakounine, nalurcilcment, n'était pas là, mais Grassi m'accompagnait ; comme il ne savait pas un mot de français, je tAcluiis de lui parler italien, et je me rappelle condjien me surprenait la prononciation (loreatinc démon interlocuteur, avec ses étranges inlonalions gutturales, héritage des vieux Etrusques : je compris pour la première fois la raison dèlre du dicton italien, linfrno toscaiia in boccu roniana. Dans l'après-midi, quand le soleil déclinait. Bakounine, après avoir pris le thé, sortait pour faire une promenade : nous allâmes ensemble, une fois ou deux, sur la roule de Minusio. au nord-est de Locarno. Nous passions la soirée, jusqu'à une heure avancée de la nuit, sous les arbres du jardin, à jouir de la fraîcheur ; il me demanda un soir de chanter, car il aiujait beaucoup la musique, et je me souviens que lui chaulai l'Hymne à la Nuit, du Désert de Félicien David. Je ne crois pas être resté plus de deux jours à Locarno. Je repartis enchanté de ma visite, 1res content d'avoir vu de mes yeux la retraite où mon grand ami vivait tranquille depuis deux ans, mais ne rapportant de mon expédition au-delà des Alpes qu'un seul bénéiice positif : la recette du risotto, qu'à ma prière Bakounine avait demandée pour moi à \lme Pedrazzini.

On sait que Marx puldia, quelque temps après la Conmiune, au nom du Conseil général de l'internalinnale, une brochure écrite en anglais, datée du 3o mai i8;i, intitulée La (laerre civile en France {The Civil War in France). Celte brochure, qui, publiée également en allemand, fut beaucoup lue et appréciée en Allemagne % passa à peu près inaperçue en France et dans les pays latins La traduction française ne parut qu'en juin 1872, à Bruxelles,

Dans un passage remarcpnd>Ie de cet écrit, Marx a délini en ces termes l'idée moderne de Commune (je traduis sur l'original anglais, n'ayant pas la Iraduction française) :

«L'unité nationale ne devait pas être brisée, mais, tout au contraire, organisée, par la constilulion communale ; elle devait diivenir une réahlé par la dcstrnclion du pouvoir de l'Ftat, qui prétendait êlre l'incarnation de celle unité, indépendant dt; la nation et supérieur à elle, tandis qu il n'eu est qu'une excroissance parasite. Les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental une fois supprimés, ses fonctions légitimes, enlevées à une autorité qui usurpait la prééminence sur la société elle-même, devaient èlre restituées aux agents responsabl'S de la société... C'est la destinée ordmaire des créations hisloricpies eomplèleinent nouvelles, d'êlre prises, par erreur, pour la reproduction de formes plus anciennes, et même défuntes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent oflrir une certaine ressi-mblance. Ou a voulu voir, à tort, <lans cette nouvelle Conmume, </ni brise le pouvoir de l'Ftai moderne, lu reproduction des Coimnunes tlu moyen Age, (pii ont pricé<lé, d'abord, ce pouvoir d'Ktal, cl en sont devenues ensuite le subslratuiu même. On a voulu y voir aussi une tenlalive d'émielter en une fédération de petits Ktats, comme l'.ivaient rêvée Montesquieu et les Gu-ondins, celte unité des grandes nations, qui, si elle a été produite, à l'origine, par la force politique, est devenue aujourd'hui un puissant coellieienl de la production sociale. On a voulu voir, enfin, dans l'anlagonisiue de la Conunuue contre le pouvoir de l'Fiat, tine forme exagérée de l'ancienne luUe C"nire l'ixeès de ciniralisalion. Autant d'interprétations erroiices. La constilulion conunuualiste aurait restitué au coi[)s social toutes les forces ju^tpi'à [)réseut absorbées p ir l'Etat, ce parasite qui exploite et qui entrave le libre inouve/nent de la société. Par ce Si ul acte, elle aurait inauguré lu régénéiuliou de lu France.

« La Conunuue a été en mèm.- Unips, en su (pialilé de hardi champion de l'émanci[)ation du travail, éniineuimenl internalionale. Sous les yeux

1. l-'r. iMehrinj; ;i ccril cpi' « f;lle est ie>lét' jusqu'à ce jour l'ouvr.!:;!' cl.issiqui- sur la Commune do Pans (die lilansisclic Schrift iiher die l'arlsrr Koiiiiuunej ».

It)'2 L I.MKllNA riONALi:

inCiuos (le rarinée prussienne, qui venait d'annexer à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune a. annexé à la France le peuple Iravailleur du monde entier. »

Voilà une étonnante déclaration de princpcs, où Marx semble avoir ahandonné son propre projj:ranMne pour se rallier aux idées lédéralistes. Y a-l-il là une conversion réelle de l'auteur du Ka/n'lal, ou du moins un enlraînemeid momentané auquel il a cédé sous le coup des événements ? ou bien étail-ce de sa part une habileté, a(in de recueillir, par une adhésion appareille au proj^ramme de la (Commune, le bénéfice du pr(îstig(; qui s'allachail à ce nom '? (>ette adhésion, (piel qu'en fût le mobile, est en bien trange contradiction avec l'altilude que Marx allait [ticndre à la Conférence de i^oniires, et, nn an plus tard, au Congrès de la Haye. Dans une lettre destinée au jouriial de lîiuxelles la Liberté (datée du 5 octobre 1872, restée inédite, et piil)liée seulement en 189^. par les soins deXetllau, dans la Société nouvelle de Bruxelles), Bakounine a écrit à ce propos :

Led'ef de rinsui'rection coninuiiialiste fut si l'ormidable partout, que les ruai-xiens eux-mêmes, dout toutes les idées avaient été renversées pai' celte insun-ectiou, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l'encontre de la plus simple logique, et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce l'ut un travestissement vraiment boudbn. mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée dans tout le monde avait été puissante.

Mais on n'est jamais tralii que par les siens. Une publication inattendue — qui a vu le jour depuis que cette page de mes Souvenirs a été écrite — nous a révélé ce que Marx [lensait en réalité de la Commune et jusqu'à quel point son admiration était sincère. Le 9 novembre 1871, à un moment où il avait dfi constater, à son vif déplaisir, que les réfugiés de la Comnmne, à Genève et Londres, refusaient de se courber sous son autorité, il écrivit à son ami Sorge, à New York, ces lignes incroyables, tout récemment publiées (1906) :

Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à ti'availler pour les réfugiés, et pour avoir saucé leur honneur par la publication de Y Addreas on the Civil War '.

Marx sauvant l'honneur de la Commune !

La Conférence de Londres (i---:i3 septembre iS-iJ. On lit dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 202) :

La Conférence de Londres siégea du [dimanche] 17 au l^samedij a3 septembre 187 1. Elle était formée de vingt -trois membres, qui se décomposaient ainsi : six délégués belges [dont l'un était en même temps membre du Conseil général], deux délégués suisses, un délégué espagnol, treize membres du Conseil général nommés par ce Conseil, et un inconnu sans mandat.

1. Dies der Dank dafiir, dass icb fast fiinf Monate in Arbeilen jur die Fluclitlinge verloren vnd durch die Address on the Civil War a/s ihr Ehrcnretter gewirkl h abe.

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