PREMIÈRE PARTIR, CHAPITRE V
commun '. Je fus heureux de le rencontrer et d'échanger avec kii une l'raternelle poignée de main. Nous causâmes des tendances et de l'esprit du Congres, de la couleur socialiste de quelques-uns des discours, de la répugnance d'une certaine partie de l'assemblée à l'endroit de la réforme sociale.
« Pour moi, nous dit Chaudey, je crois qu'il sera très facile de s'entendre et d'amener une conciliation complète. Vous êtes venus ici pour poser la question sociale à côté de la question politique ; vous craignez de rencontrer de rop])Osition chez les démocrates bourgeois : eh bien, je suis sûr que la majorité de l'assemblée est bien dis])Osée pour vous, et je me charge de porter à la tribune les termes d'une transaction qui sera acceptée par tous. »
Il nous développa ses idées, et nous nous séparâmes après avoir expressément donné à Chaudey le mandat d'intervenir le lendemain dans la discussion comme tiers, et de faire une tentative de conciliation entre le socialisme de Lausanne et la- démocratie politique bourgeoise, initiatrice du Congrès de la Paix. •
Après souper -, De Paepe et moi cheminions côte à côte dans les rues Basses, lorsqu'un passant nous arrête et nous saute au cou avec une vivacité tout italienne. C'était notre vieux papa Stam[)a, qui nous end^rassa et nous serra la main avec ellïision. Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger sur les causes de ce transport ; il prévint nos questions, et nous dit d'une voix tout émue :
« Mes amis, c[ue je suis heureux ! Je viens de souper avec Garibaldi, et maintenant je sais tout ! Ceci est une confidence que je vous fais, mais que je ne fais qu'à vous : j'ai besoin d'en parler à quelqu'un. Au dessert, Garibaldi m'a pris à part et m'a dit : Ai'êin} la fin du mois, nous serons à Rome !!! »
De Paepe et moi poussons une exclamation de surprise. Stampa nous raconte en détail le souper et les conversations, et l'on comprendra que je m'abstienne de reproduire cet entretien. Quant à la révélation des projets de Garibaldi sur Home, nous l'avons religieusement gardée pour nous aussi longtemps qu'il a pu être nécessaire ; mais aujourd'hui que la tentative des i-évolutionnaires italiens a fini par une si triste catastrophe "', et cpie l'Euroix' connaît tous les détails de celte lugubi'c histoire, j'ai cru pouvoir dire ce ([ue Stampa nous avait appris : c'est que Garibaldi, en venant au Congrès de Genève, avait déjà arrêté son plan de canq)agne. et (pie. lors(pi'il signifiait aux applaudissemenls de son auditoire la déchéance de la papauté, il avait déjà la main sur la gard<^ de son épée pour exécuter larrèl prononcé par hii (Stratifié par hi déuiocratie européenne.
Stauq)a ajouta ([ue Garibahli désirait nous voir, nous et nos auns, le lendemain à huit heures, avant son départ. Il avait dit à Stanq)a : « Je voudrais surl<nit voir ce jeune houune (Dupont) (pii a [)arle de religion nouvelle et qui m'a coiiti'edit ; j'aurais bien des choses à lui dire ».
Nous pi'oiMÎiiics (le nous rendre le lendemain au [talais Fai\ . et
1. Gustave Chaudey avait rcdij^ti à NeuciiiUcl pendant pliisit'uis [années le jmirnal Vlndi'peiiilanl. 1/ami commun (ilait M. David IV.rret père. tJ. Après le dincr.
li. Le combat d(> Mentnna, on « les cliassepols tirent merveille» (3 rnivcmlire I^(i7).
54 l'intkrnationale
nous (luitirmios Stampa pour aller achever la soirée au Cei'cle inte!'nalional. l^lusieurs sociétaires avaient amené là leurs familles : des chansons et des déclamations nous entretinrent très agréablement jusqu'à onze heures du soir. La tribune l'ut successivement occupée par Albert Richard, de Lyon, Dupont, Vasseur, Tolain, De Paepe, etc.
Le lendemain, mercredi, Garibaldi re^ut à six heures du matin Cremer et Odger, les délégués de la Reforin League ; à sept heures, Jules Vuilleumier, qui représentait la Société delà libre-pensée de la Chaux-de-Fonds ; à huit heures, les délégués du (!longrès ouvrier qu'il avait désiré de voir. Cette fois, De Paepe avait consenti à paraître à l'audience du héros ; il y avait en outre avec nous Tolain, Dui)ont. Chemalé, Fribourg, Murât, et quelques autres.
Garibaldi, sadressant à Dupont, lui dit qu'il ne fallait pas se méprendre sur le sens des mots prononcés par lui, la religion universelle de Dieu; qu'il n'entendait point par là un culte ou une religion dogmatique ; que le mot religion avait été dans sa bouche synonyme dé science ou de raison.
Fribourg, ou un autre Parisien, parla de cette déclaration de Garibaldi : « L'esclave a toujours le droit de faire la guerre au tyran » ; il dit que cette maxime était aussi la nôtre, ifïal's'cliie nous l'entendions dans son sens le plus large.
« Gomment? demanda Garibaldi.
— Vous ne parliez peut-être que de tyrannie politique ; mais nous ne voulons pas non plus de tyrannie religieuse.
— Je suis d'accord avec vous, dit Garibaldi.
— Nous ne voulons pas non plus de tyrann^^ sociale.
— Je suis encore d'accord. Guerre aux trois tyrannies : politique, religieuse, et sociale. Vos principes sont les miens. »
Et Garibaldi distribua des poignées de main à droite et à gauche. De Paepe et moi, nous nous étions bornés à écouter la conversation, et, quand les poignées de main commencèrent à aller leur train, nous nous tînmes en arrière, pensant qu'il fallait autant que possible diminuer la corvée du grand homme.
Nous quittâmes ensuite le général, fort satisfaits de ses déclarations et de la simplicité qu'il avait mise dans la conversation, dont je n'ai pu rapporter qu'une partie. Je rentrai à l'hôtel avec De Paepe, et je m'occupai à traduire en français deux discours que Cremer et Odgeravaientl'intention de prononcer dans la séance de l'après-midi, pendant que De Paepe écrivait de son côté le discours qu'il lut le lendemain.
Ma tâche achevée, j'allai rejoindre les Parisiens dans un petit café de la rue du Mont-Blanc. De là, tout en discutant mutuellisme et phonographie ', nous vîmes partir Garibaldi, qui se rendit à la gare en voiture découverte, au milieu des acclamations de la foule,
La séance du mercredi s'ouvrit à deux heures. Le fauteuil de Garibaldi était vide, aussi les bruyantes scènes d'enthousiasme des jours précédents ne se renouvelèrent pas. Au contraire, chacun prit
1. La question de la réforme de l'orthop^raphe, soulevée en 1866 par un livre de M. Ed. Raoux, alors professeur à Lausanne, m'intéressait vivement à ce moment, et j'en avais fait l'objet d'un rapport au Congrès de Lausanne.